Assisterait-on à une nouvelle tendance parmi les récitals de musique classique, qui consisterait à réserver les applaudissements pour la toute fin d’un programme ? Au mois de janvier dernier, le pianiste islandais Vikingur Olafsson avait procédé de la sorte lors de son propre concert à la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal.
Dimanche 22 février, dans une salle Pierre-Mercure bien garnie, c’était au tour du pianiste canadien d’origine polonaise, Jan Lisiecki, de prêter le public à cette formule, qui est autant un choix d’interprétation qu’une expérience auditive. Pour un répertoire extrêmement varié, le pianiste avait pris soin de placer les œuvres les plus exigeantes en début de récital, et d’adopter une attitude plus décontractée au retour de la pause.
Saluons d’abord la conception parfaitement bien pensée du programme, à la fois le choix et l’enchaînement de toutes les pièces, chacune offrant un complément à l’autre, une forme de commentaire, et apportant un éclairage nouveau grâce au fait qu’elles étaient exécutées sans interruption. Cet art de l’agencement puisait dans les qualités des différentes composantes du programme pour former une œuvre globale qui les regroupait toutes, ce qui n’était pas sans rappeler l’esprit de Robert Schumann dans plusieurs de ses cycles de miniatures pour piano (Carnaval, Kinderszenen…).
Pour ajouter une dose d’intelligence à ce programme qui n’en manquait déjà pas, Jan Lisiecki a choisi comme fil conducteur un répertoire inspiré de danses issues du monde entier : tchèques, espagnoles, polonaises, allemandes, roumaines, et argentines. L’interprète oscillait ainsi entre le classique et le folklorique, entre le raffiné et le volubile, entre le policé et l’enflammé.
D’évidence, Jan Lisiecki est un pianiste qui aime jouer : jouer avec les nuances, jouer avec tout ce que la partition recèle de bijoux cachés, jouer avec les attentes du public, le surprendre par telle accélération, ou tel ralentissement, et ainsi se transformer en sculpteur de sons. Sous ses doigts, la musique prenait un relief insoupçonné, des détours pittoresques, elle suggérait des images saisissantes.
L’interprète a fait preuve d’emblée d’un esprit feu follet et taquin dans les Trois danses tchèques de Martinù. Les Danses espagnoles nos 1 et 2 de Manuel de Falla, par leur caractère exotique et suave, se rapprochaient davantage et de ce que la Société Pro Musica, organisatrice de l’événement, avait certainement en tête pour sa série des « Grands romantiques ». Si les danses de Szymanowski et de Bartók, à l’instar de Martinù, étaient résolument tournées vers le 20e siècle, elles étaient présentées en alternance avec d’autres œuvres qui, elles, assumaient pleinement leur romantisme.
Dans les Danses argentines de Ginastera, le mouvement lent a donné un rare moment de poésie musicale à la fin d’une première partie de programme somme tout assez dense et remplie de frénésie. C’est donc plus le technicien que l’artiste en Jan Lisiecki qui s’est manifesté avant la pause. La seconde partie, toutefois, allait nous montrer un tout autre visage…
On connaît le pianiste notamment pour ses nombreux enregistrements de la musique de Chopin, parus chez Deutsche Grammophon. C’est précisément à ce compositeur que M. Lisiecki est revenu régulièrement en seconde partie, faisant dialoguer Chopin avec Brahms et offrant ainsi quelques vagues mélancoliques dans un océan de notes aux reflets brillants. L’interprète était ici parfaitement dans son élément, capable d’imprimer un remarquable relief et des élans toujours plus généreux sur toutes ces valses. Puis, vinrent Piazolla, Albéniz, et Manuel de Falla – encore lui – pour un voyage musical tout aussi mémorable. Cela dit, par la largesse de son rubato, c’est-à-dire sa tendance à tordre le rythme, Jan Lisiecki a traité les danses de Brahms et d’Albéniz comme s’il s’agissait presque de berceuses, un choix peu orthodoxe qui a su créer, malgré tout, un canal de discussion intéressant entre les deux compositeurs.
Le Libertango de Piazzola, joué avec beaucoup de charme et de sensualité, a été chaudement applaudi, rompant certes avec la formule bien rodée du concert, mais qui a néanmoins permis à l’artiste de saluer la foule en toute bienveillance. L’enchaînement sans interruption a alors repris de plus belle. La Danse du feu de Manuel de Falla était juxtaposé à la Polonaise « héroïque » de Chopin, faisant apparaître, là encore, de nombreuses ressemblances stylistiques (en l’occurrence, des traits enflammés, plus ou moins proche de l’imitation d’un feu consumant). Sans cette juxtaposition, le lien nous aurait certainement échappé. C’est bien là la preuve que l’interprétation d’un musicien, sans le moindre mot, est susceptible d’en dire beaucoup !
Les deux rappels, l’un de Penderecki et l’autre de Chopin, ont parachevé ce récital en forme de dissertation, le pianiste ayant toujours été attentif à la compatibilité et au dialogue des éléments musicaux qui composaient l’ensemble de son programme. Au final, Jan Lisiecki s’est avéré un amoureux de la musique qu’il était interprèter, sculptant le son méticuleusement pour faire ressortir les motifs qu’il affectait. Dans la Danse du feu, par exemple, son plaisir de décortiquer chacune des notes dans le grave frisait la pyromanie ! À d’autres moments, y compris dans le Chopin, la passion l’emportait sur la restitution exacte de la partition et les aspects plus techniques. Un jeu qui avait assurément de l’âme, et qui témoigne aussi de l’ambition du jeune pianiste.
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