{"id":396702,"date":"2019-11-04T19:02:32","date_gmt":"2019-11-04T23:02:32","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/?p=396702"},"modified":"2019-11-04T19:02:32","modified_gmt":"2019-11-04T23:02:32","slug":"50-chandelles-pour-laec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/marc-chenard\/50-chandelles-pour-laec\/","title":{"rendered":"50 chandelles pour l\u2019AEC"},"content":{"rendered":"<p>L\u2019av\u00e8nement du jazz au d\u00e9but du si\u00e8cle \u00addernier a remis l\u2019improvisation \u00e0 l\u2019ordre du jour de la musique occidentale. Avant son apparition, cette pratique, d\u00e9nigr\u00e9e dans les musiques de concert, avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 proscrite aux interpr\u00e8tes, inf\u00e9od\u00e9s aux partitions et consignes des compositeurs. Pourtant, les praticiens de cette nouvelle musique ont bris\u00e9 ces tabous en devenant des \u00ab\u00a0compositeurs instantan\u00e9s\u00a0\u00bb embellissant \u00e0 leur guise des m\u00e9lodies \u00e9crites ou en cr\u00e9ant sur le vif, avec ou sans mat\u00e9riaux pr\u00e9\u00e9tablis.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-396712 alignleft\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_-300x300.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_-300x300.jpg 300w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_-100x100.jpg 100w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_-600x600.jpg 600w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_-150x150.jpg 150w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_-768x768.jpg 768w, https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AEC_Boxp.1EN-BAS_-1024x1024.jpg 1024w\" sizes=\"(max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a>\u00c9ph\u00e9m\u00e8re de nature, l\u2019improvisation donne l\u2019occasion aux musiciens de jouer dans des conditions beaucoup plus souples. Les musiciens classiques \u00e9voluent majoritairement au sein de formations durables, tandis que les jazzmen sont souvent contraints \u00e0 tirer leur \u00e9pingle du jeu dans des groupes de circonstance. Des contre-exemples, il y en a bien s\u00fbr, les plus c\u00e9l\u00e8bres \u00e9tant l\u2019orchestre de Duke Ellington ou encore certains big bands \u00adpoursuivant l\u2019\u0153uvre d\u2019un chef disparu.<\/p>\n<p>Pourtant, une formation issue de la musique noire am\u00e9ricaine r\u00e9siste \u00e0 toute nostalgie en signant son art au temps pr\u00e9sent\u00a0: l\u2019Art Ensemble de Chicago (AEC). Cette ann\u00e9e marque le cinquantenaire de cet ensemble de dur\u00e9e in\u00e9gal\u00e9e dans les annales du jazz, d\u00e9passant le pr\u00e9c\u00e9dent ellingtonien de trois ans. Malgr\u00e9 sa long\u00e9vit\u00e9, trois de ses membres se sont \u00e9teints, le trompettiste Lester Bowie en 1999, le bassiste Malachi Favors \u00ab\u00a0Maghostut\u00a0\u00bb quatre ans plus tard et, en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e, l\u2019un de ses deux joueurs d\u2019anches, Joseph Jarman. Seuls son coll\u00e8gue saxophoniste Roscoe Mitchell et le batteur \u00ab\u00a0Famoudou\u00a0\u00bb Don Moye tiennent encore le coup.<\/p>\n<h4>Premiers jalons<\/h4>\n<p>D\u00e8s le milieu des ann\u00e9es 1960, Mitchell \u00admettait sur pied un premier ensemble \u00e0 son nom avec Jarman \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, ce dernier \u00adsoutenant toutefois que l\u2019AEC, n\u00e9 dans sa foul\u00e9e, restait sous la direction de son coll\u00e8gue. Peu apr\u00e8s la refonte du groupe original, ces deux polyinstrumentistes, accompagn\u00e9s de leurs acolytes trompettiste et bassiste, n\u2019ont pas choisi New York pour se propulser sur la grande sc\u00e8ne du jazz, mais Paris, o\u00f9 ils seront accueillis \u00e0 bras ouverts par l\u2019intelligentsia gauchisante s\u00e9duite par leur radicalisme. Sans batteur \u00e0 ses d\u00e9buts, le groupe engagera Moye durant ce s\u00e9jour, ajoutant ainsi le dernier maillon \u00e0 sa cha\u00eene. Apr\u00e8s deux ans d\u2019activit\u00e9s f\u00e9briles dans la Ville Lumi\u00e8re le groupe regagne la Ville des Vents en 1971.<\/p>\n<h4>Le mot d\u2019ordre<\/h4>\n<p>Identifi\u00e9 d\u2019embl\u00e9e \u00e0 la cause rebelle du free jazz am\u00e9ricain, l\u2019AEC cherchait plut\u00f4t \u00e0 embrasser l\u2019ensemble de la musique noire. \u00c0 cette fin, il s\u2019est donn\u00e9 une carte promotionnelle munie d\u2019un slogan, reconnu depuis comme sa marque de commerce\u00a0: <em>Great Black Music, Past, Present and Future<\/em>. Des traditions ancestrales du continent noir \u00e0 l\u2019afroam\u00e9ricanit\u00e9 du jazz, du soul et de la R &amp; B, tout \u00e9tait permis, m\u00eame des incursions vers les musiques savantes occidentales. Cette vision, unique \u00e0 l\u2019\u00e9poque, pourrait m\u00eame servir \u00e0 montrer que l\u2019AEC fut en fait le premier groupe post-moderne, et ce, bien avant la cr\u00e9ation de cette \u00e9tiquette passe-partout.<\/p>\n<h4>Une somme musicale<\/h4>\n<p>Durant sa premi\u00e8re d\u00e9cennie, l\u2019AEC est devenu le porte-\u00e9tendard de l\u2019AACM (Association for the Advancement of Creative Musicians), Mitchell et Jarman comptant parmi les membres fondateurs de ce collectif chicagoain compos\u00e9 exclusivement de musiciens noirs, fond\u00e9 en 1965 et toujours actif de nos jours. Appuy\u00e9 \u00e0 ses d\u00e9buts par un noyau dur de partisans, le quintette d\u00e9routait toutefois le grand public, confondu par ses rituels plut\u00f4t \u00e9tranges, la panoplie d\u2019instruments de percussion peuplant la sc\u00e8ne ainsi que les grandes toges et maquillages port\u00e9s par certains de ses membres.<\/p>\n<p>Pourtant, de telles excentricit\u00e9s permettront au groupe de d\u00e9finir son identit\u00e9 tout au long de sa premi\u00e8re d\u00e9cennie. Son profil sera consid\u00e9rablement rehauss\u00e9 sur la sc\u00e8ne internationale apr\u00e8s la signature d\u2019une entente, aussi inattendue que surprenante, avec l\u2019\u00e9tiquette allemande ECM. Quatre albums seront publi\u00e9s durant les ann\u00e9es\u00a01980 et un cinqui\u00e8me en hommage au trompettiste disparu sortira en 2001, mais en trio seulement, Jarman s\u2019\u00e9tant alors retir\u00e9 de la sc\u00e8ne. Pour marquer ce cinquantenaire, tous les enregistrements de ces musiciens pour la \u00admaison de disques ont \u00e9t\u00e9 rassembl\u00e9s dans un impressionnant coffret anthologique de 21 \u00adcompacts. <em>The Art Ensemble of Chicago and associated ensembles <\/em>(ECM\u00a02630) comprend, outre les cinq disques susdits, quatorze autres albums, dont deux doubles, et un fabuleux petit pav\u00e9 de 300\u2009(!) pages qui collige toutes les \u00adpr\u00e9sentations d\u2019origine ainsi que des essais in\u00e9dits, r\u00e9dig\u00e9s par des compagnons de route.<\/p>\n<p>R\u00e9alis\u00e9s entre 1978 et 2015, les enregistrements ne respectent pas tout \u00e0 fait une chronologie rigoureuse, mais sont essentiellement regroup\u00e9s en trois blocs, le premier \u00e9tant les quatre albums originaux, le second comptant les projets dirig\u00e9s ou impliquant Bowie et le dernier ayant Mitchell pour d\u00e9nominateur commun. Ces deux musiciens, doit-on noter, ont toujours \u00e9t\u00e9 les principales t\u00eates d\u2019affiche de l\u2019AEC, un fait reconnu dans une section du livret qui les d\u00e9signe comme \u00ab\u00a0<em>Pivotal Artists\u00a0<\/em>\u00bb. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9coute de tous ces projets parall\u00e8les, sept pour chacun, le constat est clair\u00a0: Bowie et Mitchell ont poursuivi des \u00adtangentes radicalement diff\u00e9rentes, pour ne pas dire diam\u00e9tralement oppos\u00e9es.<\/p>\n<h4>Deux t\u00eates d\u2019affiche<\/h4>\n<p>Bowie, d\u2019une part, s\u2019est engag\u00e9 sur un sentier plus \u00ab\u00a0populiste\u00a0\u00bb en mettant sur pied un ensemble de cuivres, le Brass Fantasy, groupe qui reprenait, avec plus qu\u2019un brin de d\u00e9rision, des tubes pop, R&amp;B et soul tels <em>Blueberry Hill<\/em>, <em>The Great Pretender<\/em> et <em>Save All Your Love for Me<\/em>. Sans \u00adtoutefois \u00e9carter ses penchants exp\u00e9rimentaux, mis en \u00e9vidence dans sa s\u00e9ance en solo absolu <em>The One and Only<\/em> ou encore sa participation dans l\u2019album <em>Divine Love<\/em> de son confr\u00e8re trompettiste Leo Smith, Bowie retirait graduellement les audaces dans ses projets, au point de les occulter dans <em>Avant Pop<\/em>, dernier opus de sa fanfare o\u00f9 le c\u00f4t\u00e9 pop prend compl\u00e8tement le dessus. Dans un registre de jazz plus standard, le trompettiste a jou\u00e9 aux c\u00f4t\u00e9s du batteur Jack de Johnette dans son quartette New Directions, collaboration conduisant \u00e0 un album studio \u00e9ponyme de 1978 et, deux ans plus tard, un double (<em>Live in Europe<\/em>).<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AECcoverp.2.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-396714 alignright\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2019\/11\/AECcoverp.2-300x268.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"268\" \/><\/a>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 de Bowie, Mitchell \u00e9vacuait tous les aspects plus convenus des musiques embrass\u00e9es par l\u2019AEC. En 1997, dans le premier disque de son nonette The Note Factory (Nine to Get Ready), le saxo incorpore toujours des \u00e9l\u00e9ments jazzistiques familiers; onze ans plus tard, dans Far Side, et plus encore dans Bells for the South Side en 2015, les \u00admorceaux estompent les lignes de d\u00e9marcation entre l\u2019\u00e9crit et l\u2019improvis\u00e9 pour devenir des canevas bariol\u00e9s de textures sonores foisonnantes.<\/p>\n<p>L\u2019AEC, enfin, a connu ses plus gros succ\u00e8s sur le march\u00e9 avec ses deux premiers titres pour l\u2019\u00e9tiquette, Nice Guys (1980) et Full Force (1982), chacun comportant un \u00ab\u00a0tube\u00a0\u00bb, soit une d\u00e9dicace \u00e0 Miles Davis sur le premier (Dreaming of the Master) et \u00e0 Charles Mingus sur le second (Charlie M). Suivront alors une captation en direct sur deux disques, Urban Bushmen, et leur \u00addernier titre The Third Decade, tous deux moins bien accueillis \u00e0 leurs sorties, le double recevant de ti\u00e8des critiques.<\/p>\n<h4>Dans la foul\u00e9e du nouveau mill\u00e9naire<\/h4>\n<p>Bien que le coffret rassemble une importante tranche de son histoire, la pr\u00e9sence de l\u2019AEC dans le giron de l\u2019\u00e9tiquette allemande n\u2019a dur\u00e9 que sept ans, son dernier album r\u00e9alis\u00e9 en 1985. Les ann\u00e9es\u00a01990 \u00adverront l\u2019ensemble passer sous contrat avec l\u2019\u00e9tiquette japonaise DIW, laquelle lui ouvre la porte \u00e0 des collaborations avec d\u2019autres musiciens, le redoutable pianiste Cecil Taylor en t\u00eate de liste. Apr\u00e8s la mort de Bowie et le retrait de Jarman, l\u2019AEC tend la perche \u00e0 d\u2019autres Chicagoains, parmi eux le v\u00e9t\u00e9ran saxo Ari Brown et le trompettiste Corey Wilkes. Le d\u00e9c\u00e8s de Favors ne conduit pourtant pas \u00e0 la \u00addissolution du groupe, mais \u00e0 des activit\u00e9s plus sporadiques.<\/p>\n<p>Pour cette ann\u00e9e anniversaire, ses deux \u00adderniers protagonistes, Mitchell et Moye, sont revenus \u00e0 la charge avec un projet discographique d\u2019envergure, soit un recueil comportant une s\u00e9ance studio de quelque 70 minutes et une \u00adcaptation en direct de dur\u00e9e \u00e9gale. Produit par la maison de disques PI Recordings, pr\u00e9sent\u00e9e dans cette section le mois dernier, We are on the Edge (PI180) a fait l\u2019objet de critiques dithyrambiques \u00e0 sa sortie au printemps ainsi que d\u2019un reportage \u00e9toff\u00e9 dans la bible du jazz, Downbeat. Si le premier disque comporte des pi\u00e8ces assez nouvelles, douze au total, le second reprend cinq d\u2019entre elles, en versions tr\u00e8s contrastantes, et deux th\u00e8mes f\u00e9tiches du groupe, soit Tutankhamun de leur regrett\u00e9 \u2013bassiste et Odwalla de Mitchell, indicatif musical \u00adcl\u00f4turant les concerts. Parmi les reprises, la pi\u00e8ce-titre inclut, dans sa version studio, une d\u00e9clamation porteuse d\u2019espoir\u00a0: \u00ab\u00a0We are on the edge of \u00advictory.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Fid\u00e8le \u00e0 la d\u00e9marche de cet ensemble, la musique ratisse large, mais les \u00admorceaux s\u2019inscrivent sur deux tangentes principales, la premi\u00e8re \u00e0 l\u2019apanage d\u2019une \u00adcertaine musique de chambre contemporaine, la seconde regorgeante de \u00adpercussions. Pas moins de seize musiciens sont au rendez-vous, six joueurs de cordes et autant de \u00adpercussionnistes, chanteurs pour la \u00adplupart parmi ces derniers. Pour \u00adcouronner leur grande \u00e9pop\u00e9e, \u00admessieurs Mitchell et Moye ont exauc\u00e9 par ce coup de ma\u00eetre un v\u0153u jadis exprim\u00e9 par leur camarade Jarman&#8230; de garder la musique forte\u00a0!<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019av\u00e8nement du jazz au d\u00e9but du si\u00e8cle \u00addernier a remis l\u2019improvisation \u00e0 l\u2019ordre du jour de la musique occidentale. Avant son apparition, cette pratique, d\u00e9nigr\u00e9e dans les musiques de concert, avait m\u00eame \u00e9t\u00e9 proscrite aux interpr\u00e8tes, inf\u00e9od\u00e9s aux partitions et consignes des compositeurs. 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