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Leif Ove Andsnes prend rarement congé de la musique. Hiver comme été, printemps comme automne, celle-ci occupe ses jours, et parfois ses nuits. Passé 21 h 30, le soir de notre rencontre à distance, le pianiste norvégien s’apprêtait à se remettre au clavier pour une autre séance de répétition. Ses concerts au Festival de musique de chambre de Rosendal, sur la côte ouest de la Norvège, puis au Festival de musique de chambre d’Oslo, la capitale, venaient à peine de se terminer que déjà l’artiste se projetait dans la nouvelle saison qui l’attend. Et quelle saison ! En l’espace d’un mois et demi seulement, Andsnes fera une tournée européenne avec le violoniste Christian Tetzlaff, suivie d’une tournée sud-américaine et d’une autre au Japon en tant que récitaliste. Entre deux voyages d’un continent à l’autre, il posera ses valises à Montréal, à l’occasion du concert d’ouverture de la Salle Bourgie (2 octobre).
Escale à Montréal
Les précédentes apparitions du pianiste dans la métropole remontent à plusieurs années, voire des décennies. Ce fut à deux reprises avec l’Orchestre symphonique de Montréal sous la direction de chefs invités : Stanisław Skrowaczewski, à la fin des années 1990, et Roger Norrington, en 2011. Ainsi, ce concert à la Salle Bourgie marque non seulement sa troisième présence en plus de 35 ans de carrière, mais aussi son premier récital. Au programme, Edvard Grieg, trésor national de la Norvège, Robert Schumann et Frédéric Chopin.
De contrasts en similitudes
Ces trois compositeurs ont marqué le parcours d’Andsnes, comme il nous le raconte. « J’ai connu des périodes dans ma vie où j’étais obsédé par Schumann. Avec lui, tout est à découvert. J’aime ses forces et ses faiblesses. J’éprouve une grande sympathie pour sa personnalité. De plus, sa musique est débordante d’imagination. Carnaval, op. 9, est l’une de ses premières œuvres pour piano à avoir remporté un réel succès. Il n’y avait rien de tel auparavant : un nouveau genre de musique à programme, basée en partie sur son monde imaginaire, sa société (fictive) des compagnons de David (Davidsbündler), et en partie sur des personnes de la vraie vie comme Chopin, Clara Schumann ou Paganini. »
Andsnes considère Chopin à bien des égards comme l’exact opposé de Schumann. C’est entre autres pour cette raison qu’il a choisi de conclure son récital par les 24 Préludes. « Tandis que Schumann veut décrire des personnages et des situations, Chopin incarne, lui, la musique absolue. Bien que sa musique puisse sembler très descriptive, il ne nous donne aucun indice et se cache toujours derrière des titres abstraits : ballades, impromptus et, dans le cas présent, préludes. Il s’agit de deux attitudes complètement différentes quant à l’art de composer. Ce qui est fascinant chez Chopin, c’est l’incroyable diversité entre des morceaux d’une grande beauté, d’une grande nostalgie, et d’autres qui sont des miniatures pour piano, s’apparentant presque à de la musique moderne, ou encore des pièces dramatiques, parfois de divertissement. Dans sa manière frénétique de composer des miniatures, Chopin nous rappelle Schumann – dans un langage certainement différent. Leurs œuvres offrent un contraste tout en présentant des similitudes intéressantes. »
Andsnes jouera la Sonate pour piano en mi mineur, op. 7 de son compatriote Grieg comme introduction à ces personnalités musicales. « Il a écrit ce morceau à l’âge de 21 ans, au moment où il venait de terminer ses études à Leipzig. Il avait vécu l’une de ses premières expériences marquantes aux alentours de 17 ans, lorsqu’il avait assisté à un concert de Clara Schumann jouant le Concerto pour piano de son mari. Ça l’a bien sûr influencé dans l’écriture de son propre concerto, quelques années plus tard. Il adorait Schumann et la sonate que je jouerai contient également de nombreux traits schumannesques. Elle me rappelle parfois la Deuxième sonate pour piano. »
L’interprète en vol
Pour Andsnes, jouer de la musique comporte inévitablement une part de recherche et d’analyse. « Je pense qu’il est nécessaire de connaître le contexte de départ et tout ce qui entoure les pièces que l’on joue, mais c’est plutôt à la marge que je choisis de lire sur le sujet. L’essentiel de ma recherche réside dans la partition. [Mon but est] d’être un détective, de trouver la vérité derrière les notes de musique et d’aller au fond des choses. »
Tout est une question d’équilibre. Après trois décennies passées sur scène et une quarantaine d’enregistrements à son actif, toutes étiquettes confondues, le pianiste norvégien aspire désormais à une vision plus large de l’interprétation, tout en conservant le même souci du détail qu’à ses 20 ans. Il était alors particulièrement soucieux du son de l’instrument, mais il lui manquait ce supplément d’appréciation. « Avec les années d’expérience, confie Andsnes, vous prenez de la hauteur et voyez les choses un peu plus en surplomb, comme un oiseau. Vous voyez l’architecture d’une œuvre dans son ensemble et accordez plus de temps aux respirations. »
Le fait d’avoir dirigé le Norske Kammerorkester et le Mahler Chamber Orchestra depuis son clavier – une forme de tête-à-tête très répandue du temps de Haydn, Mozart et Beethoven – a certainement offert à Andsnes un regard neuf sur la musique. Cette expérience lui a permis, en même temps, d’assouvir un autre besoin en tant qu’artiste. « J’aime avoir le sentiment de raconter, de partager une histoire lorsque je joue. Bien sûr, ce n’est pas toujours un récit mis en musique. Il peut aussi s’agir simplement de sons et de contrastes. Ce que j’ai trouvé de très bénéfique dans les projets où j’ai moi-même dirigé des orchestres de chambre, c’est d’être en permanence dans la démarche narrative. Lorsqu’on est soliste, on est intermittent, on attend son entrée et on s’en remet au chef. Ça peut être merveilleux, mais j’ai parfois trouvé très libérateur de faire partie de l’orchestre, des tuttis et d’insuffler de l’énergie aux autres. Les parties solistes peuvent s’imbriquer de manière plus organique en raison du son de l’orchestre que j’ai contribué à façonner. Cette disposition me semble très naturelle dans des œuvres de style classique. Par contre, lorsque qu’on arrive dans la seconde partie XIXe siècle, la musique est soumise à plus de fluctuations, à des changements de tempos, des rubatos, etc. C’est plus difficile à diriger. Pour jouer du Schumann ou du Brahms, j’ai vraiment besoin d’un chef d’orchestre. »
Au fil du temps, Andsnes a élargi son répertoire à des styles et des époques extrêmement variés, incluant des compositeurs norvégiens du XXe siècle et d’aujourd’hui qu’il rêve de faire connaître. La conséquence d’un répertoire aussi vaste est que vingt ans peuvent parfois s’écouler avant que l’interprète revienne à une même œuvre. Chaque fois, il redécouvre avec fascination le pouvoir du cerveau humain et la mémoire du corps. « Ceux et celles qui se spécialisent dans un certain domaine ont une grande capacité de mémorisation. Pour moi, il est incroyable que quelqu’un puisse restituer le texte d’un grand rôle pendant deux ou trois heures sur scène, qu’il s’agisse d’une pièce de Shakespeare ou d’Ibsen. Je suis très mauvais pour ce genre de choses, mais je suis capable de mémoriser des concertos, des programmes entiers. Je ne sais pas exactement si c’est le bout des doigts ou le cœur qui active cette mémoire et la fait fonctionner, mais c’est mon gagne-pain et je le fais depuis que je suis tout petit. »
Quelque chose de spécial
Commencer à jouer du piano à l’âge de 5 ans n’a rien d’exceptionnel. En revanche, se produire en récital à 14 ans, faire ses débuts à 18 ans et partir en tournée avec orchestre dès 20 ans ne se voit que chez une poignée d’artistes. À propos de son premier récital, il raconte : « J’étais encore à l’école. En revoyant le programme que j’ai joué à 14 ans, je reste en fait très surpris de son ampleur : la Sonate pour piano no 2 de Chopin, des études de Liszt, de la musique contemporaine norvégienne, du Mozart et du Haendel… Je me souviens que c’était une sensation extraordinaire. Il y avait un public local de l’île d’où je viens (Karmøy) et même un critique qui avait eu des mots rassurants. Je me suis dit : “Les gens veulent vraiment m’écouter. Je dois avoir quelque chose de particulier à offrir.” Cela m’a donné non seulement confiance en moi, mais le sentiment que c’était merveilleux d’avoir ce langage dans lequel je pouvais communiquer. »
Andsnes se rappelle aussi ses premiers pas dans le monde professionnel, livrant au passage quelques clés de son succès. « Ç’a commencé en Norvège. J’ai fait mes débuts à certains récitals et j’ai peu à peu été invité à jouer avec des orchestres. J’ai remporté le 2e prix de l’Eurovision en 1988 (catégorie jeunes musiciens), un concours qui était diffusé sur les chaînes de télévision européennes et qui s’est avéré très important pour moi. Le fait de jouer au Concertgebouw d’Amsterdam m’a ouvert quelques portes, notamment celles de l’Orchestre philharmonique d’Oslo dirigé par Mariss Jansons. Ils m’ont emmené en tournée un an plus tard. Soudain, je me suis retrouvé à 20 ans avec un contrat de disque en poche. À cette époque, l’industrie était en plein essor. Une jeune société, Virgin Classics, voulait me mettre sous contrat, et tout ça était très exaltant. J’ai ensuite été avec EMI Classics », raconte Andsnes, aujourd’hui chez Sony Classical. Il sortira en novembre un nouvel enregistrement de morceaux à quatre mains de Schubert avec Betrand Chamayou, sous étiquette Warner, parallèlement à une tournée en France.
Andsnes n’oublie pas son premier professeur, Jiri Hlinka. Ce Norvégien d’origine tchèque l’a pris sous son aile, d’abord en cours privé quand le jeune prodige avait 15 ans, et ensuite au Conservatoire de musique de Bergen pendant plusieurs années. Il lui a fait notamment découvrir la musique de Janáček, véritable coup de cœur qui n’a eu de cesse d’accompagner le pianiste tout au long de sa carrière. Ainsi, en janvier, dans le cadre d’une tournée américaine, Andsnes interprétera son cycle peu connu de quinze pièces pour piano Sur un sentier recouvert, aux côtés d’œuvres de Kurtág et de Schumann, un autre de ces compositeurs qui lui collent à la peau.
Leif Ove Andsnes sera en récital à la Salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal, le 2 octobre, dans le cadre de la série Pianistes d’exception. Pour plus de détails sur le calendrier des concerts et les nouvelles sorties de disques de l’artiste, visitez le site web : www.leifoveandsnes.com
www.sallebourgie.ca
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