Arturo Chacón-Cruz : De Cielito lindo à Nessun Dorma

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Francisco Araiza, Ramón Vargas, Rolando Villazón, Javier Camarena… Depuis des décennies, le Mexique a vu naître une lignée extraordinaire de ténors lyriques qui ont conquis les scènes lyriques du monde entier.

Et maintenant, Arturo Chacón-Cruz.

Il a interprété des rôles principaux dans plus de 30 pays, se produisant dans les plus grandes maisons d’opéra, dont le Metropolitan Opera, le Teatro alla Scala et l’Opéra d’État de Vienne. Il a récemment exploré un répertoire plus dramatique en vue de ses débuts dans Manon Lescaut et La fanciulla del West, deux sommets du répertoire vériste.

Le musicien s’est passionné pour le chant dès l’âge de six ans, inspiré par son oncle Salvador Cruz, acteur et chanteur qui se produisait occasionnellement avec des groupes de mariachis. Après la mort de son oncle dans un accident de voiture, Chacón-Cruz se mit à écouter en boucle les CD laissés derrière lui dans la maison familiale.

Dans le rôle-titre de The Tales of Hoffmann, 2012. Photo : Teatro alla Scala/Brescia et Amisano

« Au Mexique, tout le monde chante, dit-il. Dans les fêtes, il y a toujours quelqu’un qui commence une chanson et tout le monde se joint à lui. Chanter est rarement considéré comme gênant. »

Pourtant, au moment de choisir une carrière, la musique ne lui semblait pas une voie réaliste. Il s’inscrivit donc en ingénierie à l’Instituto Tecnológico de Monterrey. « Il faut bien avoir un vrai travail », se souvient-il avoir pensé.

Dans le rôle de Rinuccio dans Gianni Schicchi de LA Opera, 2015
Photo : Robert Millard

Le déclic se produisit grâce à sa mère, qui lui offrit quelques cours de chant avec le ténor cubain Jesús Li. Au début, Chacón-Cruz n’était pas particulièrement intéressé, freiné par l’idée reçue que l’opéra est réservé aux personnes âgées, mais il fut bientôt fasciné par la mécanique et la puissance de la voix humaine.

Pour le ténor, c’était comme si une voie s’ouvrait naturellement. À l’Université de Sonora, un cursus de chant venait d’être créé, dirigé par son professeur. Sur un coup de tête et soutenu par sa famille, Chacón-Cruz décida de tenter sa chance. L’idée était simple : « Si ça ne marche pas, je retournerai aux études d’ingénierie. » Il fut admis avec la meilleure note, mais poursuivit les deux cursus en parallèle. Au milieu du semestre, cependant, la décision fut prise : il se consacrerait entièrement au chant.

À cette époque, Chacón-Cruz chantait encore comme baryton. En 2000, Plácido Domingo, qui avait passé une grande partie de sa jeunesse au Mexique, se rendit au Palacio de Bellas Artes pour un concert. Comme Chacón-Cruz avait déjà travaillé avec la compagnie, il eut l’occasion d’ouvrir le bal. Il chanta le grand classique pour baryton, Avant de quitter ces lieux de Valentin, du Faust de Gounod.

Après la prestation, Domingo lui demanda de le suivre en coulisses. Le ton était grave, se souvient Chacón-Cruz, presque comme celui d’un médecin annonçant un diagnostic.

– Asseyez-vous, s’il vous plaît. Quel est votre nom ?

– Arturo.

– Arturo ! C’était le nom de mon grand-père.

Un bref silence.

– Je crois que vous n’êtes pas baryton. Je crois que vous êtes ténor.

Puis vint le conseil qui allait façonner la carrière de Chacón-Cruz.

– Écoutez, passez au registre ténor. Et quand vous le ferez, venez chanter pour moi. Votre voix me rappelle beaucoup la mienne à votre âge, car j’ai moi aussi commencé comme baryton.

Le choix était évident, mais exigerait du travail. Chacón-Cruz pouvait parfois atteindre quelques notes aiguës, mais pas avec une constance optimale. Déterminé à explorer son potentiel de ténor, il poursuivit ses études à Boston grâce à une bourse. Il admet avoir dû se débrouiller seul pendant une grande partie du processus.

Dans le rôle de Macduff dans Macbeth de LA Opera, 2018
Photo : Karen Almond

Son premier test eut lieu en 2002, lors d’une production de La Flûte enchantée, où il interpréta Tamino, le rôle de ténor principal. Bien qu’il n’y ait pas de notes particulièrement aiguës, la tessiture n’en demeure pas moins élevée, en plus de l’exigence de l’écriture vocale mozartienne. L’ancien baryton réussit ce test avec succès. À peu près à la même époque, il commença à perfectionner sa voix avec le célèbre ténor mexicain Ramón Vargas.

« Il m’a aidé à comprendre comment concentrer le son dans le passage et l’amplifier pour les notes aiguës », raconte Chacón-Cruz. Il se souvient d’avoir réécouté ses leçons et de s’être demandé si c’était Vargas ou lui qui chantait. Il décrit également avoir travaillé sur des exercices que Vargas avait appris du professeur Rodolfo Celletti, musicologue et ténor renommé des années 1950. Une grande partie des échauffements consistait à chanter de simples phrases en majeur ou en mineur sur différents mots, en cherchant chaque fois à exprimer une émotion précise. L’important, insistait-il, est de modeler le son d’après l’émotion plutôt que de l’aborder mécaniquement.

« Beaucoup de chanteurs sont sur le point de devenir de véritables professionnels, dit-il. La technique est là, mais ils n’ont pas encore franchi le pas de chanter avec émotion. Certains pensent que ça viendra plus tard, en concert. À mon avis, il faut répéter avec émotion, cherchant toujours à exprimer quelque chose. » Il conçoit la voix presque comme un graphique, avec l’expressivité sur l’abscisse et les notes (graves ou aigus) sur l’ordonnée, chaque combinaison produisant une couleur différente.

C’est cette union de la technique et de l’expression qui a façonné son évolution en tant que ténor. À l’été 2005, il a vécu à Madrid un moment de consécration sur l’une des scènes lyriques les plus prestigieuses, le concours fondé par Plácido Domingo, où il a remporté plusieurs prix. « Depuis ma victoire à Operalia, je n’ai pas eu à passer une seule audition et mon emploi du temps s’est bien rempli depuis, confie-t-il. Plácido est devenu pour moi un père spirituel et un grand ami. »

Concert de mariachi dans le cadre de la série In Song de San Francisco Opera, 2021. Photo : Karli Adam

Mariachi contre opéra

« Un chanteur qui maîtrise le mariachi peut chanter un rôle de voix médiane à l’opéra. En réalité, la plupart des chansons de mariachi sont dans la tessiture de baryton, explique Chacón-Cruz. C’était en partie le problème au début de ma carrière. J’essayais de chanter de l’opéra comme si c’était du mariachi, et cela fonctionne pour un baryton, car les notes les plus aiguës [pour ce type de voix]sont le fa dièse ou le sol. » Il précise, en revanche, que pour devenir ténor, il a dû maîtriser la capacité de faire pivoter la voix et d’accéder aisément aux notes plus aiguës.

Parallèlement, il souligne de fortes similitudes entre les deux traditions. Toutes deux exigent une grande expressivité et la capacité de porter sa voix sans amplification. Dans un ensemble de mariachis typique, le chanteur doit se faire entendre par-dessus les guitares, le guitarrón et les trompettes, souvent dans des espaces ouverts. En écoutant certains de ses chanteurs de mariachis préférés – Javier Solís, Jorge Negrete et Vicente Fernández –, on perçoit souvent un placement vocal similaire à celui utilisé à l’opéra. Cette résonance bien focalisée, souvent comprise entre 2000 et 4000 hertz, a ce qu’on appelle du squillo (« formant », en français).

Photo : Lena Kern

« Chaque style a ses règles. À l’opéra, on ne peut pas exagérer autant qu’au mariachi, mais on peut davantage affiner le timbre de la voix. Il existe aussi un juste milieu comme la mezza di voce – le passage du piano au forte – souvent utilisée dans un contexte de mariachi. »

En expérimentant les deux styles, l’artiste a compris que le placement vocal peut être très similaire. « Lors d’un concert de mariachi que j’ai donné aux Bellas Artes il y a un mois, j’aurais pu chanter une note de manière plus puissante et ouverte; j’ai finalement couvert le son, à la manière du chant classique. Honnêtement, je ne pense pas que le public l’ait remarqué, mais il a semblé apprécier, et ma gorge m’en a certainement remercié. »

Ce croisement des styles vocaux influe sur sa manière de chanter en général. Ce qui compte après tout, c’est l’émotion que la technique vocale permet d’exprimer.

Dans le rôle-titre de Werther, Opéra Royal de Wallonie, 2025. Photo : Jonathan Berger

Le lien avec Montréal

Chacón-Cruz entretient des liens étroits avec la métropole québécoise. Durant ses études à Boston, il a rencontré Venetia María Stelliou,
une soprano de Brossard qui poursuivait elle aussi une carrière de chanteuse. Ils se sont mariés au Canada avant de s’installer aux États-Unis et sont ensemble depuis plus de 20 ans.

Celui qui s’apprête à chanter son premier rôle complet à l’Opéra de Montréal a déjà participé, en décembre 2005, au gala annuel de la compagnie, qui avait alors marqué l’intronisation de la soprano colorature québécoise Pierrette Alarie au sein du Panthéon canadien de l’art lyrique, aujourd’hui disparu. La programmation réunissait des artistes émergents de l’Atelier lyrique et des interprètes confirmés, dont Nicole Cabell, Sarah Coburn, Étienne Dupuis et Marc Hervieux.

Vingt ans plus tard, des échanges réguliers avec le directeur artistique Michel Beaulac ont abouti à ses débuts à l’Opéra de Montréal dans le rôle de Don José dans Carmen de Bizet. Il partagera la scène avec la mezzo-soprano montréalaise Rihab Chaieb dans le rôle-titre et le baryton Ethan Vincent dans celui d’Escamillo. La mise en scène est signée Anna Theodosakis et la direction musicale est assurée par Jean-Marie Zeitouni, à la baguette de l’Orchestre Métropolitain et du Chœur de l’Opéra de Montréal.

Photo : Lena Kern

L’interprète décrit Don José comme un personnage extrêmement instable, calme un instant, puis soudainement sujet à des accès de colère – à première vue, bien loin de la nature d’Arturo. En personne, il paraît doux, voire plutôt « fleur bleue ». La première production de Carmen à laquelle il a participé avait fait le choix d’une mise en scène à caractère violent, ce qui lui a laissé un souvenir marquant.

Avec le temps, il a appris à aborder le rôle différemment, insufflant davantage de compassion au personnage. Pour lui, Don José est devenu une mise en garde contre la masculinité toxique et le refoulement des émotions.

« Les hommes ne pleurent pas, dit-il, faisant référence à une éducation qui peut mener à la tragédie. Ne pas parler, refouler constamment ses émotions, voilà ce qui crée des meurtriers. » Le plus exigeant, pour lui, ce ne sont pas les explosions dramatiques, mais les passages lyriques plus délicats. Le duo avec Micaëla, par exemple, requiert une émission vocale complexe, avec une prépondérance de voix de tête.

Il laisse entendre qu’il pourrait vouloir aborder des rôles encore plus exigeants à l’avenir, comme Déjà en 2023, il avait fait ses débuts dans le rôle de Calaf à Strasbourg, lui offrant ainsi l’occasion de chanter l’un des airs les plus universels de l’opéra, « Nessun dorma ». On était alors très loin d’une chanson de mariachi comme « Cielito lindo ». « Les deux sont très connues et chargées d’émotion, mais disons simplement que l’une est un peu plus facile à chanter que l’autre », s’exclame-t-il en riant.

Traduction : Justin Bernard

Carmen de l’Opéra de Montréal sera présenté du 2 au 12 mai à la Place des Arts.
Dans les coulisses de Carmen à l’Opéra de Montréal.
www.arturochaconcruz.com

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