En entrant dans la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal, le 25 novembre dernier, on était bien curieux de savoir ce qui allait se passer, comment ce concert des Idées heureuses allait tourner… et qui était ce compositeur assis à une table à manger, dos au public, peaufinant ses dernières orchestrations avant que les musiciens de la Chambre du Roy n’arrivent. M. Delalande les recevait chez lui pour une répétition générale, au 7 de la rue des Recollets, en présence d’un cuisinier très serviable et très en verve, apportant le courrier, donnant à boire et à manger et lisant à haute voix tout ce qu’on peut lire de ragôts à la cour de Louis XIV.
Hervé Niquet, sous le costume du compositeur, avait prévenu, dans les colonnes de La Scena Musicale, qu’il s’agissait d’un spectacle et non d’un concert. Confirmation : nous étions au théâtre, et la musique servait essentiellement d’agrément – de qualité, certes, mais d’agrément – à l’image des Sinfonies pour les Soupers du Roy, exécutées pendant le premier, puis le deuxième service qu’on imagine très animé. Le concept n’allait pas de soi, mais on a fini par comprendre ce à quoi on assistait vraiment.
Ce n’est pas qu’une question d’attentes ou de fausses impressions de départ, dont on serait seul responsable. La formule du spectacle semble aussi avoir changé en cours de route, multipliant ainsi les paradoxes. Si Niquet a d’abord été très « pédagogue » au moment de faire répéter les toutes dernières gavottes, prenant soin de faire entendre différentes sections d’instruments séparément, côté court et côté jardin, il n’a plus donné aucune explication aux musiciens – et, par extension, au public – sur la suite du programme musical. C’est à peine s’il a mentionné un rondeau que les musiciens devaient jouer. Quant à la musique du deuxième service, aucune information, aucun détail n’a filtré. Les musiciens savaient magiquement où reprendre, à quel mouvement ils en étaient, pendant que le public, lui, pouvait bien se demander ce à quoi toute cette musique correspondait. On aurait aimé que Delalande, s’adressant aux musiciens et implicitement aux auditeurs dans la salle, donne quelques précisions savoureuses sur le Ballet de la Paix, L’Hymen champêtre, le Ballet de l’Inconnu, L’Amour fléchi par la constance, le Ballet des Fées ou encore le Millefeuille.

Photo : Brenden Friesen
Le genre d’enchainements qui nous a été proposé, entre potins racontés dans des lettres ou lus dans la presse et extraits musicaux sans transition, avait quelque chose d’irréel. Il était trop bien scripté pour être vrai, et en même temps recréait l’esprit d’une époque avec une très grande justesse. Bref, un paradoxe difficile à résoudre. « Tout est pensé, précis, millimétré, mais avec cette touche de folie joyeuse qui rend l’aventure inoubliable », pouvait-on lire dans le programme de concert qui, pour l’occasion, était imprimé sous la forme d’une gazette. C’est ainsi que la claveciniste et directrice artistique des Idées heureuses, Dorothéa Ventura, résumait le spectacle, avec ce que cela comporte d’avantages et d’inconvénients. Cela dit, on admire le travail, la force des deux hémisphères, musicales et théâtrales, du cerveau d’Hervé Niquet et son étonnante fluidité à diriger l’ensemble des acteurs de l’événement.
Un autre revirement à 180 degrés, dont on peut se réjouir, est l’importance qu’a pris le cuisinier dans le récit de toutes ces petites histoires. Dans un premier temps, le pauvre domestique s’était fait sèchement recadrer par Delalande, ce dernier lui assénant qu’il lisait mal. Au début, c’est donc surtout le compositeur qui s’est chargé de la conversation et de la lecture à haute voix. Et puis, on ne l’a presque plus entendu dans ce registre. Jean-Philippe Desrousseaux, par ailleurs doubleur pour le petit et grand écran, a égrainé les anecdotes, les farces spirituelles, avec une éloquence et un sens du rythme qui en ont fait un conteur de génie. Son ton de voix avait quelque chose d’infiniment réconfortant. Et pourtant, le contenu n’avait rien d’innocent. C’était cru, irrévérencieux, scatologique parfois, comme peut l’être aussi le XVIIe siècle. Le public a ainsi eu le bonheur – ou l’horreur, dépendant du point de vue – d’entendre parler d’étrons, de flatulences et de graisses corporelles, entre autres choses. Ces ragots peu ragoûtants ont certainement suscité des rires et en valaient la peine, malgré tout.
Les Idées heureuses ont joué le jeu à 100%, chaque musicien de l’orchestre ayant dû ajouter un élément de théâtralité à son interprétation, incluant quelques tours de chant en état de relative ébriété et quelques déplacements sur la scène. L’événement était certes élitiste dans son expression orale, mais aussi très convivial et accueillant, symbole du plaisir que les gens ont à faire ce noble métier de musicien et de comédien. Une fraternité belle à voir.

Photo : Brenden Friesen
Prochain événement de la saison : Le Concert de la Passion, dans le cadre de l‘intégrale des cantates de Christoph Graupner, le 3 avril à 15h, de retour à la salle Bourgie. Pour des billets, visitez le www.ideesheureuses.com