Les Idées heureuses: La Passion selon Graupner

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Depuis 2023, Geneviève Soly travaille de pair avec Les Idées heureuses pour offrir l’intégrale des cantates de Christoph Graupner composées spécifiquement pour le Vendredi saint. Ce projet ambitieux, réalisé en collaboration avec la Salle Bourgie, rejoint autant ses aspirations artistiques de musicienne que sa curiosité insatiable de chercheuse. Un quart de siècle après ses premières investigations musicologiques, Mme Soly continue d’être fascinée par ce compositeur méconnu, auteur de 1418 cantates !

Perspectives de recherche

« Quand j’ai commencé à travailler sur Graupner, il n’y avait pratiquement rien, dit-elle. J’ai été la première à enregistrer ses œuvres. On est maintenant rendu à une centaine d’enregistrements de musique vocale et instrumentale. La recherche graupnerienne a fait beaucoup de progrès depuis 25 ans. »

Jusqu’en 2007, Mme Soly devait encore se rendre elle-même aux archives de Darmstadt, ville d’Allemagne où Graupner passa l’essentiel de sa vie. « Je ne pouvais pas trouver de nouvelles cantates autrement, se souvient-elle. J’y passais entre 2 et 5 jours et prenais note de tous les documents que je souhaitais consulter. Il y en avait tellement que je devais faire une sélection. On m’en faisait ensuite une copie sur CD-ROM. Avant même cette époque, je recevais par la poste des feuilles photocopiées en grand format qu’il fallait bien sûr payer. »

Internet a tout changé. Grâce à son collègue Florian Heyerick, une quantité importante de partitions ont été numérisées et, plus tard, partagées librement sur le site de référence IMSLP, rendant soudainement la recherche beaucoup plus immédiate.

« Graupner est certes tombé dans l’oubli, mais on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une injustice. Cela fait partie des vicissitudes de l’Histoire comme il en existe partout. En peinture, Georges de La Tour aussi avait été complètement oublié. Et puis on a retrouvé un de ses tableaux qui l’a fait connaître à nouveau au XXe siècle. C’est aussi pourquoi on fait de la recherche. Il y a désormais une société Graupner à Darmstadt. Des colloques, des conférences, des livres ou encore des thèses continuent d’être menés. »

Graupner, Bach et Telemann

Christoph Graupner

Si l’œuvre de Graupner a été occultée pendant des générations, c’est peut-être en partie à cause de l’aura entourant Jean-Sébastien Bach. Avec le recul, chacun de leurs styles peut être apprécié à sa juste valeur. « Il est normal de vouloir comparer Graupner à Bach. D’une part, ils sont parfaitement contemporains. Ce sont deux luthériens. Ils ont composé de la musique d’église qu’on appelle maintenant des cantates. C’est l’objet de notre concert du 18 avril prochain et celui de plusieurs concerts de musique de Bach. La différence est que Graupner a écrit une très grande quantité d’œuvres, sur une très longue période, tant et si bien qu’il n’est pas possible de dire, dans l’état actuel de nos connaissances, que son style est comme ceci ou comme cela. On connaît à peine 10 % de son œuvre. Cela dit, si je me base sur ce que j’ai déjà entendu de Graupner, je le trouve beaucoup plus proche de Telemann. Ce sont eux, à mon avis, qui se ressemblent le plus stylistiquement en Allemagne, au XVIIIe siècle. »

Pour rendre compte de ces écarts importants en termes de style, Mme Soly a choisi de diriger trois cantates datant de 1712, 1720 et 1750. « Il y a une ouverture à des courants plus modernes, au-delà même du classicisme, qui laisse entrevoir Beethoven. De fait, dans la cantate de 1750, Graupner démontre un caractère extrêmement tempétueux. Le duo de ténor et de basse me fascine particulièrement parce qu’il est écrit dans un style très en avance sur son temps. »

La cantate de 1712, destinée à l’origine pour le dimanche de la sexagésime (60 jours avant Pâques), témoigne à l’inverse d’une fine maîtrise du style ancien. « Le jour de la mort du Christ est extrêmement marqué dans la liturgie et a inspiré des œuvres d’une grande profondeur. Tout compositeur qui excelle dans son art saura traiter ce sujet d’une façon qui concorde avec le texte douloureux. Graupner nous offre ici une leçon de théologie. En tant que maître de chapelle, il travaillait étroitement avec le poète de la cour, lequel était aussi pasteur. Graupner puisait également dans le même bassin de mélodies ou de chorals que Bach dans ses Passions », rappelle la fondatrice des Idées heureuses.

Les sopranos Odéi Bilodeau et Andréanne Brisson Paquin interpréteront des airs en solo, mais aussi des récits inhérents à quelques-unes des cantates. William Duffy assurera la partie d’alto, en duo avec le ténor Arthur Tanguay-Labrosse. Enfin, le baryton Dion Mazerolle sera le cinquième élément du quintette vocal. « Toute l’équipe est investie dans le projet Graupner depuis plusieurs années. Je veux aussi nommer les instrumentistes : Hélène Plouffe, premier violon, qui a travaillé avec moi quand j’étais directrice des Idées heureuses, Sari Tsuji au violon également, Jacques-André Houle à l’alto, Amanda Keesmaat au violoncelle, Dominic Girard à la contrebasse et Dorothéa Ventura, l’actuelle directrice artistique de l’ensemble, à l’orgue. »

Concert de la Passion : Cantates de Christoph Graupner. 18 avril 2025, à 15 h, à la Salle Bourgie. www.ideesheureuses.ca

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A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la vulgarisation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. En tant que membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et du Festival de Lanaudière. Récemment, il a écrit les notices discographiques pour l'album "Paris Memories" du pianiste Alain Lefèvre (Warner Classics, 2023) et collaboré à la révision d'une édition critique sur l’œuvre du compositeur Camille Saint-Saëns (Bärenreiter, 2022). Ses autres contrats de recherche et de rédaction ont été signés avec des institutions de premier plan telles que l'Université de Montréal, l'Opéra de Montréal, le Domaine Forget et Orford Musique. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

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