Une chanson d’amour singulière : « Liebst du um Schönheit » de Mahler

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D’après l’épouse de Gustav Mahler, le lied Liebst du um Schönheit fut « la seule chanson d’amour que le compositeur ait jamais écrite ». Peu après leur mariage en mars 1902, il écrit cette mélodie et la dissimule dans une partition de La Walkyrie, avec cette inscription : « ein Privatissimum an dich » (un cadeau privé pour toi). Dans le deuxième couplet, le fait que soit mentionné un amour lié à la question de l’âge porte à croire que Mahler tente de justifier implicitement l’écart de 19 ans avec son épouse.

Gustav Mahler (1907)
Photo : Moritz Nähr

Incorporée initialement aux Rückert Lieder avec piano, cette pièce n’est pas incluse à la création du reste du recueil avec orchestre, demeurant ainsi une œuvre privée, dédiée à Alma. Mahler ne l’arrangera jamais pour orchestre. Ce n’est qu’en 1916 que Max Pullman, éditeur chez C.F. Kahnt, s’attelle à cette tâche.

La musique

La version orchestrée, qui est le propos de cet article, s’ouvre sur une introduction au hautbois. Celle-ci alterne les mesures à deux, quatre et trois temps, exprimant la beauté (Schönheit) dans sa simplicité. La pièce révèle rapidement une difficulté qui accompagnera le chanteur tout au long de l’œuvre : dans chaque strophe, la mélodie monte jusqu’à une note aiguë, piano ou pianissimo, qui doit ensuite être déposée délicatement.

La deuxième strophe, à propos de la jeunesse, offre un passage en mode mineur, tandis que la troisième, sur l’idée de trésors (Schätze), est une répétition de la première. Le spectre de l’accompagnement orchestral s’élargit et contient désormais des accords tenus pour renforcer l’amour (Liebe) et le prolonger par une ligne descendante en forme de cascade, presque enjouée de « immer, immerdar » (pour toujours, à jamais).
Le regard qu’on peut porter sur la partition de Mahler, en matière de phrasé, de diction et de nuances, est inépuisable.

Enregistrements emblématiques

L’interprétation de Liebst du um Schönheit par la mezzo-soprano Janet Baker avec le London Symphony Orchestra est l’un des enregistrements les plus emblématiques de ce chant d’amour. Dominant l’orchestre, le chant de Baker est aisé et expressif, caressant avec justesse la dernière strophe.

Dans les versions avec piano, le baryton Dietrich Fischer-Dieskau forme un duo exceptionnel avec le pianiste Daniel Barenboim. La clarté de la diction et la justesse des nuances de Fischer-Dieskau donnent une interprétation d’une beauté bouleversante. Tous deux adoptent un tempo plutôt lent, avec un rubato généreux qui permet de savourer pleinement la pièce.

L’interprétation d’Anne Sofie von Otter, avec l’Orchestre symphonique de la NDR, est tout aussi puissante, voire plus délicate encore que celles de Baker et de Fischer-Dieskau.

Les paroles

Celles-ci sont teintées d’ironie, car la mélodie commence par évoquer trois issues possibles pour l’amant à qui l’on s’adresse. C’est une vision quelque peu cynique de l’amour, même si la mélodie se termine en implorant l’aimé de l’aimer pour toujours.

Clara Schumann

Clara Schumann (ca.1890).
Photo : Elliott et Fry

Ce sont les singularités de cette chanson qui, dans un premier temps, tente de repousser l’être aimé qui m’ont incitée, durant mes études de premier cycle, à apprendre à la fois la version de Mahler et une autre mise en musique. Gustav et Alma Mahler n’étaient pas le seul couple de musiciens à être séduit par le poème de Rückert.

En 1841, un an après leur mariage, Robert et Clara Schumann ont composé un recueil de douze poèmes, intitulé Liebesfrühling Lieder. L’écriture de Mahler se rapproche des variations de Clara Schumann en termes de rythme et de mélodie, mais elle va beaucoup plus loin en termes d’oscillation de couleurs tonales. La mélodie romantique est plus simple, mais la partie piano est plus dense. Si Mahler semble intellectualiser l’acte amoureux, Schumann est davantage pris dans ses affres.

Traduction : Justin Bernard


Liebst du um Schönheit,
O nicht mich liebe!
Liebe die Sonne,
Sie trägt ein goldnes Haar.

Liebst du um Jugend,
O nicht mich liebe!
Liebe den Frühling,
Der jung ist jedes Jahr.

Liebst du um Schätze,
O nicht mich liebe!
Liebe die Meerfrau,
Sie hat viel Perlen klar.

Liebst du um Liebe,
O ja, mich liebe!
Liebe mich immer,
Dich lieb’ ich immerdar.

Si tu aimes pour la beauté,
Oh, ne m’aime pas !
Aime le soleil,
Il a des cheveux d’or.

Si tu aimes pour la jeunesse,
Oh, ne m’aime pas !
Aime le printemps,
Il est jeune chaque année.

Si tu aimes pour les trésors,
Oh, ne m’aime pas !
Aime la sirène,
Elle a de nombreuses perles claires.

Si tu aimes par amour,
Oh oui, aime-moi !
Aime-moi toujours,
Je t’aimerai pour toujours.

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