{"id":812177,"date":"2020-07-19T17:01:12","date_gmt":"2020-07-19T22:01:12","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/aaron-james\/la-pandemie-au-temps-de-saint-philippe-1515-1595\/"},"modified":"2020-07-19T17:01:12","modified_gmt":"2020-07-19T22:01:12","slug":"la-pandemie-au-temps-de-saint-philippe-1515-1595","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/aaron-james\/la-pandemie-au-temps-de-saint-philippe-1515-1595\/","title":{"rendered":"La pand\u00e9mie au temps de saint Philippe (1515-1595)"},"content":{"rendered":"<p>En ces temps de pand\u00e9mie, beaucoup de chr\u00e9tiens catholiques se r\u00e9confortent en renouant avec des pri\u00e8res anciennes visant \u00e0 endiguer le fl\u00e9au. Autrefois, lors de la grande peste qui a perdur\u00e9 pendant des si\u00e8cles, de telles pri\u00e8res \u00e9taient r\u00e9guli\u00e8rement inscrites au rituel de l\u2019\u00c9glise, et nombre de textes consacr\u00e9s \u00e0 la m\u00e9moire des victimes ont \u00e9t\u00e9 mis en musique.<\/p>\n<p>L\u2019ouvrage de Remi Chiu Plague and Music in the Renaissance est une \u00e9tude qui tombe \u00e0 point, son objectif \u00e9tant d\u2019abord de pr\u00e9senter les \u0153uvres et de les situer dans leurs contextes social et intellectuel pour ensuite les lier avec le pouvoir de gu\u00e9rison de la musique, croyance remontant \u00e0 Platon, mais r\u00e9sonnant toujours \u00e0 nos oreilles. Entre autres, signalons les innombrables motets et madrigaux ainsi que des laude \u00e0 la m\u00e9moire de saint Roch et de saint S\u00e9bastien, sans oublier la c\u00e9l\u00e8bre s\u00e9quence Stella c\u00e6li extirpavit. Cette derni\u00e8re, compos\u00e9e probablement dans la premi\u00e8re tranche du XVe si\u00e8cle, est une invocation \u00e0 la Vierge Marie qui, en sa capacit\u00e9 de m\u00e8re du Sauveur, serait capable de gu\u00e9rir la peste de la tache originelle et d\u2019interc\u00e9der au nom des afflig\u00e9s.<\/p>\n<p>Au milieu du XIVe si\u00e8cle, au pire de la peste, le pape Cl\u00e9ment\u00a0VI avait \u00e9mis une ordonnance afin qu\u2019on ins\u00e8re dans les br\u00e9viaires un formulaire sp\u00e9cial de messe \u00e0 l\u2019intention des victimes, un fait observ\u00e9 dans nombre de ces livres ayant surv\u00e9cu. Cette messe s\u2019ouvre sur l\u2019intro\u00eft suivant (version traduite de l\u2019original en latin)\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Souvenez-Vous de Votre testament, Seigneur, et dites-le \u00e0 l\u2019ange exterminateur\u00a0: que Votre main ne s\u2019acharne sur Terre. Que Votre peuple ne soit plus la proie de Votre col\u00e8re, Seigneur, et que la Terre ne subisse d\u00e9solation de Votre cit\u00e9 c\u00e9leste.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Beaucoup de compositeurs de la premi\u00e8re heure de cette \u00e9poque ont mis ce texte en musique en r\u00e9ponse aux d\u00e9ferlements de la peste en Europe. Florence comptait parmi les \u00e9picentres les plus durement touch\u00e9s, les historiens estimant que le fl\u00e9au a d\u00e9cim\u00e9 du tiers \u00e0 la moiti\u00e9 de sa population en 1347 et 1348. Par la suite, la maladie s\u2019est manifest\u00e9e en vagues successives au cours des trois si\u00e8cles suivants. L\u2019une des plus d\u00e9vastatrices \u00e9clata en 1527, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la ville \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9chir\u00e9e par des guerres intestines entre les partisans du clan Medici et leurs opposants. Niccolo Machiavelli d\u00e9peint d\u2019ailleurs une sc\u00e8ne de mani\u00e8re saisissante\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Magasins et commerces sont ferm\u00e9s, tribunaux aussi, avocats et juges retir\u00e9s de force et ne veillant plus sur la loi. On entend parler d\u2019un vol, puis d\u2019un meurtre\u00a0: places publiques et march\u00e9s, jadis lieux de rassemblements, sont transform\u00e9s en fosses communes, voire en points de rencontre pour les pires bandits. Des hommes se prom\u00e8nent seuls et sont atteints par la maladie mortelle au contact de leurs amis. M\u00eame si des parents se retrouvent, des fr\u00e8res, des \u00e9poux, chacun tient l\u2019autre \u00e0 distance. Qu\u2019y aurait-il de pire que de voir des parents fuyant leurs prog\u00e9nitures en les abandonnant\u2009\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>De cette \u00e9poque nous sont parvenues deux versions de l\u2019intro\u00eft Recordare Domine par les compositeurs Philippe Verdelot et Jacques Arcadelt. Elles sont toutes deux \u00e9crites en cinq parties pour voix masculines graves, cr\u00e9ant ainsi l\u2019effet sombre et mena\u00e7ant pour le texte \u00e9mouvant. La version de Verdelot, pour sa part, comporte un second texte (Parce Domine, populo tuo, quia pius es et misericors\u2009; exaudi nos in \u00e6ternum Domine \u2013 Aie piti\u00e9 de Ton peuple, Seigneur, car Tu es le bien-aimant et mis\u00e9ricordieux\u00a0: \u00e9coute-nous dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9, Seigneur). Celui-ci, entonn\u00e9 par une seule voix alors que les autres chantent l\u2019intro\u00eft, reprend autant les mots que la musique d\u2019un motet de 1505 de Jacob Olbrecht, qui a lui-m\u00eame succomb\u00e9 \u00e0 la maladie cette ann\u00e9e-l\u00e0. Ce faisant, Verdelot rend autant hommage \u00e0 son pr\u00e9d\u00e9cesseur qu\u2019il prie pour ses contemporains fauch\u00e9s par le m\u00eame sort, s\u2019incluant possiblement dans cette liste. Verdelot, notons-le, dispara\u00eet sans laisser de traces apr\u00e8s la dissolution du ch\u0153ur de la cath\u00e9drale de Florence en 1527.<\/p>\n<p>Ces motets florentins de la peste sont connus de nos jours par une collection de manuscrits dans la Biblioteca Vallicelliana abrit\u00e9e dans l\u2019oratoire des Philippins \u00e0 Rome. Le motet pr\u00e9c\u00e9dent, qui semble avoir \u00e9t\u00e9 copi\u00e9 \u00e0 Florence autour de 1530, contient aussi un catalogue d\u2019\u0153uvres par les compositeurs les plus populaires de l\u2019\u00e9poque. Outre Verdelot et Arcadelt, on retrouve les noms de Willert, Jacquet de Mantoue, Lh\u00e9ritier, Festa et Josquin des Prez. M\u00eame si cette collection traite de sujets vari\u00e9s, on retrouve nombre de textes \u00e0 caract\u00e8re p\u00e9nitentiel reli\u00e9s directement aux \u00e9v\u00e9nements traumatiques de cette p\u00e9riode, qui atteignent leur paroxysme en 1529 par le si\u00e8ge de la ville et son saccage par les soldats imp\u00e9riaux \u00e0 la solde du clan Medici.<\/p>\n<p>Les motets de Jacquet (Aspice Domine) et de Festa (Deus venerunt gentes), tous deux d\u00e9peignant la destruction biblique de J\u00e9rusalem, auraient certainement r\u00e9sonn\u00e9 aux oreilles des Florentins. Le Congregati sunt inimici d\u2019Arcadelt met en sc\u00e8ne un peuple assi\u00e9g\u00e9 par des ennemis. L\u2019Infirmitatem nostram de Verdelot implore la main divine au nom d\u2019un peuple en proie \u00e0 de nombreux malheurs. Pour souligner le drame, Verdelot cite la m\u00e9lodie du chant populaire fran\u00e7ais Fors seulement, son texte angoissant ne laissant aucun doute sur la gravit\u00e9 de la situation planant sur la ville\u00a0: \u00ab\u00a0Ne te d\u00e9livre qu\u2019\u00e0 l\u2019attente de la mort, tout espoir est vain en mon c\u0153ur affaibli&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Costanzo Festa, pour sa part, a contribu\u00e9 un motet \u00e0 la collection qui s\u2019adresse directement aux Florentins en exigeant leur repentir\u00a0: Florentia tempus est p\u0153nitenti\u00e6. Non vides c\u00e6ca non audis surda quod ingrata iudicaris quod insana videris. (Florence, il est l\u2019heure du repentir. Aveugl\u00e9s, vous ne voyez point et sourds, vous n\u2019entendez rien, que vous soyez jug\u00e9s comme ingrats et sans raison). Ce motet comprend le refrain Florentia convertere ad Dominum Deum tuum (Florence, retourne \u00e0 ton Dieu) et consiste en une adaptation des Lamentations, traditionnellement chant\u00e9es durant la semaine sainte.<\/p>\n<p>Le ton lugubre de ce texte n\u2019est pas sans rappeler celui du fr\u00e8re dominicain Girolamo Savonarola, orateur fougueux et pr\u00eacheur apocalyptique qui exhortait une g\u00e9n\u00e9ration ant\u00e9rieure de citoyens au repentir. Bien qu\u2019ayant p\u00e9ri aux mains du bourreau en 1498, Savonarole avait toujours ses adeptes vingt ans plus tard. \u00c0 ce titre, le manuscrit de motets de la Biblioth\u00e8que vallicelliane comporte plusieurs \u0153uvres sur des th\u00e8mes typiquement \u00ab\u00a0savonaroliens\u00a0\u00bb. On y retrouve, esquiss\u00e9e dans les marges du manuscrit, une caricature du dominicain appos\u00e9e \u00e0 une mise en musique de l\u2019un de ses psaumes pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s (In te Domine speravi, psaume 69).<\/p>\n<p>En ce qui concerne l\u2019arriv\u00e9e de la collection florentine de motets de la peste \u00e0 Rome, la biblioth\u00e8que a \u00e9t\u00e9 fond\u00e9e par saint Philippe N\u00e9ri, lequel s\u2019est d\u00e9plac\u00e9 entre les deux villes en 1533. N\u00e9 dix-huit ans plus t\u00f4t, il \u00e9tait d\u2019\u00e2ge pour se souvenir des \u00e9v\u00e9nements \u00e0 Florence, sans oublier son adh\u00e9rence aux pr\u00e9ceptes de Savonarole, bien que sa nature affable all\u00e2t \u00e0 l\u2019encontre de la rh\u00e9torique enflamm\u00e9e du pr\u00eacheur. On pourrait s\u2019imaginer saint Philippe en route vers Rome avec la collection de motets et ses efforts pour mettre sur pied sa biblioth\u00e8que \u00e0 l\u2019Oratoire, laquelle sera \u00e9toff\u00e9e d\u2019\u0153uvres de compositeurs romains comme Victoria, Palestrina et Animuccia.<\/p>\n<p>Bien entendu, il n\u2019y a aucune certitude \u00e0 ce chapitre. Il est toutefois plausible que saint Philippe e\u00fbt \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin du chaos d\u00e9cha\u00een\u00e9 par la pand\u00e9mie\u00a0: \u00e9glises ferm\u00e9es, march\u00e9s vid\u00e9s, angoisse omnipr\u00e9sente et incertitude, souffrances des malades et mourants. Sans doute le saint parcourait-il les pages de cette collection de motets de la Biblioth\u00e8que vallicelliane en reconnaissant les compositeurs de sa jeunesse comme Arcadelt, Jacquet et Verdelot, se rem\u00e9morant ainsi l\u2019histoire tumultueuse recel\u00e9e dans les partitions. Pour nous, qui sentons l\u2019ombre de l\u2019actuelle pand\u00e9mie planer sur nos t\u00eates, ces musiques de temps lointains pourraient bien nous offrir quelque consolation, avec saint Philippe, magnanime, interc\u00e9dant en notre nom.<\/p>\n<p>Traduction par Marc Ch\u00e9nard<\/p>\n<blockquote><p>Aaron James est le directeur musical de l\u2019Oratoire de saint Philippe N\u00e9ri et charg\u00e9 de cours en \u00e9tudes d\u2019orgue \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Toronto. Il d\u00e9tient un doctorat \u00e0 l\u2019\u00e9cole Eastman en histoire musicale ainsi qu\u2019une ma\u00eetrise en arts et un certificat en \u00e9tudes d\u2019interpr\u00e9tation d\u2019orgue. Il se voue en ce moment \u00e0 la transcription int\u00e9grale de cette collection de la Biblioth\u00e8que vallicelliane pour la pr\u00e9senter dans des concerts qui se tiendront dans la foul\u00e9e de la pand\u00e9mie.<\/p>\n<p>L\u2019article est une traduction de la version anglaise originale parue dans The Toronto Oratory.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c9glises ferm\u00e9es et march\u00e9s abandonn\u00e9s, angoisse omnipr\u00e9sente et incertitude, souffrances des malades et mourants, saint Philippe a connu tout cela.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En ces temps de pand\u00e9mie, beaucoup de chr\u00e9tiens catholiques se r\u00e9confortent en renouant avec des pri\u00e8res anciennes visant \u00e0 endiguer le fl\u00e9au. 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