{"id":980642,"date":"2021-01-28T00:15:30","date_gmt":"2021-01-28T05:15:30","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/?p=980642"},"modified":"2021-02-01T19:18:45","modified_gmt":"2021-02-02T00:18:45","slug":"classiques-americains-la-filiere-oubliee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/marc-chenard\/classiques-americains-la-filiere-oubliee\/","title":{"rendered":"Classiques am\u00e9ricains : La fili\u00e8re oubli\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019histoire nous d\u00e9montre que la musique classique occidentale est le pur produit d\u2019une vision eurocentrique du monde. Il lui aura fallu plusieurs si\u00e8cles pour \u00e9tablir ses r\u00e8gles, lesquelles ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. De nos jours, ce classicisme est si bien impr\u00e9gn\u00e9 dans les esprits qu\u2019il n\u2019est plus vraiment requis de na\u00eetre ou de vivre dans une de ses cultures pour pouvoir la jouer ou l\u2019appr\u00e9cier d\u2019une mani\u00e8re authentique. Bien qu\u2019ancr\u00e9e dans une riche histoire, cette tradition classique a phagocyt\u00e9 d\u2019autres musiques sur son parcours, des modalit\u00e9s exotiques de l\u2019Asie jusqu\u2019aux rythmes syncop\u00e9s des Am\u00e9riques. Nombre de compositeurs n\u00e9s dans ce Nouveau Monde ont puis\u00e9 dans les diff\u00e9rents folklores de leur patrie, autant des chants sacr\u00e9s et profanes des paysans blancs et esclaves noirs que des peuples autochtones.<\/p>\n<p>Aussi vari\u00e9es que soient ses sources d\u2019inspiration, les musiques classiques am\u00e9ricaines sont elles aussi le produit culturel d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 blanche qui s\u2019\u00e9tait dot\u00e9e de tous les moyens pour promouvoir ses efforts et non ceux de groupes minoritaires. Dans cette r\u00e9alit\u00e9, la pr\u00e9sence des Noirs a \u00e9t\u00e9 largement pass\u00e9e sous silence dans les manuels d\u2019histoire, hormis quelques mentions consign\u00e9es aux notes de bas de page. Les plus connaisseurs pourront avancer quelques noms, mais s\u2019avoueront rapidement vaincus si on les presse sur le sujet. Tel est l\u2019objet de ce tour d\u2019horizon, si bref soit-il, d\u2019un sujet sur lequel on pourrait facilement s\u2019\u00e9tendre.<\/p>\n<p>Cette marginalisation des Noirs ne se limite pas qu\u2019aux compositeurs, mais aussi aux interpr\u00e8tes. Les exemples du pass\u00e9 abondent de jeunes Afro-Am\u00e9ricains, hommes et femmes, refoul\u00e9s vers l\u2019ar\u00e8ne des musiques de divertissement en raison de la couleur de leur peau. Signalons \u00e0 ce titre le pianiste Billy Strayhorn et la diva Nina Simone, le premier trouvant emploi comme arrangeur chez Duke Ellington, la seconde c\u00e9l\u00e9br\u00e9e davantage pour ses chants contestataires que pour ses aptitudes d\u2019interpr\u00e8te de Bach au piano.<\/p>\n<h4><strong>Un bain nostalgique<\/strong><\/h4>\n<p>Pourtant, la situation a \u00e9volu\u00e9, ne serait-ce qu\u2019\u00e0 pas de tortue. Deux enregistrements r\u00e9cents nous permettent d\u2019\u00e9clairer cette fili\u00e8re oubli\u00e9e, le premier remontant le cours de l\u2019histoire, le second r\u00e9solument plus contemporain d\u2019approche. American Heritage (Zoho classix 202008) est un r\u00e9cital de 18 morceaux provenant de huit compositeurs dont un seul (Frederic Rzewski) est blanc. L\u2019interpr\u00e8te, Jeni Slotchiver, est d\u00e9crite dans les notes d\u00e9taill\u00e9es comme sp\u00e9cialiste de la musique de Busoni. Outre le fait de jouer, elle a r\u00e9dig\u00e9 les notes qui nous livrent de l\u2019information utile sur chacun des compositeurs et les morceaux choisis.<\/p>\n<div id=\"attachment_980646\" style=\"width: 181px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-980646\" class=\" wp-image-980646\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-2-148x300.jpg\" alt=\"\" width=\"171\" height=\"347\" srcset=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-2-148x300.jpg 148w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-2-300x607.jpg 300w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-2-600x1214.jpg 600w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-2-506x1024.jpg 506w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-2.jpg 702w\" sizes=\"(max-width: 171px) 100vw, 171px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-980646\" class=\"wp-caption-text\">Louis Moreau Gottschalk<\/p><\/div>\n<p>Parmi les \u00e9lus, le plus c\u00e9l\u00e8bre demeure sans doute Louis Moreau Gottschalk (1829-1869). De son vivant, ce pianiste de race mixte \u00e9tait encens\u00e9 de toutes parts, plusieurs le qualifiant de Chopin de l\u2019Am\u00e9rique. Ainsi, on entend <em>Union<\/em>, genre de pot-pourri brod\u00e9 autour de plusieurs m\u00e9lodies populaires de l\u2019\u00e9poque, et <em>Banjo<\/em>, extrait de sa suite opus\u00a015 intitul\u00e9e <em>Grotesque Fantasie<\/em>. N\u00e9 en Angleterre, Samuel Coleridge-Taylor a connu son heure de gloire au tournant du si\u00e8cle dernier jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il succombe d\u2019une pneumonie en 1912 \u00e0 37 ans. Le disque s\u2019amorce avec son <em>Deep River<\/em> (op. 59, no\u00a010, extrait de ses <em>Twenty-four Negro Melodies<\/em> de 1904). Plus pr\u00e8s de nous dans le temps, William Grant Still (1895-1978) est pr\u00e9sent\u00e9 dans deux titres, <em>The Blues from Lenox Avenue <\/em>(1937), et un arrangement de <em>Swanee River<\/em> (1939), indubitablement l\u2019une des m\u00e9lodies am\u00e9ricaines les plus aim\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Bien que la composition musicale soit encore en large partie une chasse gard\u00e9e des hommes, les femmes ne sont pas tout \u00e0 fait absentes. Cette anthologie en inclut deux, soit Margaret Bonds (1913-1972) et Florence B. Price (1887-1953), compositrices respectivement de <em>Troubled Water<\/em> (variante tr\u00e8s jazz\u00e9e du chant traditionnel <em>Wade in the Water<\/em>) et de trois miniatures extraites des Dances in the Canebreaks. D\u2019une dur\u00e9e totale de 18 minutes, les six pi\u00e8ces de la suite <em>From the Southland<\/em> de Harry Thacker-Burleigh (1866-1949) constituent le noyau central du disque. Deux derniers morceaux arrondissent la collection, soit <em>Dance (Juba)<\/em> de Robert Nathaniel Dett (1882-1943) et le num\u00e9ro folklorique <em>Shenandoah<\/em>, version mi-transcrite, mi-adapt\u00e9e de celle du pianiste de jazz Keith Jarrett.<\/p>\n<div id=\"attachment_980650\" style=\"width: 230px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-4.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-980650\" class=\"size-medium wp-image-980650\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-4-220x300.jpg\" alt=\"\" width=\"220\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-4-220x300.jpg 220w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-4-300x409.jpg 300w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-4-600x817.jpg 600w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-4.jpg 702w\" sizes=\"(max-width: 220px) 100vw, 220px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-980650\" class=\"wp-caption-text\">Nathaniel Dett<\/p><\/div>\n<p>Dans son ensemble, cette production de 70 minutes est empreinte de nostalgie, la musique teint\u00e9e de notes bleut\u00e9es, de figures rythmiques syncop\u00e9es et d\u2019harmonies sensuelles tenant autant du jazz que de Debussy. Les plus anciens morceaux \u00e9voquent une \u00e9poque essentiellement r\u00e9volue, durant laquelle les musiciens se produisaient dans les salons de la bonne soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<h4><strong>Un radical \u00ab\u00a0contemporain\u00a0\u00bb<\/strong><\/h4>\n<p>Autre disque, autre \u00e9poque et surtout autre musique, celle du regrett\u00e9 Julius Eastman (1940-1990). Piano Interpretations (Intakt CD\u00a0305, 2018) nous arrive de Suisse, plus pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019une \u00e9tiquette documentant le jazz contemporain et la musique improvis\u00e9e exp\u00e9rimentale plut\u00f4t que la pr\u00e9tendue musique savante. Le fait que cette musique tr\u00e8s \u00e9crite voit le jour sur une telle \u00e9tiquette pourrait surprendre, mais ce n\u2019est pas le seul aspect inusit\u00e9 de cette production. Sur un versant, quatre pianistes helv\u00e8tes sont de la partie (le kukuruz Quartet \u2013 mot hongrois signifiant \u00ab\u00a0ma\u00efs\u00a0\u00bb) et, sur l\u2019autre, un programme de quatre \u0153uvres seulement, la pi\u00e8ce d\u2019ouverture ne faisant que huit minutes, la finale d\u00e9passant de quelques secondes la demi-heure. Au premier coup d\u2019\u0153il, les titres du premier morceau (<em>Fugue no\u00a07<\/em>) et du troisi\u00e8me (<em>Buddha<\/em>) semblent assez anodins, mais le second (<em>Evil Nigger<\/em>) et le dernier (<em>Gay Guerilla<\/em>) attirent l\u2019attention. Tout aussi provocatrices soient-elles, ces d\u00e9signations d\u00e9voilent le personnage, un intellectuel noir et gai, victime du SIDA.<\/p>\n<div id=\"attachment_980652\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-5.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-980652\" class=\"size-medium wp-image-980652\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-5-300x243.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"243\" srcset=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-5-300x243.jpg 300w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-5-600x487.jpg 600w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-5-768x623.jpg 768w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-5-168x137.jpg 168w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2021\/01\/unnamed-5.jpg 900w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-980652\" class=\"wp-caption-text\">Julius Eastman<\/p><\/div>\n<p>Durant la courte d\u00e9cennie de ses activit\u00e9s dans l\u2019ar\u00e8ne des nouvelles musiques \u00e0 New York, Eastman s\u2019est frott\u00e9 aux chefs de file, Cage, Feldman et tout leur entourage, mais son nom a rapidement sombr\u00e9 dans l\u2019oubli apr\u00e8s sa mort, du moins jusqu\u2019\u00e0 la sortie de cet enregistrement. Son arriv\u00e9e sur la sc\u00e8ne co\u00efncide avec l\u2019\u00e9closion de cette \u00e9cole minimaliste r\u00e9p\u00e9titive am\u00e9ricaine (Glass, Reich, etc.), laquelle lui a permis de tracer sa voie. \u00c0 l\u2019instar de ses contemporains, il construisait ses \u0153uvres sur des r\u00e9it\u00e9rations obsessives qui se transformaient constamment et subtilement, parfois sur des dur\u00e9es de proportions \u00e9piques, la finale du disque par exemple. De la toute premi\u00e8re note frapp\u00e9e s\u00e8chement en ouverture de la fugue jusqu\u2019\u00e0 l\u2019accord massif qui se r\u00e9sorbe au n\u00e9ant pendant les trente derni\u00e8res secondes de la gu\u00e9rilla, le p\u00e9riple est des plus mouvement\u00e9s, le compositeur espa\u00e7ant des lambeaux m\u00e9lodiques r\u00e9currents sur une trame polyrythmique insistante. Buddha, pour sa part, d\u00e9tonne avec le reste, les pianistes travaillant tous dans l\u2019int\u00e9rieur de leurs instruments, frottant, grattant et pin\u00e7ant \u00e0 peine les cordes, et ce, sans jamais appuyer sur l\u2019une des touches. Eastman mise d\u2019ailleurs sur l\u2019emploi des dynamiques pour cr\u00e9er un climat de tension tr\u00e8s forte dans sa musique, la conduisant jusqu\u2019\u00e0 un premier paroxysme pour alors le couper net et entreprendre une nouvelle mont\u00e9e en intensit\u00e9.<\/p>\n<p>C\u00f4t\u00e9 technique, la prise sonore est d\u2019une limpidit\u00e9 exemplaire, chose pas facile pour quatre instruments identiques jouant des partitions particuli\u00e8rement denses. Autre atout de cette production, le texte de pr\u00e9sentation de George Lewis, tromboniste et \u00e9minent professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Columbia, est particuli\u00e8rement \u00e9clairant sur les questions raciales et identitaires en musique. Outre Eastman, l\u2019annotateur plaide aussi la cause de deux autres oubli\u00e9s, Thomas Wiggins (1849-1908), surnomm\u00e9 Blind Tom, et Julia Perry (1924-1979), deux noms que l\u2019on peine \u00e0 trouver dans les annales de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Lewis, une fois de plus, formule une observation qui cerne bien cet enregistrement qu\u2019il encense tant\u00a0: \u00ab\u00a0Le kukuruz Quartet r\u00e9ussit \u00e0 nous faire entendre toute la sensualit\u00e9 et l\u2019esprit d\u2019aventure d\u2019Eastman au moyen d\u2019un mod\u00e8le d\u2019expression musicale cr\u00e9olis\u00e9e de la musique contemporaine, laquelle peut embrasser \u00e0 la fois un pass\u00e9 multiculturel et multiethnique et un avenir toujours imaginable, et ce, pour affirmer une humanit\u00e9 commune dans le d\u00e9veloppement constant d\u2019une nouvelle musique.\u00a0\u00bb Si l\u2019on met de c\u00f4t\u00e9 les r\u00e9f\u00e9rences contemporaines dans ce propos, la r\u00e9flexion dans son ensemble pourrait tout aussi bien convenir \u00e0 la musique de l\u2019autre disque, surtout en ce qui concerne ses aspects sensuels que madame Slotchiver r\u00e9ussit bien \u00e0 exprimer dans ses interpr\u00e9tations.<\/p>\n<blockquote><p>Pour des textes de fond sur les compositeurs et les \u0153uvres du premier album, pri\u00e8re de consulter le site <strong><a href=\"http:\/\/www.Jenilotchiver.com\">Web<\/a><\/strong> de l\u2019artiste,<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019histoire nous d\u00e9montre que la musique classique occidentale est le pur produit d\u2019une vision eurocentrique du monde. Il lui aura fallu plusieurs si\u00e8cles pour \u00e9tablir ses r\u00e8gles, lesquelles ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9chelle plan\u00e9taire. 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