Ensemble Caprice : Deux flûtes, une direction

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Depuis sa création en 1989, l’Ensemble Caprice a vécu plusieurs vies, changé de continent et franchi des paliers de plus en plus élevés pour atteindre aujourd’hui la taille d’un grand orchestre qui, en fonction des projets, est aussi capable de revenir à des dimensions plus intimes, comme à ses débuts. La saison 2025-2026 illustre parfaitement ces multiples facettes, dans deux lieux contrastés. Les représentations à la grande Maison symphonique et à l’intime Le 9e, une nouvelle salle située au neuvième étage restauré dans le style art déco du Centre Eaton de Montréal, sont symboliques des trésors musicaux que cet ensemble polyvalent cherche à mettre en lumière.

L’évolution croissante de l’Ensemble Caprice n’a pas fait oublier au fondateur Matthias Maute sa vocation première, qui est à la fois de jouer, y compris au sens littéral du terme, et d’explorer. Ce parcours exemplaire doit aussi beaucoup au concours de Sophie Larivière, qui s’est jointe à l’ensemble dès 1997 et y a apporté son propre bagage culturel. La Scena Musicale a rencontré le couple de flûtistes qui forme un binôme à la ville comme à la scène.

L’ambition de Caprice

Ensemble Caprice. Photo: Festival Bach de Montréal.

« Je suis souvent le visage public de l’ensemble, dit Maute. Je fais les présentations sur scène, quand je dirige, entre autres. Une organisation qui a du succès comme l’Ensemble Caprice existe surtout grâce à ce qui se passe derrière le rideau : l’engagement, l’efficacité, la compétence, l’intelligence collective. On a commencé en tant qu’ensemble de musique de chambre. On fait maintenant des productions comme la Neuvième symphonie de Beethoven en tournée. On a pu grandir au fil des possibilités qui se présentaient à nous et c’est une grande fierté. »

Caprice est d’abord né en Allemagne, pays d’origine du fondateur, avec une flûte à bec et une viole de gambe comme duo d’instruments. La venue de Larivière a provoqué la première mue de l’ensemble et alimenté ce cycle vertueux de croissance, si cher au chef. « En 1997, nous étions deux flûtistes, alors il fallait que le répertoire change. Dans le même élan de recherche qui était le nôtre est venu aussi notre désir de s’agrandir, en nombre, mais aussi en quantité de répertoires. Matthias a continué d’offrir à l’occasion des programmes solos. De cette façon, on se nourrissait suffisamment et on voyait qu’on pouvait collaborer sur le plan artistique et musical. On a été capables de mettre en place nos visions et nos désirs », raconte la codirectrice artistique.

En déménageant au Québec en 1999, Maute a fait de Caprice un ensemble québécois. Toutefois, il lui restait à consolider le profil financier de la formation. Le binôme a profité d’une rare opportunité pour ne plus devoir passer exclusivement par l’obtention de subventions. « En 2013, on a vraiment vécu un virage philanthropique. On a suivi ce que le gouvernement proposait de faire, soit d’aller vers le financement privé. Cela nous donnait encore plus d’horizons musicaux », dit Larivière. Maute ajoute : « Ça n’aurait jamais été possible en Allemagne, où il y a un autre système de soutien et de ressources. Ici, Mécénat Musica nous a permis d’amasser un fonds de dotation à perpétuité. On a été chanceux d’arriver au bon moment pour faire la transition d’orchestre de chambre à orchestre tout en continuant à interpréter du répertoire pour plus petits ensembles. Le Québec est vraiment unique dans le paysage culturel mondial. »

Désormais, le chef dit n’avoir qu’une envie : redonner autant que possible aux gens d’ici. Ainsi, Caprice a développé une variété de programmes comme les mini-concerts santé, ClassiqueInclusif, mais aussi des idées de concerts volontairement hors norme.

Vivaldi en feu

Matthias Maute et Sophie Larivière en Afrique du Sud. Photo: Michel Schneuwly

Le programme du 18 octobre, par exemple, associera Vivaldi à des musiques nomades du XVIIIe siècle. Ce n’est certainement pas la première fois que l’ensemble propose un tel métissage. On lui doit l’album Vivaldi et les gitans baroques, enregistré chez Analekta en 2007, suivi de Telemann et les gitans baroques deux ans plus tard. Pour Maute, le caractère enflammé de La Follia, RV 63, ou du motet In furore iustissimae irae, RV 626, qui sera interprété en présence de la soprano et découverte de l’année 2025 de Mécénat Musica, Jannelle Lucyk, rivalise naturellement avec ces musiques.

« On sait que Vivaldi avait un tempérament fou, qu’il sortait de ses gonds à la moindre occasion. Il y avait beaucoup de passion en lui. À mon avis, c’est là que se trouve son vrai génie : mettre en place des pensées musicales organisées capables d’inspirer Bach tout en nous touchant droit au cœur. C’est une musique qui vit de l’instant présent, exactement comme celle des nomades », poursuit-il.

Pour étayer ses propos, Maute se base sur des faits et des documents historiques. « Vivaldi est allé lui-même à Prague et dans les environs pour mettre en scène ses opéras. Il a rencontré en route des musiciens de la campagne qu’il a entendus jouer. Telemann a écrit sur le sujet dans une de ses trois autobiographies, affirmant qu’il suffisait d’une semaine au contact des musiciens nomades pour pouvoir en tirer des idées valables toute une vie. Il n’existe aujourd’hui qu’une seule collection de musiques de leur peuple [surnommée « Uhrlovska » et établie en 1730]. Ce ne sont que des mélodies – presque 350, au total –, retranscrites sur partition de manière non traditionnelle (indication de la métrique au début de chaque mesure). La tradition orale et celle de la notation se sont rencontrées pour un moment unique dans l’histoire, autour de cette collection, et on en a tiré beaucoup de matière nous-mêmes. »

Larivière abonde dans le même sens, mettant en avant l’expérience transformatrice que l’ensemble a vécue au contact de musiques non issues du répertoire baroque ou classique et qui l’a mené à fonder le programme ClassiqueInclusif.

Un métissage culturel

« C’est un projet qui me tient vraiment à cœur. Il s’agit d’approcher des communautés, des musiciens et, autant que possible, des compositeurs. Notre première saison [en 2022]touchait plutôt à l’Amérique du Sud. Non seulement on a eu de nouveaux collègues, mais on leur a donné une voix. On s’est retrouvé dans des lieux de concerts souvent adjacents à des églises, la communauté latino-américaine étant très fervente. À ces occasions, des gens viennent témoigner de leur histoire d’immigration. Certaines sont bouleversantes, et c’est pour moi très touchant de voir tous les aspects de la diversité, non seulement musicale. »

Pour assurer le bon fonctionnement du programme, Caprice peut compter sur la violoniste et directrice artistique Karin Cuellar Rendon, originaire de Bolivie, qui crée le pont entre les musiciens de l’orchestre et ceux des communautés, contribuant ainsi à l’esprit de dialogue. « Je vois ça comme une musique du futur dans le sens où toutes les voix se combinent pour donner une nouvelle musique », dit Maute.

Dernièrement, Caprice a réalisé un projet de disque dans le cadre de la série ArtChoral, chez ATMA Classique, avec le compositeur des Premières Nations Andrew Balfour, qui faisait aussi écho à l’histoire personnelle de Larivière. « J’ai grandi près d’une réserve, Kahnawake, au sud du pont Mercier. Il y a eu beaucoup de tensions raciales autour de la crise d’Oka, en 1990, qui a duré plusieurs mois. Alors, pour moi, faire ce projet a eu une valeur décuplée. On l’a présenté à la fin d’août sur la réserve autochtone. Les gens dans la salle habitaient la réserve, on a pu discuter avec eux. C’était formidable. »
Cette saison sera essentiellement consacrée au Moyen-Orient, précise-t-elle, avec notamment un concert le 18 novembre au « 9e », en présence de Ziya Tabassian et Karin Cuellar Rendon. Au programme, Sayed Darwish, Halim el-Roumi et Joaquín Rodrigo, aux côtés de Corelli et Purcell. « Bien sûr, la musique baroque, on la connaît, on la vit par nos instruments, on fait plein de recherches, mais on a toujours voulu côtoyer d’autres musiques. On voulait vivre notre musique baroque au XXIe siècle, pas seulement être un musée du XVIIIe. En étant curieux, explorateurs, on s’est souvent confrontés à des programmes novateurs qui étaient aussi exigeants. »

Les projets orchestraux, entamés il y a une quinzaine d’années, ont grandement contribué à l’exigence du répertoire de Caprice, comme en témoignent les symphonies de Beethoven sur instruments d’époque et la Messe en si mineur de J.-S. Bach, qui a valu à l’ensemble un prix Opus en 2009. « Ce volet joue aujourd’hui un rôle assez important dans nos saisons, avec des séries de concerts à la Maison symphonique. Ça nous permet de réaliser notre rêve de jouer de la musique classique et romantique sur instruments d’époque. Ça se fait beaucoup moins ici qu’en Europe. »

Collection d’instruments

Sophie Larivière. Photo: TamPhotography

Maute et Larivière possèdent une quarantaine de flûtes, dont une flûte romantique transitionnelle à 7 clés. Celle-ci est antérieure à l’implantation du système de clés Boehm qui révolutionnera bien plus tard la plupart des instruments à vent, explique la musicienne. « La flûte à bec est un instrument qui vient en famille, certainement à la Renaissance. Il y a donc tous les formats. Quand on s’intéresse au baroque, on trouve dans différents pays une variété de tons d’instruments. Au Québec, on a un facteur extraordinaire, Jean-Luc Boudreau. Beaucoup de nos flûtes à bec viennent de son atelier. Pour les flûtes traversières, on a fait appel à Boaz Berney, qui demeure à Montréal. Bob Marvin, quant à lui, habitait à Woburn et faisait des instruments d’exception, parmi les meilleurs au monde. Les listes d’attente pour avoir un consort – un ensemble de flûtes à bec de la Renaissance – étaient très longues. On a le bonheur d’en avoir également. »

Les codirecteurs artistiques de Caprice ont eu la chance de participer à plusieurs symposiums sur la flûte à bec ou sur la musique baroque de sorte qu’ils conservent toujours un contact étroit avec le milieu. Cette sensibilité se reflète aussi sur disque.

Les quatre nations

Ensemble Caprice à la Maison symphonique. Photo: Gilles Brissette

Hormis Vivaldi, Maute estime qu’il n’y a pas beaucoup de répertoire de premier plan. « La perte de plusieurs de ses concertos est une tragédie pour les flûtistes à bec. Ça fait longtemps que j’espérais pouvoir faire quelque chose pour y remédier. La pandémie a été l’occasion parfaite. »

L’interprète et compositeur s’était fixé comme objectif de reconstruire trois des quatre concertos connus sous le nom Les quatre nations et dont seul « Il Gran Mogol », RV431a, en référence à l’Inde, a survécu. Il ne disposait que des titres d’œuvres, rattachés respectivement à la France, à l’Angleterre et à l’Espagne (RV 821, 822 et 825). Il n’a toutefois pas cherché à imiter telle ou telle école de composition en fonction des pays. « Le concerto “indien” [joué ici à la flûte traversière par Larivière] me donnait une bonne idée de la façon de mettre les autres en place. On voit à quel point Les quatre nations devaient être peu descriptives comparées aux concertos des Quatre saisons, très imagés. Les éléments que j’ai utilisés appartenaient donc beaucoup plus au style vivaldien qu’à des clichés attribuables à certains pays », précise Maute, qui avait déjà eu à reconstruire la musique perdue de l’opéra Motezuma en 2013. « Il y a tout un échange entre le XVIIIe et le XXIe siècle. Les arts nous permettent de transcender les limites de l’espace et du temps. Ce projet est un terrain de jeu artistique – et non musicologique – où l’on peut porter des masques, comme si l’on était au carnaval de Venise, et se mettre dans la peau de Vivaldi. »
Le reste de l’album (critique en p. 39) comprend des morceaux qui ne sont pas de Vivaldi, mais qui reflètent le caractère de chaque pays. L’enregistrement se termine par une version du Printemps tiré des Quatre Saisons, cette fois revisitée par Maute. Son désir de composer est né vers l’âge de 16 ou 17 ans, dit-il. « Je n’avais aucune idée de comment faire, n’ayant pas fait d’études de composition avant ni après. Je suis arrivé à la composition en autodidacte avec les maîtres du passé, à commencer par le XVIIe siècle. J’ai composé des œuvres en suivant certains styles. C’est d’ailleurs un peu la façon d’apprendre typique au XVIIIe siècle, de maître à apprenti. C’est comme ça que j’ai appris le métier ! »

www.ensemblecaprice.com

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A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la vulgarisation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. En tant que membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et du Festival de Lanaudière. Récemment, il a écrit les notices discographiques pour l'album "Paris Memories" du pianiste Alain Lefèvre (Warner Classics, 2023) et collaboré à la révision d'une édition critique sur l’œuvre du compositeur Camille Saint-Saëns (Bärenreiter, 2022). Ses autres contrats de recherche et de rédaction ont été signés avec des institutions de premier plan telles que l'Université de Montréal, l'Opéra de Montréal, le Domaine Forget et Orford Musique. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

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