Samuel Mariño : Des préjugés à la fierté

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Maricón ! Parchita !! Mamita !!! (insultes homophobes et dégradantes) –, voilà le genre de railleries que Samuel Mariño endurait quotidiennement à l’école lorsqu’il grandissait au Venezuela. Sa voix anormalement aiguë faisait de lui la cible de moqueries constantes.

À 14 ans, prêt à tout pour s’intégrer, Mariño s’est rendu chez un ORL, a essayé la thérapie vocale et a même envisagé une intervention chirurgicale pour abaisser son larynx. Chaque tentative infructueuse pour changer sa voix était ressentie comme un nouveau rejet de ce qu’il était.

Au bout du rouleau, un laryngologue lui a posé une question qui a brisé son désespoir : « Pourquoi ne chantez-vous pas soprano ? ».

Cette suggestion a éveillé en lui une joyeuse curiosité. Déjà élève de piano accompli dans le cadre du programme El Sistema, Samuel connaissait bien la musique classique et est rentré directement chez lui pour écouter Cecilia Bartoli. Ses vocalises s’écoulaient doucement dans la pièce, chaque note ouvrant son esprit à une rivière de possibilités.

Il se questionnait, le cœur battant la chamade. Puis-je vraiment chanter comme ça ?

Déterminé à explorer cette nouvelle possibilité, Mariño a rejoint un chœur baroque, chantant avec aisance les lignes de soprano avec l’ensemble Camerata Barroca à Caracas. Avec eux, il a travaillé sous la direction de Gustavo Dudamel, Helmuth Rilling et Theodore Kuchar. Il se souvient de cette époque avec nostalgie : « Chanter avec des chœurs au Venezuela est l’un de mes plus beaux souvenirs. Il y avait tellement d’enfants qui chantaient la ligne de soprano avec moi – même s’ils étaient probablement plus jeunes, cela me faisait du bien parce que, à bien des égards, j’ai toujours été l’intrus, cherchant juste à m’intégrer. Même aujourd’hui, mon souhait n’a jamais été de me démarquer – au contraire, ce que j’ai toujours voulu, c’est d’appartenir à un groupe »

Samuel Mariño. Photo : Olivier Allard

En 2013, avec le soutien de ses parents, Mariño a fait le grand saut vers la France pour étudier au Conservatoire de Paris. Au début, c’était un défi. Il avait une voix si unique que ses professeurs ne savaient pas trop comment exploiter son talent. À la recherche de solutions, il a contacté la soprano Barbara Bonney et l’a convaincue de lui servir de mentore – une relation qui dure encore aujourd’hui. « Je suis toujours des cours avec Barbara, dit-il. Je n’ai que 30 ans et je dois continuer à faire évoluer ma voix. De plus, mes goûts musicaux ont changé; même s’il s’agit d’un air que j’ai déjà chanté, il se peut que je me fasse une nouvelle opinion sur la manière de le chanter. Je suis toujours à la recherche de quelque chose de nouveau dans la musique. »

Les efforts de Mariño ont rapidement commencé à porter leurs fruits. En 2017, il a remporté le prix d’interprétation au concours international de chant de l’Opéra de Marseille et le prix du public Neue Stimmen.

Aujourd’hui, la carrière de Mariño connaît une ascension fulgurante, marquée par des réalisations à l’opéra et en récital. Son premier album solo, Care Pupille, sorti en 2020, présente des œuvres rares de Haendel, Gluck et Joseph Bologne, Chevalier de Saint-Georges. Après avoir collaboré à des enregistrements avec Château de Versailles Spectacles, il a signé avec Decca Classics en 2022, publiant Sopranista, qui a été nommé aux prix Opus Klassik dans les catégories Jeune talent de l’année et Chant (opéra).

Outre ses enregistrements, Mariño est également très demandé sur scène. Il a fait ses débuts en Australie en 2022, suivis d’un tourbillon de premières en 2023, se produisant en Corée du Sud, au Teatro Colón en Argentine, avec Tafelmusik au Canada et avec Camerata Pacifica aux États-Unis. Ses rôles à l’opéra couvrent le baroque et au-delà, d’Alessandro dans Berenice de Haendel à Iris dans Semele à Glyndebourne, en passant par des productions expérimentales comme Mysteries of Desire. Il a honoré les scènes de festivals prestigieux, notamment le festival d’opéra baroque de Bayreuth et le festival autrichien Styriarte. Il a captivé le public dans des lieux emblématiques comme St Martin-in-the-Fields à Londres et la Galerie des Glaces à Versailles.

Nous avons pris des nouvelles sur Zoom en sirotant un petit « cafesito ». Mariño rentrait à Paris après avoir donné un récital avec l’Australian Brandenburg Orchestra. Il était accompagné de sa fidèle compagne canine, Leah, un épagneul Cavalier King Charles qui lui sert également de confident silencieux. « Elle parle français », dit-il en plaisantant.

« En repensant aux brimades, je me suis en quelque sorte préparé psychologiquement à une carrière d’artiste. » Grâce aux médias sociaux, les critiques peuvent être constantes, avec des gens du monde entier qui commentent. « J’ai l’impression que les gens attendent parfois qu’une personne fasse une erreur pour la critiquer; d’une certaine manière, je m’y suis habitué. En fait, je pense que c’est dans la nature humaine de critiquer les autres; ils ont le droit de le faire. J’aimerais que nous soyons plus gentils les uns envers les autres, mais si je suis vraiment honnête, je le fais parfois moi-même », déclare Mariño.

Samuel Mariño

Samuel Mariño avec Tafelmusik. Photo : Dahlia Katz

Une rencontre musicale

Au printemps, Mariño reviendra au Canada pour se produire de nouveau avec le Tafelmusik Baroque Orchestra de Toronto, après leur première collaboration à guichets fermés l’année dernière.

Le concert est conçu comme un opéra, divisé en quatre actes. L’acte 1 débute avec l’ouverture et le concerto pour violon de L’amant anonyme de Joseph Bologne. L’acte 2 comprend l’ouverture et les airs entraînants d’Il re pastore de Mozart ainsi que l’ouverture et un air dramatique de Semiramide de Salieri. L’acte 3 poursuit avec  la sinfonia Armida de Salieri et des extraits de l’Antigono de Gluck. Enfin, l’acte 4 se termine par la puissante ouverture de Marie-Antoinette de Bavière et l’aria de Talestri, l’emblématique Che farò senza Euridice d’Orfeo ed Euridice de Gluck et une scène intense d’Armida de Haydn.

Mariño est particulièrement enthousiaste à l’idée d’interpréter le répertoire de Joseph Bologne, compositeur noir guadeloupéen du XVIIIe siècle. Pleinement influencé par la scène pop actuelle, le jeune Vénézuélien n’a pas pu s’empêcher de mentionner que Beyoncé – l’une de ses idoles musicales – « se copia de todo » (copie tout) et ait même repris des parties du concerto pour violon de Bologne dans sa chanson Daughter, onzième titre de son album Cowboy Carter. Bologne était le fils d’une esclave africaine et d’un noble français. Il a même joué pour Marie-Antoinette et est devenu l’un des compositeurs les plus influents de son époque malgré le racisme auquel il a fait face.

Le soprano masculin est ravi de faire à nouveau équipe avec Tafelmusik. Fidèle à sa façon originale de s’exprimer, il décrit les récitals avec orchestre comme un « resuelve, un genre de plan Q musical ou quoi, » dit-il dans son français parisien. « Si vous avez de la chance, vous n’aurez droit qu’à une ou deux répétitions. Vous devez donc vous lancer et être transparent, comme si vous vous mettiez à nu devant l’orchestre, explique Mariño. Vous chantez et vous demandez : Aimez-vous ma façon de faire ceci ? Qu’est-ce qu’on fait ici ? Cela finit par donner quelque chose de très organique et de très beau. Après la représentation, vous serrez la main de vos collègues et leur dites rapidement au revoir avant de vous précipiter pour prendre le prochain avion, sans même savoir si vous vous produirez de nouveau ensemble. » Il explique qu’avec Tafelmusik, en revanche, le courant est passé dès le premier instant. « L’alchimie a été immédiate et, avant même de nous en rendre compte, nous avions prévu un deuxième rendez-vous. La dernière fois, il s’agissait d’un programme baroque; cette fois, nous présentons un concert un peu plus classique »

Samuel Mariño

Samuel Mariño. Photo : Diana Gomez

Opéra versus récital

Pour Mariño, le choix a toujours été clair. Au début de sa carrière, il s’est plongé dans l’opéra, chantant dans jusqu’à cinq productions par an, chacune exigeant jusqu’à six semaines de répétitions intenses. C’était une expérience formidable, mais aussi épuisante, qui lui donnait l’impression d’être une marionnette. « À l’opéra, tout le monde vous dit toujours ce que vous devez faire », explique Mariño. Il se sentait tiré dans tous les sens, avec peu de place pour l’expression artistique.

À l’inverse, les récitals ont donné à Mariño plus d’espace pour s’exprimer librement. « Je suis très reconnaissant d’avoir désormais une carrière principalement axée sur le récital. Je fais encore des opéras, mais maintenant je les choisis, pas seulement pour l’argent – quelle idée terrible ce serait, dit-il en plaisantant. Je suis comme un cheval sauvage avec de fortes opinions artistiques. Si je ne crois pas en quelque chose du fond du cœur, il est très difficile de me convaincre du contraire. »

En fait, les concerts de Mariño se situent à une frontière floue entre la musique du passé et l’interprétation contemporaine. Le sopraniste vénézuélien prend des risques musicaux et incorpore son propre sens de la mode : talons hauts, capes, bijoux clinquants, couronnes, changements de garde-robe à l’entracte. « J’aime la mode et je passe beaucoup de temps à créer ce que j’appelle un “package complet” pour mon spectacle, mais ne vous y trompez pas, autant d’heures que je passe à planifier ce que je vais porter, j’en passe dix fois plus à étudier la musique et le chant, qui, à mon avis, devraient être les éléments principaux. »

« À terme, j’aimerais intégrer certains mouvements de Beyoncé dans mes récitals. Malheureusement, en raison du degré de virtuosité de la plupart des pièces, cela risque de ne pas être possible, ha ha. » Blague à part, il affirme que ses huit années de ballet ont grandement influencé son chant. « Il y a des chanteurs que l’on voit chanter et qui donnent l’impression de travailler dur. En fait, une collègue mezzo-soprano m’a dit un jour qu’elle s’efforçait de rendre son chant difficile afin d’ajouter une sorte d’excitation dangereuse à ses prestations. Pour moi, il s’agit plutôt d’être expressif dans mon chant, tout en gardant une apparence légère et sans effort, comme dans le ballet. »

Samuel Mariño. Photo : Olivier Allard

Mariño confie également que, bien que son originalité l’ait aidé à se faire une place sur les scènes, il a également ressenti une certaine résistance de la part de détracteurs plus traditionalistes. « Les arts ont toujours été un moyen d’exprimer ce qui se passe dans le monde; Mozart, Puccini, Verdi, tous l’ont fait dans leurs œuvres, déclare-t-il. La musique est l’expression d’êtres humains qui vivent dans le contexte d’une société. Je crois qu’il y a une vague de gens qui veulent interpréter la musique classique d’une nouvelle manière, mais il y a aussi beaucoup de résistance. Personnellement, je ne cherche pas à dire à qui que ce soit ce qu’il faut aimer ou ce qu’il faut faire. En fait, j’aime suivre les traditions, mais cela ne m’empêche pas d’essayer de nouvelles choses, même si elles repoussent les limites de ces traditions. Je crois que nous devons simplement garder nos cœurs ouverts à la richesse des couleurs dans l’expression humaine. C’est en respectant et en embrassant nos différences que nous gagnons le plus. »

Mariño ne se considère pas comme une preuve de changement dans le monde de la musique classique, mais son histoire laisse entrevoir une évolution, une révolution tranquille où la diversité commence enfin à trouver sa voix. En fin de compte, pour le sopraniste, le chant n’est pas une question de célébrité, mais de joie.

« Si je ne chantais pas, je trouverais quelque chose qui rend les gens heureux. Je pense que je deviendrais probablement cuisinier. J’aime aussi faire le ménage, tout ce qui peut rendre quelqu’un heureux », déclare Mariño en haussant les épaules. Sa voix fait partie de lui, familière, presque banale à ses propres oreilles, et pourtant qualifiée d’« unique » par d’autres.

Mariño marque une pause, puis sourit, se souvenant des paroles de sa mère à l’aéroport avant qu’il quitte le Venezuela : « Nunca te olvides de donde vienes. » (N’oublie jamais d’où tu viens). « J’essaie de rester fidèle à moi-même, humble, de garder les pieds sur terre, de ne pas laisser le succès me monter à la tête. Je sais que cela ne durera pas éternellement, que tout peut disparaître en un clin d’œil. »

Traduction : Charles Angers

Samuel Mariño à l’Opéra : Bologne et Mozart avec Tafelmusik se déroule du 23 au 25 mai.
www.tafelmusik.org
www.samuelmarino.com

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