{"id":790731,"date":"2020-07-16T10:26:27","date_gmt":"2020-07-16T15:26:27","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/marc-chenard\/humeurs-bleues\/"},"modified":"2020-07-16T10:32:51","modified_gmt":"2020-07-16T15:32:51","slug":"humeurs-bleues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/marc-chenard\/humeurs-bleues\/","title":{"rendered":"Humeurs Bleues"},"content":{"rendered":"<h4><b>ILS NOUS ONT QUITT\u00c9S<\/b><\/h4>\n<p>\u00c9prouv\u00e9e comme elle est en ces temps d\u00e9vastateurs, la note bleue est tomb\u00e9e dans un trou noir, ses activit\u00e9s mises \u00e0 l\u2019arr\u00eat jusqu\u2019\u00e0 nouvel ordre. Aussi graves soient les cons\u00e9quences sur l\u2019industrie, le fardeau p\u00e8se encore plus lourd sur ses artisans, tant sur leur situation de travail, pr\u00e9caire qu\u2019elle est d\u00e9j\u00e0, que sur leur sant\u00e9. Fort heureusement, la pand\u00e9mie ne semble avoir r\u00e9clam\u00e9 aucune vie au sein de notre communaut\u00e9 ni \u00e0 Montr\u00e9al ni ailleurs au pays. Souhaitons qu\u2019il en reste ainsi.<\/p>\n<p>Chez nos voisins du sud en revanche, que dire de l\u2019h\u00e9catombe qui fait rage en ce moment&#8230; sinon de l\u2019incomp\u00e9tence, voire de l\u2019inhumanit\u00e9 des dirigeants \u00e0 l\u2019\u00e9gard des citoyens ? Au milieu d\u2019un triste bilan qui s\u2019allonge \u00e0 coup de plusieurs milliers par semaine, bien des artistes y ont succomb\u00e9, dont une poign\u00e9e de jazzmen, certains de grande renomm\u00e9e, d\u2019autres plus marginaux, mais presque sans exception parmi les plus vuln\u00e9rables, les a\u00een\u00e9s. Une pens\u00e9e donc pour ces disparus.<\/p>\n<p><b>LEE KONITZ\u00a0<\/b><b>(92 ANS)<\/b><\/p>\n<p>Certes la victime la plus c\u00e9l\u00e8bre, le saxo alto Lee Konitz rendait l\u2019\u00e2me le 15 avril dernier, cl\u00f4turant une carri\u00e8re exceptionnelle sur un terrible point d\u2019orgue. Disciple du pianiste Lennie Tristano dans les ann\u00e9es 1940, il aura hant\u00e9 la sc\u00e8ne pendant sept d\u00e9cennies, un exploit dans un milieu musical qui en a happ\u00e9 plus d\u2019un sur le t\u00f4t. Sa long\u00e9vit\u00e9 lui a permis d\u2019accumuler une vaste discographie, sem\u00e9e de plusieurs perles, mais de quelques rat\u00e9s aussi. Improvisateur jusque dans la moelle, il s\u2019en remettait toujours \u00e0 ses instincts, lesquels le servaient bien, ou pas, selon les contextes bigarr\u00e9s auxquels il se pr\u00eatait. Personnage aux humeurs impr\u00e9visibles, il pouvait parfois cabotiner un peu sur sc\u00e8ne, \u00eatre un pince-sans-rire aspergeant des propos d\u00e9sopilants de pointes s\u00e8ches ou \u00eatre carr\u00e9ment renfrogn\u00e9. Dans une collec- tion d\u2019entrevues parue en 2009, excellente d\u2019ailleurs, il r\u00e9sumait sa philosophie musi- cale ainsi : \u00ab Quand j\u2019arrive sur sc\u00e8ne, j\u2019arrive non pr\u00e9par\u00e9. Mais cela prend une vie de pr\u00e9paration pour \u00eatre non pr\u00e9par\u00e9. \u00bb<\/p>\n<p><b>WALLACE RONEY (59 ANS)<\/b><\/p>\n<p>La plus jeune victime de la liste, le trompettiste Wallace Roney \u00e9tait \u00e0 deux mois de ses soixante ans au moment d\u2019\u00eatre emport\u00e9 le 31 mars dernier. Si un musicien demeure indissociablement li\u00e9 \u00e0 un autre, c\u2019est bien lui, son mod\u00e8le \u00e9tant nul autre que Miles Davis, lequel l\u2019avait \u00e9lu comme son fils spirituel. En 1991, \u00e0 la prestation finale du Prince Noir, Roney avait jou\u00e9 les solos de son ma\u00eetre lors d\u2019un concert reprenant la musique du l\u00e9gendaire orchestre Birth of the Cool de la fin des ann\u00e9es 1940. Cet \u00e9v\u00e9- nement \u00e0 lui seul avait scell\u00e9 le destin du jeune prot\u00e9g\u00e9 pour le restant de ses jours. D\u00e8s ses d\u00e9buts, sa sonorit\u00e9 suave et sans vibrato rappelait celle de son ma\u00eetre, comme son all\u00e9geance au style hard bop des ann\u00e9es 1960 par lequel il s\u2019est fait remarqu\u00e9 vingt ans plus tard. En d\u00e9pit de quelques incursions dans des ar\u00e8nes plus pop, son identit\u00e9 musicale \u00e9tait fix\u00e9e pour de bon, ce qui n\u2019a jamais sembl\u00e9 l\u2019inhiber.<\/p>\n<p><b>ELLIS MARSALIS (85 ANS)<\/b><\/p>\n<p>\u00c0 son patronyme, on le conna\u00eet, moins comme musicien que comme chef de clan. Dans une musique peupl\u00e9e de c\u00e9l\u00e8bres artistes dont la prog\u00e9niture peine \u00e0 se d\u00e9tacher de ses parents, le cas du pianiste Ellis Marsalis va \u00e0 l\u2019encontre du sc\u00e9nario. Si ce n\u2019\u00e9tait de ses fils Wynton et Branford, trompettiste et saxo respectivement, sans oublier les cadets Delfaeyo et Jason (trombone et percussion), peut-\u00eatre le papa se serait-il content\u00e9 de son m\u00e9tier d\u2019enseignant et de musicien dans son patelin de La Nouvelle-Orl\u00e9ans, sans tambour ni trompette. Inscrit dans la tradition du jazz noir am\u00e9ricain, il restait bien cantonn\u00e9 dans les valeurs d\u2019un swing all\u00e8gre teint\u00e9 toujours de bleu, avec une technique qui lui suffisait. Il aura donc enregistr\u00e9 et tourn\u00e9, parfois accompagn\u00e9 de ses fils, sans jamais avoir cr\u00e9\u00e9 de grandes vagues, \u00e9tant simplement un musicien de bon aloi.<\/p>\n<p><b>HENRY GRIMES ET\u00a0<\/b><b>GIUSEPPI LOGAN (84 ANS)<\/b><\/p>\n<p>Les vies respectives de ces deux musiciens comptent plus de points communs que de mourir au m\u00eame \u00e2ge. L\u2019un et l\u2019autre ont fait partie de la mouvance du free jazz des ann\u00e9es 1960 pour ensuite dispara\u00eetre de la sc\u00e8ne pendant des lustres. Bassiste form\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole Juilliard, Grimes est particuli\u00e8rement sollicit\u00e9 dans le milieu, son travail aupr\u00e8s de Sonny Rollins y \u00e9tant pour quelque chose. Pourtant, sa carri\u00e8re est compromise en raison de probl\u00e8mes mentaux qui le tenaillent. En 1970, il part pour la Californie et tente sans succ\u00e8s de devenir acteur pour alors vivoter \u00e0 coup de petits boulots, n\u2019ayant plus d\u2019instrument. Il perd tout contact avec le monde de la musique, si bien qu\u2019il ne savait m\u00eame pas que l\u2019un de ses derniers employeurs, Albert Ayler, \u00e9tait mort au moment de sa red\u00e9couverte par un travailleur social en 2002, 32 ans plus tard ! Apr\u00e8s avoir re\u00e7u en don une contrebasse, il reprend o\u00f9 il avait laiss\u00e9, toujours dans le sillon de la musique improvis\u00e9e pure et dure. Il devient un peu la coqueluche du circuit des festivals d\u2019avant-garde en Europe et gratte du violon \u00e9galement, son premier instrument en fait. Sur sc\u00e8ne, ce curieux personnage donnait l\u2019impression de jouer dans une bulle, faisant ses trucs comme s\u2019il \u00e9tait dans un monde parall\u00e8le \u00e0 celui de ses partenaires.<\/p>\n<p>Tout comme Grimes, Guiseppe Logan s\u2019est \u00e9clips\u00e9 apr\u00e8s une pr\u00e9sence assez br\u00e8ve sur la sc\u00e8ne new-yorkaise. Il appara\u00eet comme de nulle part vers 1965 sur la mythique \u00e9tiquette ESP Disk, y allant d\u2019un jeu \u00e9corch\u00e9 au saxo ou \u00e0 la clarinette basse. Musicien totalement intuitif et autodidacte, il est entr\u00e9 dans un milieu qui admettait tout le monde, mais est laiss\u00e9 derri\u00e8re lors du d\u00e9ferlement des musiques \u00e9lectriques de la nouvelle d\u00e9cennie. Apr\u00e8s maintes rumeurs circulant \u00e0 son sujet, on le retrouve en 2006 jouant dans un parc de New York qu\u2019il n\u2019a jamais quitt\u00e9. Il revient \u00e0 la clarinette basse, parfois passant \u00e0 l\u2019alto ou divers petits instruments, poursuivant sa qu\u00eate musicale libre et lib\u00e9r\u00e9e. Un autre passeur dans un firmament musical qui ne manque jamais d\u2019ovnis.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ILS NOUS ONT QUITT\u00c9S \u00c9prouv\u00e9e comme elle est en ces temps d\u00e9vastateurs, la note bleue est tomb\u00e9e dans un trou noir, ses activit\u00e9s mises \u00e0 l\u2019arr\u00eat jusqu\u2019\u00e0 nouvel ordre. 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