{"id":980862,"date":"2021-01-28T23:27:07","date_gmt":"2021-01-29T04:27:07","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/justin-bernard\/la-question-raciale-en-faire-abstraction-dans-le-choix-des-distributions\/"},"modified":"2022-04-05T13:21:36","modified_gmt":"2022-04-05T17:21:36","slug":"la-question-raciale-en-faire-abstraction-dans-le-choix-des-distributions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/justin-bernard\/la-question-raciale-en-faire-abstraction-dans-le-choix-des-distributions\/","title":{"rendered":"La question raciale : en faire abstraction dans le choix des distributions"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:18px\" class=\"has-drop-cap\">Il n\u2019y a pas si longtemps, les compagnies d\u2019op\u00e9ra ne trouvaient rien \u00e0 redire contre des chanteuses et chanteurs de couleur interpr\u00e9tant des r\u00f4les de personnes de couleur. En 2008, par exemple, l\u2019Op\u00e9ra de Montr\u00e9al accueillait sur sc\u00e8ne la soprano japonaise Hiromi Omura sous les traits de la geisha Cio-Cio San. Quelques ann\u00e9es plus tard, en 2013, dans une production de l\u2019Op\u00e9ra de Qu\u00e9bec, c\u2019est la soprano d\u2019origine cor\u00e9enne Yunah Lee qui avait \u00e9t\u00e9 choisie pour interpr\u00e9ter le personnage.<\/p>\n\n\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft wp-image-980864\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/61mi8ObsshL._SL1500_CMYK.jpg\" alt=\"\" width=\"360\" height=\"317\" srcset=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/61mi8ObsshL._SL1500_CMYK.jpg 702w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/61mi8ObsshL._SL1500_CMYK-300x265.jpg 300w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/61mi8ObsshL._SL1500_CMYK-600x529.jpg 600w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/61mi8ObsshL._SL1500_CMYK-110x96.jpg 110w\" sizes=\"(max-width: 360px) 100vw, 360px\" \/>D\u2019aucuns pourraient craindre que ces artistes soient cantonn\u00e9s dans un certain type de r\u00f4les et puissent difficilement en sortir. Ils peuvent toujours se rassurer en se rappelant la carri\u00e8re de la grande Leontyne Price. D\u00e8s les ann\u00e9es 1960, elle avait donn\u00e9 la preuve qu\u2019une chanteuse noire n\u2019\u00e9tait pas condamn\u00e9e \u00e0 incarner ind\u00e9finiment A\u00efda, une princesse \u00e9thiopienne, sur les plus grandes sc\u00e8nes du monde. Son talent et son aura lui avaient permis de se faire conna\u00eetre dans bien d\u2019autres r\u00f4les verdiens qui, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, \u00e9taient encore et toujours attribu\u00e9s \u00e0 des chanteuses blanches. Certes, les obstacles persistent, mais les mentalit\u00e9s continuent d\u2019\u00e9voluer dans le bon sens. Pour preuve, en 2019, l\u2019Op\u00e9ra de Paris a fait confiance \u00e0 la jeune Sud-Africaine Pretty Yende pour chanter Violetta Val\u00e9ry dans sa production de <i>La Traviata<\/i>.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>C\u2019est dire si, aujourd\u2019hui, les maisons d\u2019op\u00e9ra adoptent de nouvelles pratiques. Pour beaucoup d\u2019entre elles, la couleur de peau n\u2019est plus un facteur d\u00e9terminant dans le choix de la distribution, les anglophones appelant cela <i>colour-blind casting<\/i>. En d\u2019autres termes, la race ne fait plus partie de l\u2019\u00e9quation. Cela ne veut pas dire pour autant que les chanteurs non blancs abondent dans des r\u00f4les typiquement \u00ab\u00a0blancs\u00a0\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire d\u00e9nu\u00e9s de toute forme d\u2019exotisme ou d\u2019orientalisme. N\u00e9anmoins, leur pr\u00e9sence parmi la foule de candidats qui se destinent \u00e0 une carri\u00e8re lyrique se fait davantage ressentir.<\/p>\n<p>Afin de rectifier des d\u00e9cennies d\u2019injustice et d\u2019in\u00e9galit\u00e9 en mati\u00e8re de contrats, il est plus que temps que les personnes de couleur aient les m\u00eames droits sur l\u2019ensemble du r\u00e9pertoire et des r\u00f4les \u00e0 l\u2019op\u00e9ra. Dans un article paru dans le <i>New York Times<\/i>, le critique musical Anthony Tommasini raconte son exp\u00e9rience lors de l\u2019\u00e9dition 2012 du festival Glimmerglass. Au programme cette ann\u00e9e-l\u00e0, il y avait, entre autres, une production d\u2019<i>A\u00efda <\/i>dans laquelle une chanteuse noire interpr\u00e9tait le r\u00f4le-titre et \u2013 fait rarissime \u2013 un chanteur noir incarnait Radam\u00e8s. Ainsi, pour une fois, la diff\u00e9rence raciale cessait d\u2019\u00eatre un r\u00e9v\u00e9lateur, parmi d\u2019autres, des oppositions insurmontables qui traversent l\u2019op\u00e9ra. Pour Tommasini, cette relecture <i>d\u2019A\u00efda <\/i>renvoyait bien plus aux conflits incessants qui meurtrissent le Moyen-Orient et qui opposent, plus souvent qu\u2019on ne le croit, diff\u00e9rents courants d\u2019une seule et m\u00eame religion (\u00ab\u00a0Colorblind Casting Widens Opera\u2019s Options\u00a0\u00bb, <i>New York Times<\/i>, 21\/12\/2012).<\/p>\n<p>L\u2019indiff\u00e9renciation des chanteurs d\u2019op\u00e9ra selon la couleur de peau a toutefois ses limites. Si le choix d\u2019une artiste asiatique pour incarner Mimi dans <i>La Boh\u00e8me<\/i> de Puccini est bienvenu, que dirait-on si aujourd\u2019hui une artiste blanche interpr\u00e9tait le r\u00f4le de Cio-Cio San\u00a0? L\u2019Op\u00e9ra de Montr\u00e9al pourrait-il, comme il l\u2019a fait en 2015, faire appel \u00e0 la soprano am\u00e9ricaine Melody Moore, v\u00eatue d\u2019un kimono et maquill\u00e9e de blanc\u00a0? Attention, terrain glissant\u00a0!<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, certains op\u00e9ras du r\u00e9pertoire, qui ont longtemps fait les choux gras des compagnies lyriques, sont menac\u00e9s d\u2019exclusion parce qu\u2019ils abordent de trop pr\u00e8s la question raciale ou, plus largement, la question de l\u2019\u00e9tranger. \u00c0 la liste de ceux que nous avons d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9s s\u2019ajoutent <i>Turandot <\/i>de Puccini, dont l\u2019action se d\u00e9roule dans la Chine imp\u00e9riale, <i>Otello <\/i>de Verdi, dont le personnage principal est un Maure, ou encore <i>L\u2019enl\u00e8vement au s\u00e9rail <\/i>et<i> La fl\u00fbte enchant\u00e9e <\/i>de Mozart. Bien que l\u2019on puisse regretter le fait qu\u2019une artiste asiatique figure trop souvent dans un r\u00f4le comme celui de Madame Butterfly, on peut aussi comprendre qu\u2019elle soit la seule \u00e0 pouvoir le faire. De la m\u00eame mani\u00e8re, \u00e0 l\u2019heure des d\u00e9nonciations de <i>blackface<\/i>, on ne saurait accepter qu\u2019un chanteur blanc se maquille le visage en noir pour ressembler \u00e0 Otello.<\/p>\n<p>Pour les maisons d\u2019op\u00e9ra, l\u2019id\u00e9e n\u2019est donc pas de faire totalement abstraction de la question raciale dans la mani\u00e8re d\u2019engager des chanteurs, mais plut\u00f4t d\u2019\u00eatre conscient des enjeux entourant le racisme dans le milieu de l\u2019op\u00e9ra et dans les op\u00e9ras eux-m\u00eames. Non pas <i>colour-blind casting<\/i>, mais <i>colour-conscious casting<\/i>, diraient encore les anglophones.<i> <\/i>Cela passe notamment par une relecture des \u0153uvres et des mises en sc\u00e8ne plus sensibles aux questions d\u2019appropriation culturelle. Dans son adaptation t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e de <i>La fl\u00fbte enchant\u00e9e <\/i>(1975), Ingmar Bergman n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 retirer les propos racistes entourant le personnage de Monostatos qui, parce qu\u2019il est noir, est le Mal incarn\u00e9. Que dire aussi des op\u00e9ras comme <i>L\u2019enl\u00e8vement au s\u00e9rail<\/i>, tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9poque de leur cr\u00e9ation car tr\u00e8s impr\u00e9gn\u00e9s de l\u2019Orient\u00a0? Depuis, l\u2019engouement est retomb\u00e9. Nombreux sont ceux qui pensent que l\u2019exotisme ostentatoire n\u2019a plus sa place sur sc\u00e8ne. M\u00eame si elle ne pla\u00eet pas \u00e0 tous, cette prise de conscience des enjeux de race et de culture est peut-\u00eatre l\u2019occasion de remettre au go\u00fbt du jour un certain nombre d\u2019\u0153uvres du grand r\u00e9pertoire que l\u2019on consid\u00e8re encore comme intouchables.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n\u2019y a pas si longtemps, les compagnies d\u2019op\u00e9ra ne trouvaient rien \u00e0 redire contre des chanteuses et chanteurs de couleur interpr\u00e9tant des r\u00f4les de personnes de couleur. En 2008, par exemple, l\u2019Op\u00e9ra de Montr\u00e9al accueillait sur sc\u00e8ne la soprano japonaise Hiromi Omura sous les traits de la geisha Cio-Cio San. 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