Critique | Festival d’opéra de Québec : Schönberg, comme vous l’avez jamais entendu

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Pierrot entre 3 lunes est un spectacle du Festival d’opéra de Québec qui mérite le détour. D’abord parce qu’on n’a jamais entendu auparavant l’œuvre originale de Schönberg dans une traduction française, par définition plus familière à notre oreille ; ensuite, parce que le style parlé-chanté a été sublimé par l’interprétation de la mezzo-soprano Mireille Lebel, ce qui en fait un modèle du genre au Québec ; enfin, parce que le croisement entre le chant et la danse, exécutée à ce niveau d’excellence, souffle un vent d’air frais dans un cadre éloigné des grandes scènes d’opéra.

Dans ce spectacle au Théâtre Périscope, on se sent près du monde du théâtre contemporain et de la création sans frontières. Ça fait du bien, mais pour beaucoup de non habitués, une heure de musique aussi dense peut mener à une certaine fatigue. L’expérience en vaut tout de même la chandelle! 

Tout en s’inspirant du cycle de mélodies atonales de Schönberg, la mise en scène et la chorégraphie Idan Cohen nous plongeaient autant sinon plus dans les poèmes symbolistes d’Albert Giraud à qui l’on doit la source littéraire du Pierrot lunaire. On y découvrait la vie et les aspirations de ce personnage de la Commedia dell’arte, de sa condition de domestique à sa quête de devenir un artiste pantomime. Ces différentes facettes de Pierrot, dans la sphère tantôt privée, tantôt public, étaient exacerbées par le chorégraphe israélo-canadien, naviguant entre des identités multiples et mettant en évidence la fragilité de l’être face au regard d’autrui. 

Ainsi, ce que l’on voyait sur scène était trois Pierrot incarnés par le danseur Will Jessup, Mireille Lebel et, plus tard, par Rachel Fenlon. Auteure et interprète de nouvelles compositions électroniques ajoutées au cycle de Schönberg, cette dernière a fini par quitter sa console et son ordinateur, à l’arrière-scène, pour entrer dans la lumière aux côtés de ses partenaires et se consacrer pleinement à la musique acoustique, avec formation de chambre. 

Les trois Pierrot. Photo : Jessica Latouche.

On a assisté à deux prestations virtuoses de la part de Will Jessup et de Mireille Lebel. L’un prêtait parfaitement son corps au pantomime, se pliant et se dépliant avec une fluidité admirable ; l’autre interprétait la partie chantée-parlée avec un sens de la ligne musicale et une énonciation savoureuse de la langue poétique. On retient les courses au ralenti du danseur, ses pas tournoyants avec une serpillère entre les mains comme expression de sa condition sociale, sa faculté à désarticuler son corps en apparence seulement, comme si Pierrot devenait lui-même un pantin, ou encore la couronne qui recouvre ultimement son visage, à l’image du succès populaire qui le fait passer à la postérité. Du côté de la mezzo-soprano, tous les solos sur le devant de la scène, regards tristes face à la source de lumière, ont été des moments de pure poésie.  

Bien qu’elle ait été à l’origine du projet et se soit inspirée du Pierrot lunaire, Rachel Fenlon n’a pas interprété sa partie avec l’art du mouvement musical si caractéristique du chanter-parler, adoptant un style davantage hérité de la tradition romantique et de l’opéra au sens large. De plus, sa diction très approximative a fait plusieurs fois penser que nous écoutions de l’allemand et non du français ; une aberration, vu le rôle prépondérant de l’artiste mentionné plus haut. On peut donc dire sans nuance que la composante vocale dans le Schönberg doit son salut à l’intervention de Mireille Lebel, à tout point de vue. 

Musicalement, les compositions de Mme Fenlon paraissaient nettement moins modernes, ce qui a parfois donné le sentiment d’une trop grande hétérogénéité avec l’œuvre du compositeur. Toutefois, l’influence – consciente ou non – de la musique médiévale tardive s’est fait sentir, notamment dans les cadences plagales et le flot de lignes vocales perpétuellement renouvelées. On pouvait y trouver là un lien, certes ténu, avec l’atonalité. 

Le chef Karl Hirzer a dirigé l’ensemble de cinq musiciens avec une profonde connaissance du Pierrot lunaire, étant aussi capable de remplacer Rachel Fenlon aux instruments électroniques. Un des éléments de modernité assez rare pour être souligné consistait, en effet, à ce que la responsabilité d’une seule partie musicale soit partagée entre deux interprètes, et ce pour un spectacle de 70 minutes. Ce fut le cas pour la console et le rôle de soliste dans les mélodies.

Photo : Jessica Latouche.

Prochaines dates de représentations le 2 août, à 19h30, au Théâtre du Périscope. Pour des billets du Festival d’opéra de Québec, visitez le https://operadequebec.com/festival-opera-2025/

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A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la vulgarisation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. En tant que membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et du Festival de Lanaudière. Récemment, il a écrit les notices discographiques pour l'album "Paris Memories" du pianiste Alain Lefèvre (Warner Classics, 2023) et collaboré à la révision d'une édition critique sur l’œuvre du compositeur Camille Saint-Saëns (Bärenreiter, 2022). Ses autres contrats de recherche et de rédaction ont été signés avec des institutions de premier plan telles que l'Université de Montréal, l'Opéra de Montréal, le Domaine Forget et Orford Musique. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

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