Andrei Feher : Un chef qui ouvre l’oreille

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Andrei Feher connaît l’importance de l’accessibilité à la culture. Le chef aujourd’hui directeur musical de l’Orchestre classique de Montréal (OCM) a passé les 13 premières années de sa vie dans le chef-lieu de Satu Mare, en Roumanie. Malgré sa taille modeste, sa ville natale bénéficiait d’une scène culturelle dynamique. « Il y avait une troupe de théâtre, un orchestre symphonique et la ville comptait environ 100 000 habitants, se rappelle-t-il. En Europe surtout, on remarque que peu importe la taille de la ville, il y a toujours quelque chose de très rassembleur qui existe, que ce soit son théâtre, son opéra ou son orchestre. »

Avec une population beaucoup plus dispersée qu’en Europe, le Canada compte néanmoins plusieurs ensembles régionaux qui font découvrir l’art à ses communautés. Avant sa nomination à l’OCM, Feher était directeur musical du Kitchener-Waterloo Symphony. Comme toutes les compagnies artistiques, mais surtout les plus petites et les plus régionales, le KWS a été durement touché par la pandémie de COVID-19. 
Bien que l’orchestre ait poursuivi sa saison avec des concerts en ligne pendant toute la durée des fermetures, il a finalement déposé le bilan en 2023. « Ce que j’ai appris pendant la pandémie, c’est que tout ce qui se passe sur un écran, qu’il s’agisse d’enregistrements ou de films, est loin de l’expérience dans une salle de concert ou dans un espace où la musique est jouée par des musiciens. »

Malgré de graves difficultés financières, les membres de l’orchestre et de la communauté se sont mobilisés et ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour maintenir l’ensemble en vie. Aujourd’hui, le KWS s’est réorganisé selon de nouveaux paramètres et propose tout au long de l’année des concerts de musique de chambre et d’orchestre. « L’expérience d’être ensemble et de partager la musique en temps réel est incroyablement précieuse, ajoute Feher. Je pense que tout le monde devrait avoir accès à ce type d’expérience. »

L’OCM dans le paysage culturel montréalais

Tout comme KWS, l’OCM a également connu des changements importants au cours des dernières années. L’un des plus anciens orchestres de chambre du Canada a été profondément bouleversé par le décès prématuré de son chef de longue date, Boris Brott, en 2022. Dirigé par la famille Brott depuis 1939, l’orchestre s’est soudainement retrouvé à alterner entre différents chefs. Feher note qu’en plus du choc, l’ensemble a également dû faire face aux réalités de la pandémie, « ramener les gens dans les salles et relever les défis liés au financement ».

Feher admet qu’il est arrivé à un drôle de moment. D’une part, l’ensemble anciennement connu sous le nom d’Orchestre de chambre McGill était une institution de la scène musicale classique canadienne depuis des décennies, comptant des musiciens et des administrateurs rattachés à l’ère Brott. D’autre part, avec tous les changements des dernières années, « on a vraiment eu l’impression que le moment était venu de reconstruire, de repartir presque sur une page blanche où on pouvait dessiner tous nos rêves en essayant de construire quelque chose pour l’avenir ».

« Mon rêve, poursuit-il, est d’avoir un public nombreux et fidèle qui n’a même pas besoin de consulter le programme de la soirée, des gens qui achètent simplement un billet, viennent au concert et savent qu’ils vont vivre un moment merveilleux, riche en émotions et en puissance musicale. » Construire un public aussi fidèle ne se fait pas du jour au lendemain; cela se cultive au fil des ans grâce à des relations solides entre le chef, les musiciens et, bien sûr, l’auditoire.

Alors que le public de Kitchener-Waterloo dispose d’un choix relativement limité en matière de musique classique, Montréal est une véritable métropole où la musique classique est omniprésente. La ville possède de nombreux ensembles de chambre et orchestres, dont deux orchestres symphoniques complets. Pour attirer le public, chaque ensemble doit se démarquer, non seulement par la qualité de ses prestations, mais aussi par le genre d’expérience qu’il propose.

L’OSM et l’Orchestre Métropolitain présentent des œuvres symphoniques majeures dans le cadre de leurs grands concerts. Les orchestres de chambre, en revanche, interprètent un répertoire à plus petite échelle dans des salles plus intimes. Bien qu’il n’interprète pas les œuvres grandioses des grands orchestres symphoniques, l’orchestre de Feher offre une expérience unique. « Nous ne pouvons pas offrir la même chose que Les Violons du Roy au Québec, explique-t-il. C’est un orchestre très spécialisé dans un certain répertoire. » Bien qu’ils se soient diversifiés dans des genres plus variés, « nous les connaissons pour tout ce qui touche au baroque et au classique ».

Au lieu d’ancrer son identité dans la maîtrise d’un répertoire spécifique, l’OCM se définit par son engagement envers la ville de Montréal, en particulier envers ses communautés culturelles. Cette orientation, explique Feher, trouve ses racines dans le mandat de Brott, qui a mis en avant un répertoire innovant et important, comme des œuvres contemporaines arméniennes et klezmer. Aujourd’hui, les concerts de l’orchestre font également office d’événements culturels communautaires. Il cite Le Flambeau, un opéra de David Bontemps ancré dans le contexte culturel haïtien, qui a été créé en 2023 et a attiré un large public issu de la communauté haïtienne de Montréal. Il y avait quelque chose d’« incroyablement effervescent », dit-il, à voir une communauté se rassembler autour d’un opéra contemporain imprégné de rythmes afro-haïtiens et de livrets mythiques inspirés du vaudou.

Alors que la saison 2025-2026 comprend déjà des tangos argentins et un concerto pour violon inspiré d’un mythe autochtone, le jeune chef est impatient de diriger le prochain concert De Chopin à Weinberg le 12 mars. La soirée sera consacrée à un voyage à travers plusieurs siècles de musique polonaise et Feher a particulièrement hâte de faire découvrir au public la musique de Mieczysław Weinberg, qu’il décrit comme un « mélange de Prokofiev et de Chostakovitch ». Le programme comprendra la Symphonie de chambre n° 1 de Weinberg, « une œuvre très vivante et un défi pour les musiciens ».

Le parcours d’un chef

Photo : Hilary Gauld/One for the Wall

Feher admet avoir une affinité particulière pour la musique d’Europe de l’Est. « Peut-être est-ce dû à mes origines roumaines, très proches des langues slaves et de toute la culture slave, mais cette musique me touche plus particulièrement. » Il explique que, comme la Roumanie a été sous le régime communiste pendant plus de 30 ans, elle a absorbé de nombreuses influences russes. « La culture et la mentalité russes, avec leurs bons et leurs mauvais côtés, se sont répandues dans toute la région, et cette influence fait désormais partie de moi », dit-il.

Né dans une famille de musiciens – ses parents, grands-parents et proches jouaient tous de la musique et enseignaient –, Feher s’est entraîné l’oreille dès son plus jeune âge. « Je pense que comme tout le monde autour de moi faisait de la musique, ils m’ont mis un violon entre les mains et je n’avais pas le choix. Mais je ne me suis jamais posé de questions. Mon enfance a été très normale. Je n’ai jamais passé des heures à m’exercer quand j’étais petit. »

C’est à l’adolescence, quand sa famille a déménagé au Canada, que la passion de Feher pour la musique s’est véritablement concrétisée. Il a étudié à l’école secondaire Joseph-François-Perrault de Montréal, où il a pu profiter du programme musical intensif de l’établissement, lequel comprenait des répétitions quotidiennes de chorale, de musique de chambre et d’orchestre après les cours. Il passait de longues journées au violon, à graver des CD des symphonies de Bruckner et Tchaïkovski dans la bibliothèque de l’école et à étudier des partitions orchestrales. Lorsqu’un professeur était en retard ou absent à une répétition, Feher était encouragé par ses camarades à prendre les commandes. Ces premières expériences ont façonné le jeune chef en herbe, lui donnant « la confiance nécessaire pour me dire que diriger professionnellement pouvait être une option réelle, et pas seulement un rêve ».

Au Conservatoire de musique de Montréal, Feher a poursuivi ses études de violon et de direction d’orchestre. Son professeur de direction d’orchestre, Raffi Armenian, a exercé une influence déterminante, lui enseignant non seulement la profession, mais aussi « l’art en général ». Armenian, se souvient-il, dirigeait avec humilité. « Il ne se mettait jamais en avant de la musique ou du compositeur. Il avait un immense respect pour les grands compositeurs. »

Un autre chef qui a guidé Feher dans son parcours n’est autre que Boris Brott, qu’il a rencontré à l’institut de formation d’été de l’Orchestre de l’Académie nationale du Canada, à la fin de ses études. Bien que ne faisant pas officiellement partie du programme, le jeune a proposé de remplacer Brott s’il était en retard à une répétition. Et ce dernier lui a donné sa chance. Feher explique que le soutien aux artistes émergents était au cœur de la personnalité de Brott. « C’était quelqu’un qui soutenait toujours les jeunes et donnait leur chance à ceux qui en avaient besoin. Même s’ils n’étaient pas encore prêts pour des contrats importants, Boris avait un œil très attentif pour les artistes émergents. Il savait reconnaître le vrai talent chez les jeunes solistes, parfois âgés de seulement 17, 18 ou 19 ans, et sentir qu’il y avait là quelque chose de prometteur qui allait se développer. »

Une approche ouverte

Après avoir obtenu son diplôme du Conservatoire, Feher a eu l’occasion d’être chef adjoint à la fois pour l’Orchestre symphonique de Québec et l’Orchestre de Paris. Il continue d’apprendre auprès de Fabien Gabel, ancien directeur artistique de l’OSQ, qu’il décrit comme ayant une connaissance extraordinaire du répertoire, en particulier de la musique française. « Nous nous parlons encore fréquemment, explique Feher. Je le contacte chaque fois que j’ai des questions sur un répertoire qu’il connaît extrêmement bien. »

Photo : Hilary Gauld/One for the Wall

Si un chef doit connaître la musique, il doit également savoir comment interagir avec les gens. En matière de compétences interpersonnelles, Feher a beaucoup appris en observant Yannick Nézet-Séguin diriger les répétitions de l’Orchestre Métropolitain. « Observer l’évolution et la progression de Yannick depuis 2008-2009 a été tout à fait fascinant, dit-il. C’est quelqu’un qui a atteint les plus grandes scènes, et ce, tout en demeurant chaleureux et profondément humain. C’est quelqu’un dont nous pouvons tous tirer des leçons – pas seulement moi –, car il maintient des normes très élevées sans jamais être oppressant et reste toujours ancré dans la gentillesse. En ce sens, il est profondément inspirant, car il peut être difficile d’être exigeant sans aller trop loin, sans devenir trop rigide ou sans se laisser piéger par ses propres idées. »

Comme tout chef, celui qui dirige l’orchestre peut tomber dans le piège de vouloir trop contrôler le jeu des musiciens. Feher s’efforce plutôt de trouver un équilibre entre structure et confiance. Le fait d’être lui-même instrumentiste à cordes l’aide à comprendre la vie de l’autre côté du podium. « Cela me permet de savoir quoi faire, quoi éviter, quand on peut être utile et quand il vaut mieux, au contraire, ne pas intervenir. » Il estime qu’en fin de compte, la responsabilité d’un chef d’orchestre est « d’offrir un cadre clair dans lequel les musiciens peuvent se développer et s’épanouir sans être régentés ».

Andrei Feher dirige De Chopin à Weinberg avec l’Orchestre classique de Montréal le 12 mars à la salle Pierre-Mercure de Montréal. Retrouvez l’Orchestre classique de Montréal sur www.orchestre.ca.

Traduction : Andréanne Venne

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A propos de l'auteur

Heather Weinreb is a writer and violin teacher from Montreal, Quebec. She completed a Bachelor of Music at McGill in 2018, where she minored in Baroque Performance. Most recently, she completed an MFA in Creative Writing at the University of Saint Thomas, Houston. Aside from her music reviews and journalism with La Scena Musicale, Heather's essays and children's poems have been published in Dappled Things and The Dirigible Ballon.

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