Dans un élan commun d’enthousiasme, la mezzo-soprano Julie Boulianne et le pianiste Luc Beauséjour rendent hommage à la célèbre cantatrice et compositrice romantique Pauline Viardot, figure fascinante du XIXe siècle. Entre salon mondain et laboratoire d’influences, sous le signe de la musique vocale française teintée d’échos instrumentaux allemands et russes, la saison de Clavecin en concert se clôt avec élégance et finesse dans un récital à la fois lumineux et intime.
Lampes à huile et fauteuils capitonnés

Julie Boulianne
Photo : Julien Faugère
« Du point de vue du répertoire, il y a une infinité de possibilités autour de Viardot. Nous avons opté pour l’éclectisme en proposant une immersion dans le salon de Pauline, au cœur du romantisme musical. » On imagine une pièce chaleureuse aux murs tapissés de soieries aux tons crème et bordeaux, éclairée par des lampes à huile diffusant une lumière dorée. Quelques tableaux évoquent des paysages italiens, souvenirs de voyages. Un piano trône au centre, entouré de fauteuils capitonnés où prennent place écrivains, musiciens et aristocrates. Les conversations murmurées s’éteignent peu à peu, laissant place à une attente presque palpable. C’est précisément cet esprit que recréent Boulianne et Beauséjour : une proximité, une respiration commune entre artistes et public.
Le programme lui-même reflète cette diversité propre aux salons de Viardot. Les mélodies de Gounod ou Saint-Saëns offrent une écriture élégante et lyrique où la voix se déploie avec naturel. À leurs côtés, les raffinements harmoniques de Fauré participent à l’atmosphère intime. Le piano seul trouve également sa place avec Chopin, Schumann et Tchaïkovski. Mais c’est bien autour de Viardot que s’articule ce parcours. Cantatrice adulée, issue d’une famille de chanteurs, muse de nombreux compositeurs, elle fut aussi une compositrice prolifique dont la musique témoigne d’un goût marqué pour l’exotisme et la synthèse des styles. Ses mélodies – Havanaise, Les filles de Cadix, Tableau antique – révèlent une palette colorée, parfois teintée d’influences espagnoles ou latino-américaines. Dans ses transcriptions de mazurkas de Chopin (Plainte d’amour, Aime-moi, L’oiselet), elle adapte l’écriture pianistique à la voix avec une finesse remarquable, multipliant les inflexions expressives. Sa musique semble littéralement respirer avec le chant, comme si la ligne vocale en était le point d’origine.
Lumière, café et mélatonine

Luc Beauséjour
Boulianne souligne d’ailleurs cette évidence. « La musique de Viardot est lumineuse et confortable pour une chanteuse, avec des inflexions et lignes vocales très naturelles pour un registre de mezzo. » Ce rapport organique à la voix explique sans doute la modernité persistante de ces œuvres, qui échappent à toute rigidité stylistique. L’interprète ajoute : « Nous avons choisi un répertoire diversifié, à la fois pour faire voyager le public et pour montrer l’étendue des influences et des couleurs exploitées par Viardot. » Ce voyage musical se veut aussi un projet durable, puisqu’il donnera lieu à un enregistrement fin mai au Domaine Forget.
Figure incontournable de la scène lyrique canadienne, Boulianne mène parallèlement une carrière internationale. Elle incarne actuellement Maffio Orsini dans Lucrezia Borgia de Donizetti à l’Opéra royal de Wallonie. Une expérience qui s’inscrit dans une évolution artistique assumée pour celle qui dit vouloir se tourner davantage vers les rôles plus importants du bel canto pour mezzo dans la prochaine étape de son parcours. Jonglant avec les fuseaux horaires, elle nous confie que la mélatonine et le café sont des alliés de choix pour garder les pieds sur terre et une routine rigoureuse : après le café du réveil, un survol des nouvelles et quelques mots croisés, la matinée est occupée par le pan administratif de sa profession. L’après-midi est consacré à l’étude, à la pratique et à la mise en scène; un programme qui déborde souvent sur les soirées. Celle qui fera son grand retour à l’Opéra de Montréal dans Werther en novembre 2026 se réjouit de plonger dans le répertoire français à l’occasion de ce récital qui clôt la saison de Clavecin en concert.
Par ailleurs, l’organisation propose un autre événement à ne pas manquer : le 19 avril, Larmes de joie et de tristesse réunira à la Salle Bourgie Maximilien Brisson (trombone), Christophe Gauthier (clavecin) et Luc Beauséjour à l’orgue ainsi que la soprano Myriam Leblanc et le luthiste Sylvain Bergeron. Ce programme de musique italienne, inspiré de l’enregistrement Scorrete lagrime mie paru chez Passacaille, fait actuellement l’objet d’une tournée canadienne soutenue par le Conseil des arts du Canada. Ainsi, entre le récital consacré à Viardot le 3 mai au Centre canadien d’architecture et ce concert d’inspiration baroque italienne, Clavecin en Concert confirme sa volonté de faire dialoguer les époques et les sensibilités. Des rendez-vous à ne pas manquer pour qui souhaite redécouvrir la richesse du répertoire et la vitalité des interprètes d’aujourd’hui.
Clavecin en concert, L’âme de Pauline, salle Paul-Desmarais, Centre canadien d’architecture, 3 mai