{"id":405496,"date":"2020-01-31T14:39:13","date_gmt":"2020-01-31T19:39:13","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/?p=405496"},"modified":"2020-02-01T10:58:27","modified_gmt":"2020-02-01T15:58:27","slug":"winterreise-de-jose-navas-negocier-avec-lhiver","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/nathalie-de-han\/winterreise-de-jose-navas-negocier-avec-lhiver\/","title":{"rendered":"Winterreise de Jos\u00e9 Navas : n\u00e9gocier avec l\u2019hiver"},"content":{"rendered":"<p>Mes \u0153uvres sont les enfants de ma connaissance de la musique et de la douleur\u00a0\u00bb, \u00e9crivit Schubert dans ses carnets. Inspir\u00e9 des Schubertiades, soir\u00e9es musicales et litt\u00e9raires durant lesquelles le prolifique compositeur autrichien se mettait au piano pour ses amis po\u00e8tes, chanteurs, musiciens et peintres, <em>Winterreise<\/em> (<em>Voyage d\u2019hiver<\/em>) est un cycle romantique de vingt-quatre lieder, petites pi\u00e8ces pour piano et voix, compos\u00e9 un an avant son d\u00e9c\u00e8s pr\u00e9coce, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente et un ans. Les paroles de <em>Voyage d\u2019hiver<\/em> sont tir\u00e9es de po\u00e8mes de Wilhelm M\u00fcller. Schubert ne se sert presque que d\u2019une note par pied, produisant une \u0153uvre extr\u00eamement m\u00e9lancolique qui \u00e9voque les errances d\u2019une existence malheureuse marqu\u00e9e par l\u2019amour d\u00e9\u00e7u, la fatalit\u00e9, les tourments et la maladie, presque annonciatrice du drame expressionniste. Le ton est donn\u00e9 \u2013 minimaliste, exalt\u00e9, douloureusement sensible.<\/p>\n<p>La musique de Schubert accompagne la vie de Jos\u00e9 Navas depuis un bon moment. L\u2019interpr\u00e8te chor\u00e9graphe d\u2019origine v\u00e9n\u00e9zu\u00e9lienne avait int\u00e9gr\u00e9 <em>Der Leiermann<\/em>, la derni\u00e8re m\u00e9lodie du <em>Winterreise<\/em>, \u00e0 son solo <em>Person\u00e6<\/em> (2012) et il avait aussi gliss\u00e9 un morceau de Schubert dans les environnements sonores de <em>Rites<\/em> (2015), un autre de ses brillants solos. \u00ab\u00a0Schubert est un compositeur dont j\u2019adore le parcours et auquel je m\u2019identifie beaucoup et j\u2019ai voulu que son \u0153uvre devienne cette fois le c\u0153ur d\u2019un travail chor\u00e9graphique et dramaturgique tr\u00e8s fouill\u00e9\u00a0\u00bb, confie Navas, rejoint en Belgique, juste apr\u00e8s l\u2019heureuse premi\u00e8re mondiale de <em>Winterreise<\/em>. Il a bas\u00e9 ses recherches sur le superbe livre <em>Le Voyage d\u2019hiver de Schubert\u00a0: anatomie d\u2019une obsession<\/em> du t\u00e9nor anglais Ian Bostridge, traduit et publi\u00e9 dans plus de dix langues, qui replace l\u2019\u0153uvre dans son contexte sociohistorique et d\u00e9montre comment elle a influenc\u00e9 d\u2019autres grands musiciens, mais aussi la litt\u00e9rature et notamment le laur\u00e9at du prix Nobel Thomas Mann (<em>La mort \u00e0 Venise<\/em>, <em>La Montagne magique<\/em>). Mais comment toucher \u00e0 la beaut\u00e9 pure, sans tr\u00e9bucher dans le m\u00e9lodrame\u00a0? Selon Navas, la version piano et voix est celle qui rend le plus justice \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 de cette \u0153uvre embl\u00e9matique de Schubert. Voyage d\u2019hiver\u00a0aurait d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 jou\u00e9 de nombreuses fois sur un genre de piano-forte \u00e0 cordes parall\u00e8les sur barrage de bois, dans la Vienne natale du compositeur. Le danseur est cat\u00e9gorique\u00a0: \u00ab\u00a0Le minimalisme de cette pi\u00e8ce admirable se suffit \u00e0 lui-m\u00eame, l\u2019\u00e9change entre le chanteur, le piano et moi est intime \u2013 tout ajout est superflu et dangereux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Avec <em>Rites<\/em>, Jos\u00e9 Navas avait marqu\u00e9 son entr\u00e9e dans la cinquantaine et soulign\u00e9 le chemin parcouru, se r\u00e9v\u00e9lant sans artifice, dans la fragilit\u00e9 de l\u2019homme conscient d\u2019un cap d\u00e9cisif. \u00c0 cinquante-cinq ans, l\u2019interpr\u00e8te explore maintenant la danse de mani\u00e8re plus introspective\u00a0: <em>Voyage d\u2019hiver<\/em> est le p\u00e9riple d\u2019un corps se sachant en d\u00e9clin. Jos\u00e9 Navas souffre en effet d\u2019arthrite rhumato\u00efde et il ne peut plus commander son corps aussi imp\u00e9rieusement qu\u2019autrefois. Il doit travailler de longues heures afin d\u2019obtenir la souplesse qu\u2019il recherche avant un spectacle et apr\u00e8s celui-ci, il lui faut rester tr\u00e8s longtemps immobile pour r\u00e9cup\u00e9rer. Comment habiter cette anatomie qui semble ne plus se r\u00e9v\u00e9ler qu\u2019en n\u00e9gatif\u00a0? Il constate\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est comme si j\u2019avais emm\u00e9nag\u00e9 dans un nouvel appartement ou dans le corps de quelqu\u2019un d\u2019autre, il faut apprivoiser ces nouveaux territoires, apprendre comment y \u00e9voluer.\u00a0\u00bb Mais le changement est in\u00e9luctable et au lieu d\u2019essayer de l\u2019ignorer, Jos\u00e9 Navas veut l\u2019affronter, le chor\u00e9graphier. \u00ab\u00a0Je souhaite pouvoir danser jusqu\u2019\u00e0 ce que je sois tr\u00e8s vieux, je dois donc apprendre \u00e0 n\u00e9gocier avec ce nouveau corps, \u00e0 danser avec mes limites et toutes les vuln\u00e9rabilit\u00e9s qui s\u2019y rattachent.\u00a0\u00bb<\/p>\n<h4>Pour Cruz et C\u00e9leste<\/h4>\n<p>Jos\u00e9 Navas vit un ind\u00e9niable moment de deuil, mais le Montr\u00e9alais d\u2019adoption refuse de d\u00e9missionner; il reste curieux, per\u00e7oit un potentiel. Pas question que son incroyable puissance de cr\u00e9ation s\u2019\u00e9teigne\u00a0: \u00ab\u00a0Je veux continuer de produire, chercher et trouver mon corps \u2013 il y a toujours de la lumi\u00e8re, une oasis de calme de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la souffrance.\u00a0\u00bb La douleur a un surprenant c\u00f4t\u00e9 m\u00e9ditatif, elle arrive et dispara\u00eet, force la concentration sur le moment pr\u00e9sent. Jos\u00e9 Navas veut l\u2019apprivoiser, il doit l\u2019apprivoiser \u2013 il en va de sa sant\u00e9 mentale. Le contexte le pousse \u00e0 red\u00e9couvrir le yoga et la m\u00e9ditation. L\u2019artiste croit qu\u2019il doit s\u2019ouvrir au sujet de sa maladie, autant pour son b\u00e9n\u00e9fice que pour celui des autres. Sa fa\u00e7on de transcender ou de n\u00e9gocier avec l\u2019inconfort \u2013 sans m\u00e9dicaments \u2013 pourrait-elle \u00eatre une possible source d\u2019inspiration pour autrui\u00a0? Jos\u00e9 Navas \u00e9voque la recherche d\u2019un nouvel \u00e9quilibre, la volont\u00e9 d\u2019adopter un mode de vie plus \u00e9quilibr\u00e9, la n\u00e9cessit\u00e9 de finalement prendre des jours de cong\u00e9. Lui qui a toujours aim\u00e9 la vitesse et l\u2019agilit\u00e9, il prend maintenant une grosse demi-heure \u00e0 se pr\u00e9parer avant de sortir. \u00ab\u00a0J\u2019ai l\u2019impression que je deviens comme mon p\u00e8re et je vis de grandes frustrations.\u00a0\u00bb<\/p>\n<div id=\"attachment_405497\" style=\"width: 414px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/flak_winterreise_1903b-CMYK.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-405497\" class=\"wp-image-405497\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/flak_winterreise_1903b-CMYK.jpg\" alt=\"\" width=\"404\" height=\"606\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-405497\" class=\"wp-caption-text\">Photo: DAMIAN SIQUEIROS<\/p><\/div>\n<p>Le spectacle est d\u2019ailleurs d\u00e9di\u00e9 \u00e0 C\u00e9leste et Cruz Navas, les parents du chor\u00e9graphe, tous deux d\u00e9c\u00e9d\u00e9s r\u00e9cemment. Cette terrible co\u00efncidence a n\u00e9anmoins \u00e9t\u00e9 la clef qui a permis de trouver la juste tonalit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre, en perte des rep\u00e8res de sa jeunesse, confie le danseur. La disparition de son p\u00e8re l\u2019a fait r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019histoire de sa famille, \u00e0 la situation actuelle du Venezuela, \u00e0 l\u2019imagerie masculine. \u00ab\u00a0Ma m\u00e8re C\u00e9leste souffrait elle aussi d\u2019arthrite rhumato\u00efde et je l\u2019ai vue d\u00e9cliner. \u00c0 l\u2019\u00e2ge de soixante ans, elle se d\u00e9pla\u00e7ait encore, \u00e0 soixante-dix, beaucoup moins, \u00e0 soixante-quinze, elle ne bougeait plus du tout et elle en faisait des cauchemars, raconte-t-il avec \u00e9motion. Mon pays d\u2019origine a compl\u00e8tement chang\u00e9, mes parents ne sont plus, ce qui me reste, c\u2019est la danse.\u00a0\u00bb Jos\u00e9 Navas y pense apr\u00e8s chacun de ses spectacles et c\u2019est pour cette raison qu\u2019il s\u2019allonge \u00e0 plat ventre sur la sc\u00e8ne et l\u2019embrasse, plein de gratitude d\u2019avoir pu danser, un soir de plus, devant son public. \u00ab\u00a0Je m\u2019inqui\u00e8te du jour o\u00f9 je ne pourrai plus le faire, mais cette angoisse est porteuse d\u2019un bel \u00e9veil zen\u00a0: je danse avec infiniment plus de pr\u00e9sence et d\u2019intimit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><em>Winterreise<\/em> a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 il y a tout juste deux semaines, \u00e0 Alost (Belgique). \u00ab\u00a0En Belgique, o\u00f9 j\u2019ai eu la chance de pr\u00e9senter toutes mes productions depuis 1991, ils n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 programmer des solos dans de tr\u00e8s grandes salles, ce qui accentue le c\u00f4t\u00e9 vuln\u00e9rable du spectacle et j\u2019adore cela \u00bb souligne Jos\u00e9 Navas qui pr\u00e9sentait pour la septi\u00e8me fois ses cr\u00e9ations au Cultuurcentrum De Werf. Plus pr\u00e8s de nous, le cr\u00e9ateur est aussi un abonn\u00e9 de la Cinqui\u00e8me Salle\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019aime beaucoup le professionnalisme de l\u2019\u00e9quipe technique qui y travaille, c\u2019est un endroit que je connais bien et je m\u2019y sens parfaitement \u00e0 ma place.\u00a0\u00bb De plus, il est rare qu\u2019un interpr\u00e8te ait la possibilit\u00e9 de danser une production soir apr\u00e8s soir et, puisque Danse Danse lui fait assez confiance pour lui offrir une nouvelle fois la possibilit\u00e9 de le faire, le chor\u00e9graphe ne boudera pas son plaisir. \u00ab\u00a0J\u2019ai h\u00e2te, je me sens chanceux d\u2019avoir ces opportunit\u00e9s \u2013 j\u2019ai cinquante-cinq ans et j\u2019esp\u00e8re pouvoir continuer \u00e0 danser toute ma vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Jos\u00e9 Navas, accompagn\u00e9 du t\u00e9nor Jacques-Olivier Chartier et du pianiste Francis Perron, pr\u00e9sente<em> Winterreise<\/em> \u00e0 la Cinqui\u00e8me Salle de la Place des Arts, du 11 au 22 f\u00e9vrier. <a href=\"http:\/\/www.dansedanse.ca\">www.dansedanse.ca<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mes \u0153uvres sont les enfants de ma connaissance de la musique et de la douleur\u00a0\u00bb, \u00e9crivit Schubert dans ses carnets. 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