Réflexions sur la musique juive dans les œuvres de compositeurs juifs et non juifs

0

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

La musique juive est issue de chants liturgiques des anciens royaumes d’Israël et de Juda, il y a environ 3 000 ans. Reflet de l’histoire de l’exil de ses habitants dans des contrées étrangères, la musique juive n’a cessé d’évoluer et de s’adapter aux influences d’environnements nouveaux. Le très grand nombre de musiciens classiques juifs des deux derniers siècles peut d’ailleurs s’expliquer en partie par le besoin irrésistible des membres de la diaspora vivant sous le joug de régimes hostiles ou tyranniques d’exprimer en musique des années de souffrances et de désespoir.

Les premières études dans l’histoire des modes de prière juifs indiquent que les gammes utilisées alors reposaient sur la cantillation hébraïque (chant synagogal). La musique liturgique juive se distingue par un ensemble de modes musicaux, dont deux hautement caractéristiques – Ahavah Rabbah et Magen Avot (mode dorien ukrainien) – se définissent par l’intervalle « juif » ou « oriental » classique de la seconde augmentée.

Aujourd’hui, la musique klezmer populaire repose en grande partie sur ces modes. Tradition musicale des Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est, le klezmer est la musique spirituelle de la danse et du chant jouée pendant toutes les célébrations juives, notamment les mariages, bar-mitsva et jours fériés.

Depuis plus de 170 ans, la « musique juive » rythme aussi bien les œuvres de compositeurs d’origine juive que de compositeurs non juifs :

  1. La première catégorie regroupe d’éminents compositeurs d’origine juive n’ayant pas écrit de musique « juive », comme Mendelssohn, Meyerbeer, Offenbach, Moscheles, Zemlinsky, Anton Rubinstein, Karl Goldmark, Wieniawski, Fritz Kreisler, Paul Dukas, Aaron Copland (dont l’unique œuvre qui laisse entendre un écho de son héritage juif est un de ses premiers trios intitulés Vitebsk), Gershwin, Korngold, Ligeti et Schnittke.
  2. La deuxième catégorie rassemble d’éminents compositeurs d’origine juive ayant intégré des airs juifs dans quelques-unes de leurs œuvres : Mahler, Ernest Bloch (Service sacré, la symphonie Israël, Schelomo pour violoncelle et orchestre, Trois tableaux de la vie hassidique), Leonard Bernstein (Symphonie no 1 « Jeremiah », Symphonie no 3 « Kaddish », ballet Dybbuk et chants liturgiques comme Hashkiveinu et autres), Kurt Weill (qui a écrit Judaica pour son père), Darius Milhaud (Kaddish et Lekha Dodi pour cantor, chorale et orgue; Poèmes juifs, Service sacré, Ode pour Jérusalem) et Arnold Schönberg.
  3. Une troisième catégorie comprend des compositeurs non juifs ayant intégré de la musique juive dans leurs œuvres. Pensons à Maurice Ravel (Deux Mélodies hébraïques pour voix et piano), Max Bruch (Kol Nidrei, la prière juive du Yom Kippour pour violoncelle et orchestre), Sergueï Prokofiev (Ouverture sur des thèmes juifs) et Dmitri Chostakovitch (De la poésie populaire juive et la Symphonie no 13 « Babi Yar »). Moussorgski aussi, lorsqu’il tente de dépeindre de façon plutôt grotesque « le Juif riche » dans ses Tableaux d’une exposition, emploie le mode Magen Avot.

J’aimerais m’attarder sur trois de ces compositeurs.

Petit-fils du philosophe Moses Mendelssohn, Felix Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847) est né dans une influente famille juive, mais il a été élevé sans religion jusqu’à l’âge de sept ans, lorsqu’il fut baptisé dans la tradition chrétienne réformée. À l’époque trouble à laquelle il vivait en Allemagne, le père de Mendelssohn avait suivi la voie du compromis empruntée par bon nombre de familles juives d’alors : la conversion au christianisme.

Le point de vue de Mendelssohn à l’égard de son héritage juif a radicalement changé au cours de sa vie. Si à ses débuts, le regard attentif de son père le pousse à s’éloigner du judaïsme, la plupart du temps en intégrant des symboles antisémites dans ses oratorios, plus tard, alors que son père n’était plus en vie, il s’est efforcé de trouver des moyens de célébrer sa foi chrétienne sans dénigrer la foi juive.

Une grande partie de la musique chorale de Mendelssohn témoigne de sa grande connaissance de la Bible, notamment ses différentes mises en musique de plusieurs psaumes et son plus grand oratorio, Elijah, qui contient d’innombrables versets. Par contre, sa musique n’est pas « juive » selon les modes ou les motifs liturgiques traditionnels. Paradoxalement, malgré son appartenance indéniable à la foi chrétienne, les nazis ont interdit sa musique qu’ils considéraient comme étant « souillée » par le judaïsme.

Élevé dans une famille juive traditionnelle, Gustav Mahler (1860-1911) s’est converti au catholicisme à l’âge de 37 ans, sous la contrainte d’une loi qui interdisait aux Juifs d’accéder au poste de chef d’orchestre de l’Opéra d’État de Vienne. Figurant parmi les personnages publics les plus puissants et compositeur de symphonies révolutionnaires, il a néanmoins été l’objet d’incessantes injures racistes.

« Je suis trois fois apatride, confie Mahler, comme Tchèque parmi les Autrichiens, comme Autrichien parmi les Allemands et comme Juif dans le monde entier. » Bien qu’il ait essayé de s’éloigner de son héritage juif, sa sensibilité, son intensité et sa sentimentalité exacerbées sont éminemment juives. Mahler a ouvertement inséré des motifs klezmer dans le 3e mouvement de sa première symphonie, et le thème du « vagabond errant » dans les Chants d’un compagnon errant ou dans la finale du Chant de la Terre pourrait refléter l’errance des Juifs de la diaspora.

Même si Arnold Schönberg (1874-1951) n’a jamais pratiqué sa religion, son héritage juif a eu un grand impact sur sa vie personnelle et ses compositions musicales. Pendant la montée du nazisme, la réaction antisémite de moins en moins supportable à son égard et à celui de sa musique l’a contraint à immigrer aux États-Unis en 1933.

« J’ai appris une leçon qui m’a été imposée, écrit-il. Je ne suis ni allemand ni européen, peut-être même à peine humain, mais je suis juif. » Parmi ses œuvres d’influence juive, mentionnons Un survivant de Varsovie (pour narrateur, chœur d’hommes et orchestre), Kol Nidre, l’oratorio L’échelle de Jacob et l’opéra biblique Moïse et Aaron.

Traduction par Véronique Frenette

Yoav Talmi est à la tête du programme de direction d’orchestre de l’école de musique Buchmann-Mehta de l’Université de Tel-Aviv et chef d’orchestre émérite de l’Orchestre symphonique de Québec. Il donne des cours de maître de direction d’orchestre dans plusieurs villes à travers le monde, dont Berlin, Bucarest, Buenos Aires, Montréal et Toronto.

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Partager:

A propos de l'auteur

Laissez une réponse

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.