Critique | Clown(s) à l’Opéra de Montréal : l’avènement d’un nouveau genre

0
Advertisement / Publicité

Difficile de mettre en mots l’expérience du spectacle auquel on a assisté, le 31 janvier dernier, au Théâtre Maisonneuve. C’était le soir de la première de Clown(s), création d’Ana Sokolović dans une mise en scène de Martin Genest et avec la collaboration exceptionnelle de la compagnie Dynamo Théâtre, spécialisée dans les spectacles de danse pour jeune public.

On aurait dit que toute l’expertise acquise au fil de la carrière de la compositrice et librettiste, autant que l’expertise du metteur en scène, des danseurs, des chanteurs et des instrumentistes, devait mener à la création de ce spectacle. Pour tous les acteurs du projet, Clown(s) représente un aboutissement, un moment décisif dans la vie d’un artiste où l’on peut dire qu’il y a un avant et un après. 

Une scène tirée de Clown(s)
Photo : Vivien Gaumand

Il y a eu une convergence des talents, mais plus profondément encore, une imbrication parfaite des arts de la scène, où la musique, le théâtre et la danse se sont retrouvés à égalité et se sont entremêlés pour ne former qu’un tout. Avec Clown(s), Sokolović et sa bande ont créé un cas d’école, une œuvre de référence que les concepteurs et artisans du monde du spectacle au Québec, et même à l’échelle du Canada, pourront étudier, fouiller encore et encore pour en faire ressortir toute la substance. 

En seulement 75 minutes, tellement de choses ont été dites, tellement d’influences et de courants artistiques ont été exprimés, et ce, avec plus de phonèmes que de mots rattachés à telle ou telle langue (français, anglais, italien, serbe…). Tout était dans le pouvoir de la suggestion, de la métaphore, de l’évocation visuelle, couplée à une force primale mystérieuse qui est l’expression de la vie elle-même. Car oui, le vrai sujet de ce conte musical – fabula in musica, comme dirait la compositrice – est la vie au sens le plus large, de la pré-naissance jusqu’au moment où l’âme quitte le corps pour accéder à un autre monde. 

Une scène tirée de Clown(s)
Photo : Vivien Gaumand

On ne saurait faire l’exégèse de toutes les références au cours des différents chapitres de cette existence (enfance, adolescence, jeune adulte, adulte mature, vieillissement, vieillesse…). Pour l’instant, on ne peut que se limiter à ce qu’on a vu nous-mêmes en un seul visionnement, à savoir un hommage touchant aux diverses formes d’expression de la modernité qui ont émergé dans les années 1910 et 1920 : le dadaïsme de Hugo Ball au Cabaret Voltaire, le surréalisme d’Antonin Artaud et d’André Breton, le cinéma muet de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin, la magie et l’artisanat de la mise en scène de George Mélies… À cela s’ajoutent les inspirations que Sokolović elle-même a choisies de mettre de l’avant lors de la promotion du spectacle, comme le film éponyme de Fellini, la perpétuation de la tradition de la commedia dell’arte comme on a pu la voir chez le metteur en scène Dario Fo, ou encore l’art du comique de Jacques Tati. 

Bref, vous l’aurez compris, il s’agit d’une synthèse extrêmement ambitieuse de plusieurs courants modernes, non-élitistes, mais qui s’adressent néanmoins à notre appréciation pour l’art et la poésie en mouvement. Dans ce contexte esthétique, avoir pensé aux sonorités irréelles des ondes Martenot pour exprimer l’essence de cette poésie relève d’une intuition géniale. 

Une scène tirée de Clown(s)
Photo : Vivien Gaumand

On est très loin de tout ce que l’on a vu sur la place de Montréal en termes d’opéras contemporains. D’ailleurs, ce spectacle ne saurait être qualifié de « contemporain », tout simplement parce que le sujet transcende toutes les époques et qu’il n’est pas non plus attaché à un lieu. En effet, on a assisté à la manifestation d’un projet dont l’ambition et le travail d’exécution a plus en commun avec le chef d’œuvre de Stanley Kubrick, 2001 L’Odyssée de l’espace. Comme un pendant au style néo-classique, dont se réclament de plus en plus d’artistes aujourd’hui, on pourrait dire de ce spectacle qu’il est « néo-moderne », parce qu’il a réussi l’exploit de synthétiser une variété de courants artistiques d’Avant-Garde et de les réunir sur scène, en collégialité avec des artisans venus d’horizons différents. À notre connaissance, Clown(s) constitue le premier exemple accompli de ce qui pourrait devenir un genre nouveau. On n’imagine pas le temps qui fut nécessaire pour que toutes les scènes de ce spectacle s’enchaînent comme elles se sont enchaînées, pour que tous les danseurs intériorisent la complexité de la chorégraphie et des déplacements, pour que toutes les petites mains derrière les décors et les objets de scènes parviennent à donner vie à leurs créations inanimées, sans jamais être vues du public.  

On ne demandera pas aux compositeurs et metteurs en scène d’opéras contemporains d’accoucher d’un projet aussi ambitieux et millimétré que Clown(s), mais il leur sera dorénavant impossible d’ignorer ce qu’il s’est passé le 31 janvier. Sokolović et Genest ont non seulement créé un spectacle, mais un précédent, un game changer comme disent les Anglais. Le fait que ce soit une production de l’Opéra de Montréal est tout à l’honneur de la compagnie.

Clown(s). Musique et livret d’Ana Sokolović, dans une mise en scène de Martin Genest. Création, le 31 janvier 2026 au Théâtre Maisonneuve. Prochaines représentations les 3, 5 et 8 février 2026. Pour obtenir des billets, visitez le www.operademontreal.com  

Partager:

A propos de l'auteur

Justin Bernard est détenteur d’un doctorat en musique de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur la vulgarisation musicale, notamment par le biais des nouveaux outils numériques, ainsi que sur la relation entre opéra et cinéma. En tant que membre de l’Observatoire interdisciplinaire de création et de recherche en musique (OICRM), il a réalisé une série de capsules vidéo éducatives pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Justin Bernard est également l’auteur de notes de programme pour le compte de la salle Bourgie du Musée des Beaux-Arts de Montréal et du Festival de Lanaudière. Récemment, il a écrit les notices discographiques pour l'album "Paris Memories" du pianiste Alain Lefèvre (Warner Classics, 2023) et collaboré à la révision d'une édition critique sur l’œuvre du compositeur Camille Saint-Saëns (Bärenreiter, 2022). Ses autres contrats de recherche et de rédaction ont été signés avec des institutions de premier plan telles que l'Université de Montréal, l'Opéra de Montréal, le Domaine Forget et Orford Musique. Par ailleurs, il anime une émission d’opéra et une chronique musicale à Radio VM (91,3 FM).

Les commentaires sont fermés.