{"id":375085,"date":"2019-02-01T15:39:51","date_gmt":"2019-02-01T19:39:51","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/?p=375085"},"modified":"2019-02-01T15:39:51","modified_gmt":"2019-02-01T19:39:51","slug":"le-probleme-de-la-musique-moderne","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/arthur-kaptainis\/le-probleme-de-la-musique-moderne\/","title":{"rendered":"Le probl\u00e8me de la musique moderne"},"content":{"rendered":"<p>Seuls les fous inventent des langues enti\u00e8rement nouvelles\u00a0\u00bb, \u00e9crivait le critique britannique Hans Keller, n\u00e9 \u00e0 Vienne, dans un essai de 1961 pour <em>The Musical Times<\/em>, portant le m\u00eame titre que celui qui orne cette chronique [<em>The Problem of Modern Music<\/em>]. Ce commentaire m\u2019\u00e9voque le <em>Concerto de l\u2019asile<\/em> de Walter Boudreau, l\u2019une des pi\u00e8ces canadiennes les plus importantes de la p\u00e9riode contemporaine qui ait pu rejoindre un public non sp\u00e9cialis\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire les abonn\u00e9s de l\u2019OSM \u00e0 la Maison symphonique qui ont entendu l\u2019\u0153uvre en janvier 2013 avec Alain Lef\u00e8vre au piano et Ludovic Morlot au podium. L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, l\u2019Orchestre du Centre national des Arts, dirig\u00e9 par Alexander Shelley, l\u2019a \u00e9galement pr\u00e9sent\u00e9e en spectacle, ce qui a servi de base \u00e0 un enregistrement d\u2019Analekta.<\/p>\n<p>L\u2019\u0153uvre de quarante minutes \u00e9tait li\u00e9e conceptuellement \u00e0 <em>L\u2019Asile de la puret\u00e9<\/em>, une pi\u00e8ce de Claude Gauvreau (1925-1971), po\u00e8te d\u2019avant-garde qui passa des ann\u00e9es intern\u00e9 en institution psychiatrique. Partant de cette dispense biographique qui lui permettait de perdre les p\u00e9dales, Boudreau a produit une partition flamboyante et tentaculaire qui ne laissait aucun doute sur l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit turbulent du pianiste\/protagoniste. Cependant, sachant que la folie dans la salle de concert est inutile si elle n\u2019est pas accompagn\u00e9e de m\u00e9thode, Boudreau articula le concerto en trois mouvements traditionnels, rapide-lent-rapide, avec une cadence tout aussi traditionnelle, bien qu\u2019\u00e9tendue, \u00e0 la fin du premier.<\/p>\n<p>Le langage harmonique, tout en le diff\u00e9renciant \u00e9galement, \u00e9tait essentiellement tonal, mais charg\u00e9 de notes suppl\u00e9mentaires rendant tonalit\u00e9 et fonction insaisissables. Certains moments donnaient l\u2019impression que deux partitions rivales, aussi intenses l\u2019une que l\u2019autre, \u00e9taient jou\u00e9es simultan\u00e9ment. Mais Boudreau est intelligent. Il savait qu\u2019un tel chaos doit \u00eatre ma\u00eetris\u00e9, donc une valse envo\u00fbtante (compos\u00e9e pour accompagner une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre) se mat\u00e9rialise dans le dernier mouvement et se prolonge sous la forme d\u2019une <em>danse macabre<\/em> qui aurait pu \u00eatre \u00e9crite par Saint-Sa\u00ebns. Au bout de dix minutes, ce petit air nerveux \u00e9tait assailli par des diables atonaux, bannis \u00e0 leur tour par le son des cloches tubulaires.<\/p>\n<p>Alors, le <em>Concerto de l\u2019asile<\/em> est-il tonal, atonal, polytonal, absolu, programmatique, accessible, difficile, structur\u00e9, ouvert, radical, conservateur, populiste, \u00e9litiste, sain d\u2019esprit ou fou\u00a0? Peut-\u00eatre toutes ces r\u00e9ponses \u00e0 la fois, ce qui le rend caract\u00e9ristiquement contemporain.<\/p>\n<p>En 2019, il n\u2019existe aucune r\u00e8gle coh\u00e9rente concernant la musique ou d\u2019attentes \u00e0 satisfaire. Pensez \u00e0 la \u00ab\u00a0musique du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb. Cette expression, malgr\u00e9 la grande vari\u00e9t\u00e9 de styles qu\u2019elle englobe, a un poids moral et un contenu s\u00e9mantique. La \u00ab\u00a0musique du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb n\u2019a qu\u2019une signification temporelle. Tout ce qu\u2019on peut dire de la musique du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, c\u2019est qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 compos\u00e9e apr\u00e8s le 31 d\u00e9cembre 2000.<\/p>\n<p>Il est facile d\u2019applaudir la situation en tant que manifestation de la \u00ab\u00a0diversit\u00e9\u00a0\u00bb, mais l\u2019absence de normes rend difficile le d\u00e9veloppement d\u2019une culture musicale coh\u00e9rente. Nous ne nous sommes peut-\u00eatre pas beaucoup amus\u00e9s en tant qu\u2019auditeurs dans les ann\u00e9es 1970, s\u00e9rieusement atones, mais le style \u00e9tait ce qu\u2019il \u00e9tait. Maintenant, il semble que tout peut \u00eatre bon pour n\u2019importe quelle raison.<\/p>\n<p>La notion d\u00e9su\u00e8te consistant \u00e0 attribuer du m\u00e9rite \u00e0 la musique conform\u00e9ment \u00e0 des normes esth\u00e9tiques a \u00e9t\u00e9 remplac\u00e9e dans une certaine mesure par l\u2019attribution du m\u00e9rite selon les occasions. Les partitions sont \u00e9crites pour c\u00e9l\u00e9brer des anniversaires ou r\u00e9pondre \u00e0 des imp\u00e9ratifs politiques. Combien des quarante \u00ab\u00a0sesquies\u00a0\u00bb command\u00e9es par le Toronto Symphony Orchestra pour le cent cinquantenaire du Canada seront rejou\u00e9es\u00a0?<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre que ces br\u00e8ves fanfares n\u2019\u00e9taient pas destin\u00e9es \u00e0 survivre. Et peut-\u00eatre ne devrions-nous pas nous inqui\u00e9ter si une commande d\u2019un orchestre ou d\u2019un quatuor \u00e0 cordes n\u2019est jou\u00e9e qu\u2019\u00e0 une ou deux reprises. Aucun autre destin n\u2019attend une composition de ce genre. Seules quelques \u0153uvres survivent \u00e0 leur succ\u00e8s du moment et entrent dans le r\u00e9pertoire. La musique de Claude Vivier (1938-1982) tient toujours la route. Ainsi que les meilleures \u0153uvres de Krzysztof Penderecki (1933-), pour choisir un personnage assez diff\u00e9rent. Le <em>Concerto pour violon<\/em> d\u2019Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) est maintenant devenu une r\u00e9f\u00e9rence, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 n\u00e9glig\u00e9 pendant des d\u00e9cennies comme un artefact d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment r\u00e9trograde. Nous pouvons remercier la nouvelle permissivit\u00e9 pour cela. Mais la plupart des musiques disparues sont d\u00e9finitivement perdues.<\/p>\n<p>On peut affirmer qu\u2019il en a toujours \u00e9t\u00e9 ainsi. Ce que nous consid\u00e9rons comme le r\u00e9pertoire est en r\u00e9alit\u00e9 la pointe de la pointe de l\u2019iceberg. Louis Spohr (1784-1859) \u00e9tait un rival de Beethoven. Ses num\u00e9ros d\u2019opus vont jusqu\u2019\u00e0 154. Tapez son nom sur le moteur de recherche international Bachtrack et vous d\u00e9couvrirez qu\u2019un total de cinq pr\u00e9sentations de ses \u0153uvres sont pr\u00e9vues en 2019. Vraisemblablement, certaines ne sont pas r\u00e9pertori\u00e9es.<\/p>\n<p>M\u00eame parmi les ma\u00eetres reconnus, il existe des zones d\u2019ombre. Les op\u00e9ras de Haydn et Schubert sont ignor\u00e9s. <em>Rusalka<\/em> est le seul op\u00e9ra de Dvo\u0159\u00e1k, sur dix, \u00e0 persister. <em>Samson et Dalila<\/em> le seul op\u00e9ra de Saint-Sa\u00ebns, sur treize. Moins de la moiti\u00e9 des trente-sept op\u00e9ras de Verdi figurent de fa\u00e7on notable dans le r\u00e9pertoire et Verdi est le seul compositeur italien de son temps \u00e0 \u00eatre pris au s\u00e9rieux aujourd\u2019hui. (Une exception est occasionnellement faite pour Ponchielli, compositeur de <em>La Gioconda<\/em>.)<\/p>\n<p>La r\u00e9ception du public joue un r\u00f4le important mais secondaire dans cette dynamique. Les musiciens jouent des \u0153uvres qu\u2019ils per\u00e7oivent comme efficaces et qu\u2019ils aiment eux-m\u00eames. Le processus de vannage est constant. (Le moment est peut-\u00eatre venu de se demander si la musique \u00e9lectronique existe toujours.)<\/p>\n<p>Cependant, il est \u00e9galement vrai que les mauvais morceaux d\u2019une \u00e9poque re\u00e7oivent des accolades de critiques \u00e0 la mode. <em>Become Ocean<\/em> \u2013 un grand m\u00e9lange de sonorit\u00e9s pour orchestre que l\u2019on peut \u00e0 peine qualifier de musique \u2013 a valu en 2014 un prix Pulitzer \u00e0 John Luther Adams, un Am\u00e9ricain ayant exerc\u00e9 le m\u00e9tier d\u2019\u00e9cologiste en Alaska. En 2015, il a remport\u00e9 un Grammy pour la meilleure composition classique contemporaine. De tels honneurs \u00e9taient jadis importants.<\/p>\n<p>Des compositeurs sans aucun sens de l\u2019\u00e9lan harmonique peuvent m\u00e9langer des timbres de surface et acqu\u00e9rir (\u00e0 l\u2019instar de Kaija Saariaho) une renomm\u00e9e en tant qu\u2019exposants du \u00ab\u00a0spectralisme\u00a0\u00bb. Des recours aux manchettes et \u00e0 la politique, encourag\u00e9s par des valeurs de production \u00e9lev\u00e9es, apporteront une apparence de succ\u00e8s \u00e0 des fiascos comme <em>Nixon in China<\/em> de John Adams et <em>JFK<\/em> de David T. Little. Dans aucune de ces extravagances opportunistes le pr\u00e9sident ne semble-t-il porter des v\u00eatements.<\/p>\n<p>N\u00e9anmoins, beaucoup de musique est cr\u00e9\u00e9e. La vari\u00e9t\u00e9 des styles peut rendre la sc\u00e8ne musicale difficile \u00e0 suivre, mais on pourrait soutenir que la grande ouverture de 2019 permet d\u2019\u00e9crire et de jouer un plus grand nombre d\u2019\u0153uvres p\u00e9rennes. Beaucoup d\u2019entre elles sont \u00e9crites par des Canadiens, qu\u2019ils soient de vieux professionnels comme Christos Hatzis et Alexina Louie ou de nouveaux venus comme Jocelyn Morlock et Samy Moussa. Ils ne sont en aucun cas moins dignes d\u2019attention que les minimalistes am\u00e9ricains faciles d\u2019\u00e9coute ou les durs \u00e0 cuire de l\u2019avant-garde europ\u00e9enne.<\/p>\n<p>La m\u00eal\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale pourrait cr\u00e9er des probl\u00e8mes pour les analystes d\u2019aujourd\u2019hui, mais peu importe les styles apparents, j\u2019aime penser que certaines qualit\u00e9s sont immuables. Pour revenir \u00e0 Keller\u00a0: \u00ab\u00a0La bonne musique apporte toujours de la nouveaut\u00e9 de la mani\u00e8re la plus claire, la plus courte et la plus coh\u00e9rente possible dans ce qui ne peut \u00eatre communiqu\u00e9 en dehors de la musique.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Claire, courte, coh\u00e9rente\u00a0? La formule semble trop restrictive \u00e0 l\u2019\u00e8re du <em>Concerto de l\u2019asile<\/em>. Peut-\u00eatre devrions-nous nous tourner vers la pens\u00e9e fondamentale de Schopenhauer qui a d\u00e9crit la musique comme \u00ab\u00a0une copie de la volont\u00e9 elle-m\u00eame\u00a0\u00bb. Cette r\u00e9flexion directe est ce qui rend la musique tellement plus puissante que les autres formes d\u2019arts. \u00ab\u00a0Car ces autres ne parlent que de l\u2019ombre, mais la musique de l\u2019essence.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Traduction par M\u00e9lissa Brien<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Seuls les fous inventent des langues enti\u00e8rement nouvelles\u00a0\u00bb, \u00e9crivait le critique britannique Hans Keller, n\u00e9 \u00e0 Vienne, dans un essai de 1961 pour The Musical Times, portant le m\u00eame titre que celui qui orne cette chronique [The Problem of Modern Music]. 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