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Jakub Józef Orliński n’a que 34 ans, mais sa présence médiatique et son aura l’ont déjà solidement hissé au rang des personnalités les plus reconnaissables du milieu de la musique baroque. Comme beaucoup de jeunes artistes, il a commencé discrètement, sans savoir jusqu’où cette vie le mènerait. En 2015, après de brillantes prises de rôles en Pologne et en Allemagne, il rejoint la prestigieuse école de musique Juilliard à New York et obtient une place de finaliste aux auditions du Metropolitan Opera. C’est pourtant un événement singulier, par un après-midi caniculaire de juillet 2017, qui le mettra sur la carte du jour au lendemain : une prestation en marge du Festival d’Aix-en Provence, et de plus en tenue décontractée, retransmise sur les ondes de France Musique. Une vidéo est publiée dans la foulée sur YouTube. Résultat : près de 13 millions de vues à ce jour, un record absolu parmi les contre-ténors.
Aujourd’hui, Orliński continue de partager sa vie d’artiste entre l’intérieur des salles de concerts classiques et l’extérieur de toutes les villes du monde où il passe. Au moment de réaliser l’entrevue pour La Scena Musicale, il s’apprêtait à faire un concert en plein air sur l’Esplanade des Héros à Monterrey (Mexique) avec l’Orchestre du Festival de Santa Lucia, sous la direction de Felipe Tristán. Le 24 novembre prochain à Montréal, dans le cadre du Festival international Bach, on le retrouvera avec son compatriote, le pianiste Michał Biel, pour un récital intime à la salle Pierre-Mercure. « Il est mon complice. Ensemble, nous voyageons à travers le monde et donnons des récitals partout. Nous interprétons rarement des œuvres de Bach, malheureusement, mais nous le ferons ici et nous avons l’intention d’en inclure dans nos programmes futurs », confie le chanteur polonais.
Un artiste dans la ville
Orliński croque la vie à pleines dents. Chaque concert, chaque tournée, est pour lui l’occasion de découvrir un endroit, une culture, une gastronomie qu’il ne connaît pas. Il est aussi à un âge où il emmagasine des souvenirs à la tonne, et il nous les distille avec délectation. Montréal en fait certainement partie. « J’ai adoré la ville, les quartiers charmants, la forêt en plein cœur, la bonne cuisine… J’ai goûté à ce plat, on m’a dit que c’était ce qu’il y avait de mieux après un lendemain de veille. Je n’étais pas dans cet état, mais je me suis régalé. Je me suis aussi beaucoup promené. Chaque fois que je vais quelque part, j’aime explorer. Ici, j’ai gravi la montagne. C’était en novembre, il y avait beaucoup de neige. La vue sur la ville était splendide », raconte-t-il avec le sourire.
De la Renaissance au hip-hop
Orliński pousse l’exploration jusque dans ses goûts pour la musique. « J’ai débuté dans une chorale amateur. J’y chantais beaucoup de musique de compositeurs de la Renaissance comme Thomas Tallis, Tomás Luis de Victoria, Palestrina, ainsi que le grand Wacław z Szamotuł, un compositeur polonais dont le nom est imprononçable pour la plupart des gens. Nous chantions aussi des arrangements de chansons d’Elton John ou des Beatles. C’était quand j’étais enfant. Puis, j’ai commencé à écouter davantage de musique classique, mais surtout de la Renaissance. Je n’écoutais pas vraiment d’opéra à l’époque. En me préparant pour mes études et mes examens, j’ai découvert d’autres compositeurs. Bien sûr, je connaissais Haendel et Bach, mais c’était la première fois que je voyais des partitions et que je m’y attelais. Ma passion, en particulier pour Haendel, s’est développée à ce moment-là. J’aime l’histoire de manière générale. Je ne suis pas très doué, car je ne me souviens d’aucune date, mais j’adore lire sur ce sujet, comme sur l’archéologie. Partir à la recherche d’œuvres oubliées est pour moi une expérience passionnante. Je travaille avec Yannis François, un très bon ami, et nous avons travaillé ensemble sur plein d’albums afin de trouver quelque chose qui me parle, qui ait du sens pour moi et que je souhaite partager avec mon public », explique-t-il.
Au total, 8 albums ont paru chez Erato/Warner Classics depuis 2018, soit plus d’un album par an en moyenne. Cette activité prolifique sur disque a été mise au service d’un éclectisme effréné, culminant en 2024 avec la sortie de #LetsBaRock. Un groupe de musiciens polonais, formé d’Aleksander Dębicz au piano, Wojciech Gumiński à la basse et Marcin Ułanowski à la batterie, a vu le jour. Les auditeurs ont alors assisté au mariage détonnant entre musiques baroques, arrangements hip-hop et compositions originales.
Ce jeu d’équilibriste ne pouvait que plaire à Orliński, lui qui pratique le breakdance comme un formidable exutoire à ses tracas du quotidien. Son talent pour la virtuosité vocale et physique – tantôt comme chanteur, tantôt comme danseur de rue, parfois les deux réunis – a fait couler beaucoup d’encre dans la presse. « Dans nos spectacles, il y a un moment où on improvise et où je fais des saltos extrêmes. Idem pour la tournée Beyond, il y a un passage où mon personnage traverse un épisode d’extase, suggéré par de la danse. Les metteurs en scène utilisent aussi mes aptitudes de temps en temps, mais toujours quand c’est pertinent. Je n’aime pas faire un numéro juste parce que je peux le faire. »
Avec Dębicz, auteur des arrangements et des chansons hip-hop du plus récent album, il a lancé la première édition du Break in Classic Festival, qui s’est tenu du 15 au 17 août dernier au Musée des arts décoratifs à Otwock Wielki, en banlieue de Varsovie. « Ç’a été un énorme succès, alors nous pensons déjà à une deuxième et peut-être à une troisième édition. C’est beaucoup de travail, pas seulement pour choisir qui viendra au festival, mais aussi tout faire pour que ça arrive. C’est néanmoins un travail stimulant et gratifiant », estime-t-il. Le principe demeure le même que celui de #LetsBaRock : transcender les codes du milieu classique pour que tous se sentent bienvenus, oser le mariage des styles musicaux et surtout replacer la notion de plaisir au cœur de l’expression artistique.
Sa passion pour Haendel
Du 12 au 14 décembre, à Philadelphie, il interprétera la partie d’alto du Messie, sous la direction de Yannick Nézet-Séguin, faisant ainsi une nouvelle incursion dans le répertoire sacré. « Certains airs comme He was despised sont difficiles à chanter et à jouer pour l’orchestre, car il faut savoir captiver l’attention du public, surtout quand la mélodie est répétée. Les silences jouent un rôle essentiel dans ce cas précis. Initialement écrite pour quelqu’un qui n’était pas une véritable chanteuse d’opéra, mais une actrice réputée pour ses interprétations expressives (Susannah Cibber), la partie d’alto se doit d’avoir cette énergie. Cela dit, en musique sacrée, il ne faut pas trop embellir, cela nuirait au texte. L’expression de la ligne musicale devrait être naturelle. Oui, il y a une certaine liberté, mais plus encore à l’opéra. »
Si son répertoire regorge d’airs enflammés comme Furibondo spiro il vento, de Partenope, où toutes les excentricités et prises de libertés sont permises, Orliński sait aussi faire apprécier sa voix d’ange dans des airs plus intimes, avec plus d’ampleur émotionnelle. En témoigne Pena tiranna, d’Amadigi di Gaula, l’un des rares à avoir fait l’objet d’une capsule vidéo. « J’adorerais jouer plus de rôles d’acteur dans ce genre de direction artistique », admet-il, regrettant au passage que l’industrie de la musique classique ne suive pas l’exemple de la musique pop en la matière. La pandémie aura été un contexte propice à la réalisation de projets cinématographiques, grâce notamment au financement de partenaires publics, mais la tendance naturelle a vite repris ses droits.
En février prochain, pour son plus grand bonheur, Orliński renouera avec Giulio Cesare, célèbre opéra du compositeur. Une tournée exceptionnelle de 12 versions concerts est prévue à travers l’Europe en compagnie de l’orchestre Il Pomo d’Oro. Le contre-ténor chantera le rôle-titre aux côtés de la soprano Sabine Devieilhe, en Cléopâtre. Il dit avoir particulièrement hâte au 23 février, date à laquelle les musiciens se rendront à Varsovie, sa ville de naissance. « Je n’ai pas si souvent l’occasion de chanter en Pologne, mais quand j’ai cette chance, c’est une célébration. »
Une famille d’artistes
Comme dit le proverbe, on peut sortir quelqu’un d’un pays, mais on ne peut pas sortir le pays de quelqu’un. Ainsi, la Pologne accompagne Orliński, dans ses pensées, mais aussi dans ses programmes. À Montréal, il interprétera des mélodies de Tadeusz Baird et Mieczysław Karłowicz. « Notre récital s’inspire en partie de l’album Farewells (2022) que nous avons enregistré, Michał et moi, consacré aux compositeurs polonais. Nous voulions y inclure des pièces baroques, car c’est ce qui figurera sur notre prochain album à paraître en mars 2026. »
Connaissant Orliński, une tournée en Europe, en Asie et partout ailleurs est également à prévoir pour ce nouveau projet.
Jakub Józef Orliński et le pianiste Michal Biel interpréteront des œuvres de Bach, Haendel, Purcell, Baird et Karłowicz la salle Pierre-Mercure le 24 novembre dans le cadre du Festival international Bach Montréal.
www.festivalbachmontreal.com
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