Après 3 semaines de concerts intensives, l’édition 2025 du Festival international Bach Montréal s’achevait officiellement le 7 décembre dernier, à la Maison symphonique, par le second concert – en deux soirs d’affilée – de Rudolf Lutz et du chœur de la Fondation Bach de Saint-Gall. Le chef et claveciniste suisse, joint pour l’occasion par l’orchestre du festival, dirigeait depuis son siège d’interprète, dos au public, la Passion selon Saint Jean du compositeur allemand.
En préambule, la fondatrice et directrice artistique du festival Bach, Alexandra Scheibler, racontait sa découverte de l’ensemble baroque européen, il y a de ça plusieurs années, et son désir de le faire venir à Montréal. À son tour, M. Lutz a pris la parole, en français et en anglais, pour expliquer que les nombreux solos de l’œuvre allaient être interprétés par des chanteurs issus du chœur, rappelant qu’il s’agissait d’une pratique courante du temps de Bach. Les attentes sur la qualité musicale de ce concert étaient donc très élevées.
Rudolf Lutz, chef et clavecin. Photo : Antoine Saito
Paradoxalement, la prestation la plus captivante est venue non pas des artistes invités, mais des musiciens de l’orchestre. Ces chambristes ont fait briller la ligne de leurs instruments, offrant une parfaite contrepartie aux airs et ariosos de cette Passion. Très vite, le jeu du bassoniste (Alex Eastly) et des hautboïstes (Jean-Luc Côté et Élise Poulin) a pris la lumière aux côtés du contre-ténor Tobias Knaus, sorti des rangs du chœur pour venir chanter « Von der Stricke meiner Sünden ». De leur côté, les violoncelles, viole de gambe et contrebasse, par leur exécution tout aussi fluide et soignée, ont forgé un admirable socle sonore, comme dans « Eilt, ihr angefochtnen Seelen ». Avec leur chef invité, tous semblaient parler exactement le même langage, comme si l’entente entre les deux entités était déjà profonde et ancienne.
L’apport artistique du chœur à ce chef d’œuvre de la tradition luthérienne, alternant entre chœurs, arias et chorals, aura été essentiellement de donner corps au mouvement perpétuel, à la vivacité et au caractère aérien que l’on associe au grand Bach depuis des siècles. À cela s’ajoutait la qualité de la langue, incomparable avec ce que l’on peut entendre ici à Montréal. On sentait chez les choristes un vrai attachement au texte liturgique.
Sur le plan vocal, toutefois, le sentiment est beaucoup plus mitigé. Zacharie Fogal, dans le rôle de l’Evangéliste, a fait preuve d’une belle amplitude dramatique, n’hésitant pas à mettre l’emphase sur certains mots afin d’accentuer les enjeux du récit, mais sa voix demeurait la plus fiable dans le registre doux. Lorsque le volume augmentait, on entendait une certaine friction des cordes vocales. Le baryton Serafin Heusser a été propulsé dans le rôle de Jésus de manière étonnante, manquant souvent de justesse, affichant une technique classique minimale et perdant beaucoup de résonnance dans le grave. En comparaison, son collègue Israel Martins (Ponce Pilate) était beaucoup mieux outillé techniquement, avec un timbre beaucoup plus rond et une carrure de soliste sans l’ombre d’une hésitation.
Chez les deux ténors solistes comme chez la soprano, il a manqué précisément cette envergure expressive. On les sentait choristes avant tout, et donc assez peu à l’aise sur le devant de la scène. Dans « Zerfließe, mein Herze », pourtant un des grands succès de la Passion selon Saint Jean, Noëmi Sohn Nad est restée le nez collé à sa partition et n’a pas donc eu cette qualité de chant capable d’embrasser l’acoustique de la salle. Un choix étonnant, une fois de plus, car la section des sopranos ne manquait pas d’excellents éléments par ailleurs. Certaines voix, stratosphériques, avaient tout à fait les traits que l’on attribue habituellement aux anges. Elles ont été un des points forts du chœur.
Dernières mentions au ténor Klemens Mölkner, pour sa justesse impeccable et sa voix sans vibrato qui a fait des merveilles, ainsi qu’à la mezzo-soprano Salome Cavegn, pour son véritable aplomb de soliste.
Photo : Antoine Saito
