{"id":351500,"date":"2017-11-08T23:47:30","date_gmt":"2017-11-09T03:47:30","guid":{"rendered":"http:\/\/myscena.org\/nadia-turbide\/351281\/"},"modified":"2017-11-12T14:24:11","modified_gmt":"2017-11-12T18:24:11","slug":"351281","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/nadia-turbide\/351281\/","title":{"rendered":"\u00c9va Gauthier (1885-1958)  d&#8217;avant-garde (1e partie)"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><em>J\u2019estime que vous \u00eates l\u2019artiste qui avez le plus fait pour la musique <\/em><br \/>\n<em> moderne fran\u00e7aise.<\/em><\/p>\n<p>\u2013 New York, le 26 nov. 1918<span style=\"color: #ff0000;\">1<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p>C\u2019est \u00e0 \u00c9va Gauthier, mezzo-soprano \u00adcanadienne-fran\u00e7aise, que le c\u00e9l\u00e8bre chef \u00add\u2019orchestre Pierre Monteux tenait ces \u00adpropos. Son commentaire a tout pour \u00ad\u00e9tonner quand on sait que l\u2019arriv\u00e9e de la cantatrice \u00e0 New York \u00e9tait \u00e0 la fois r\u00e9cente et fortuite.<\/p>\n<p>\u00c9va Gauthier se trouvait en Nouvelle-Z\u00e9lande, en tourn\u00e9e avec le violoniste Misha Elmann, quand fut d\u00e9clar\u00e9e la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Les deux artistes avaient r\u00e9ussi, de m\u00eame que le pianiste Harold Bauer et le t\u00e9nor canadien-fran\u00e7ais Paul Dufault, \u00e0 s\u2019embarquer, \u00e0 Sydney (Australie), sur le dernier paquebot en partance pour l\u2019Am\u00e9rique. Le <em>Ventura<\/em> jeta l\u2019ancre \u00e0 Honolulu, o\u00f9 \u00c9va en profita pour \u00adparticiper \u00e0 deux concerts de Bauer avant de partir pour San Francisco \u00e0 bord du <em>Sierra<\/em>.<\/p>\n<p>Arriv\u00e9e \u00e0 New York \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 29 ans (on \u00e9tait en octobre 1914), elle allait relever un formidable d\u00e9fi\u00a0: celui de lancer sa carri\u00e8re dans une ville d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s pr\u00e9occup\u00e9e par le conflit europ\u00e9en. De plus, artistes am\u00e9ricains et \u00e9trangers arrivaient d\u2019Europe en foule et \u00addisputaient \u00e0 leurs coll\u00e8gues new-yorkais des d\u00e9bouch\u00e9s d\u00e9j\u00e0 trop rares.<\/p>\n<p>\u00c9va Gauthier jouissait cependant d\u2019un avantage appr\u00e9ciable\u00a0: elle arrivait en Am\u00e9rique tout aur\u00e9ol\u00e9e d\u2019exotisme \u00e0 la suite d\u2019un s\u00e9jour de quatre ans \u00e0 Java avec son mari, un importateur hollandais; ce fut l\u2019occasion pour elle de se produire d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du Sud-Est asiatique. Peut-\u00eatre fut-elle la \u00adpremi\u00e8re cantatrice de formation classique \u00e0 travailler avec le gamelan javanais. Malheureusement, \u00e0 cause de la guerre, son projet d\u2019amener \u00e0 Londres une troupe de musiciens et de danseurs javanais avait d\u00fb \u00eatre abandonn\u00e9 d\u00e9finitivement. Devant cet \u00e9tat de choses et soutenue dans ses efforts par l\u2019\u00e9diteur de musique Rudolph Schirmer et par le compositeur am\u00e9ricain John Alden Carpenter<sup><span style=\"color: #ff0000;\">2<\/span><\/sup>, \u00c9va r\u00e9solut alors de proposer son r\u00e9pertoire javanais au public am\u00e9ricain, et ce, drap\u00e9e de robes indig\u00e8nes \u00e9clatantes. Le \u00adsucc\u00e8s r\u00e9p\u00e9t\u00e9 que lui valurent ses m\u00e9lodies orientales, tant en concerts publics que priv\u00e9s, l\u2019amena \u00e0 les inscrire \u00e0 ses programmes \u00adpendant pr\u00e8s de vingt ans. Malgr\u00e9 des accompagnements \u00ab\u00a0europ\u00e9anisants\u00a0\u00bb du compositeur hollandais Paul Seelig, qui avait \u00adlui-m\u00eame s\u00e9journ\u00e9 longtemps \u00e0 Java et \u00e0 Siam (la Tha\u00eflande actuelle), ce r\u00e9pertoire paraissait suffisamment exotique au public et aux \u00adcritiques nord-am\u00e9ricains.<\/p>\n<div id=\"attachment_351284\" style=\"width: 231px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1-Woman-in-gown_cmyk300.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-351284\" class=\"size-medium wp-image-351284\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/1-Woman-in-gown_cmyk300-221x300.jpg\" alt=\"\" width=\"221\" height=\"300\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-351284\" class=\"wp-caption-text\">\u00c0 21 ans, \u00c9va Gauthier se dirigeait vers une carri\u00e8re plut\u00f4t traditionnelle \u00e0 Londres, en Angleterre, o\u00f9 cette photo a \u00e9t\u00e9 prise. Mais au lieu de remplir son contrat au Covent Garden, elle a trouv\u00e9 son public dans la lointaine Java&#8230; et le reste appartient \u00e0 l\u2019histoire.<\/p><\/div>\n<p>\u00c0 l\u2019exemple de ses coll\u00e8gues, \u00c9va se tourna, \u00e0 l\u2019automne de 1915, vers le vaudeville. M\u00eame sa compatriote et amie Pauline Donalda se produisit avec Houdini au Keith\u2019s Palace Theater<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>3<\/sup><\/span>. En collaboration avec une danseuse classique connue sous le nom de Nila Devi et assist\u00e9e de quatre jeunes femmes, \u00c9va con\u00e7ut un num\u00e9ro de chant et de danse intitul\u00e9 <em>Songmotion<\/em>. Ayant pour toile de fond un temple javanais, elle chantait, assise par terre, pendant que les danseuses illustraient la \u00addramatique des \u0153uvres chant\u00e9es.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es de guerre devaient contribuer \u00adlargement \u00e0 l\u2019essor de la nouvelle industrie du disque. \u00c9va commen\u00e7a \u00e0 graver une s\u00e9rie de microsillons, lesquels constituent une partie importante de l\u2019h\u00e9ritage qu\u2019elle l\u00e9gua \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9. Elle enregistra beaucoup de folklore \u00adcanadien-fran\u00e7ais, dont <em>Un Canadien errant<\/em> et <em>Vive la Canadienne<\/em>, avec quatuor vocal d\u2019hommes, et des m\u00e9lodies accompagn\u00e9es au piano et des pi\u00e8ces pour voix et orchestre.<\/p>\n<p>En 1917, \u00c9va fit la connaissance du compositeur am\u00e9ricain Charles T. Griffes, \u00e9galement passionn\u00e9 de musique orientale; de cette \u00adrencontre naquit une collaboration artistique qui ne se d\u00e9mentit pas jusqu\u2019\u00e0 la mort pr\u00e9matur\u00e9e du compositeur en 1920. \u00c9va pr\u00eata au compositeur des m\u00e9lodies dont il s\u2019inspira dans les <em>Trois Chansons javanaises<\/em> qu\u2019il lui d\u00e9dia et dans <em>Sho-jo<\/em>, ballet qu\u2019il composa pour Michio Ito, danseur japonais et membre du Ballet intime d\u2019Adolf Bolm. \u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1917, \u00c9va va se joindre \u00e0 cette troupe apportant un r\u00e9pertoire diversifi\u00e9 de chants patriotiques am\u00e9ricains et russes et de m\u00e9lodies exotiques.<\/p>\n<div id=\"attachment_351498\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignright\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/2-Group-on-steps_cmyk300.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-351498\" class=\"size-medium wp-image-351498\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/2-Group-on-steps_cmyk300-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"225\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-351498\" class=\"wp-caption-text\">Confiante, \u00c9va Gauthier (assise), pr\u00eate \u00e0 affronter le monde de la musique, est entour\u00e9e de la famille Laurier \u2013 sir Wifrid Laurier se tenant derri\u00e8re elle et sa protectrice lady Laurier \u00e0 l\u2019extr\u00eame gauche..<\/p><\/div>\n<p class=\"-FRIndent\"><span class=\"Normal1\"><span lang=\"FR\">\u00c0 cette \u00e9poque, la carri\u00e8re d\u2019\u00c9va amor\u00e7a un tournant nouveau qui aboutit \u00e0 la cons\u00e9cration de son talent d\u2019interpr\u00e8te de la musique moderne sur la sc\u00e8ne musicale new-yorkaise. Elle dira plus tard qu\u2019elle devait sa ma\u00eetrise du r\u00e9pertoire contemporain \u00e0 l\u2019\u00e9tude approfondie qu\u2019elle avait faite de la musique orientale<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>4<\/sup><\/span>. \u00ab\u00a0Jamais, avouera-t-elle, je ne me serais \u00adlanc\u00e9e dans cette aventure sans une solide \u00adformation classique\u00a0\u00bb<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>5<\/sup><\/span>. Au m\u00eame moment, les compositeurs de musique nouvelle commen\u00e7aient \u00e0 vouloir unir leurs forces pour mieux s\u2019imposer. Aux \u00c9tats-Unis, \u00e9crit Aaron Copland, la musique contemporaine comme mouvement organis\u00e9 date de la fin de la Premi\u00e8re Guerre mondiale<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>6<\/sup><\/span>. \u00c9va Gauthier fut l\u2019une des rares artistes \u00e0 pousser le courage jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9senter des \u0153uvres vocales \u00adnouvelles \u00e0 un New York que la guerre avait abandonn\u00e9 \u00e0 un grand isolement culturel.<\/span><\/span><\/p>\n<p>Le 1<sup>er<\/sup> novembre 1917, \u00c9va donna un r\u00e9cital au Aeolian Hall de New York. Au programme\u00a0: la cr\u00e9ation am\u00e9ricaine des <em>Trois Po\u00e9sies de la lyrique japonaise<\/em> de Stravinski, pour piano et instruments, les <em>Trois Chansons<\/em> de Ravel, <em>Salut \u00e0 toi, soleil<\/em>, un extrait du <em>Coq d\u2019or<\/em> de Rimski-Korsakov de m\u00eame que la premi\u00e8re ex\u00e9cution de <em>Five Poems of Ancient China and Japan<\/em> accompagn\u00e9s au piano par le compositeur, Charles Griffes. \u00c9va faisait figure de pionni\u00e8re en mati\u00e8re de musique de chambre avec voix. Elle n\u2019h\u00e9sitait pas, pour compenser les d\u00e9penses suppl\u00e9mentaires occasionn\u00e9es par l\u2019ajout de musiciens, \u00e0 confectionner ses propres toilettes par ailleurs fort admir\u00e9es lors de ses concerts.<\/p>\n<p>Les programmes d\u2019\u00c9va Gauthier, tout au long de sa carri\u00e8re, alliaient toujours le folklore \u00e0 la musique contemporaine de nombreux pays\u00a0: France, Russie, Angleterre, Allemagne, Espagne, Italie, \u00c9tats-Unis. L\u2019int\u00e9r\u00eat soutenu des compositeurs occidentaux pour la musique et la po\u00e9sie orientale lui assurerait, jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa \u00adcarri\u00e8re, un vaste \u00e9ventail d\u2019\u0153uvres sign\u00e9es Arthur Bliss, John Alden Carpenter, Bainbridge Crist, Maurice Delage, Henry Eicheim, Charles T. Griffes, Gustav Holst, Darius Milhaud, Leo Ornstein, Norman Peterkin, Maurice Ravel, Albert Roussel, Cyril Scott et Igor Stravinski. Son r\u00e9cital \u00e0 New York le 1<sup>er<\/sup> novembre 1917 re\u00e7ut un accueil favorable de la critique; dix journaux de New York, deux de Boston et trois revues signal\u00e8rent ses concerts. Rappelons qu\u2019en 1917 \u00e0 New York, la musique contemporaine, europ\u00e9enne ou am\u00e9ricaine, ne faisait gu\u00e8re de remous. Or \u00c9va, gr\u00e2ce \u00e0 sa personnalit\u00e9, \u00e0 son art consomm\u00e9 et \u00e0 son insatiable curiosit\u00e9 musicale, vint remplir avec succ\u00e8s l\u2019attente d\u2019un public en mal de \u00adnouveaut\u00e9s. M\u00eame les critiques de la vieille garde s\u2019inclinaient devant \u00c9va l\u2019artiste, sinon devant les \u0153uvres qu\u2019elle leur proposait. Dans <em>Musical America<\/em>, on peut lire le commentaire de Herbert F. Peyser, publi\u00e9 \u00e0 la suite d\u2019un r\u00e9cital compos\u00e9, notamment, de vingt et une m\u00e9lodies nouvelles et pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 New York le 22 avril 1918\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Apr\u00e8s avoir r\u00e9sist\u00e9 sto\u00efquement pendant pr\u00e8s de deux heures aux assauts discordants, n\u00e9vrotiques ou assommants d\u2019Acario Cotapos, Leo Ornstein, Charles Griffes, Nat Shildret (sic), Jacques Pintel, Eugene Goossens, Gabriel Grovlez et Maurice Delage, quiconque n\u2019est pas vendu corps et \u00e2me \u00e0 l\u2019ultramoderne se serait saign\u00e9 pour dix mesures de Haydn ou cinq de Schubert. Que Madame Gauthier pr\u00eate sa voix ravissante, son style inimitable et son grand art \u00e0 ces folles \u00ad\u00e9lucubrations, voil\u00e0 qui commande le respect et l\u2019admiration. Ah\u00a0! Mais quel supplice<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>7<\/sup><\/span>\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Au cours de l\u2019automne 1919, \u00c9va fut invit\u00e9e au prestigieux Festival de musique de chambre du Berkshire d\u2019Elizabeth Coolidge, o\u00f9 elle fit conna\u00eetre deux \u0153uvres qu\u2019elle avait chant\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment en Am\u00e9rique\u00a0: de Ravel les <em>Trois Po\u00e8mes<\/em> de St\u00e9phane Mallarm\u00e9 et, de Stravinski, les <em>Trois Po\u00e9sies de la lyrique japonaise.<\/em> Sa participation au festival et les liens d\u2019amiti\u00e9 qu\u2019elle noua avec madame Coolidge l\u2019assisteraient dans ses projets \u00adartistiques \u00e0 venir. \u00c0 la fin de 1919, le compositeur et critique A. Walter Kramer d\u00e9crivait la cantatrice en ces termes\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0(\u2026) une grande pr\u00eatresse du chant moderne [\u2026] On l\u2019\u00e9coute, \u00e9bloui par la \u00adsplendeur de son avant-gardisme, de sa \u00adpr\u00e9sence et de sa ma\u00eetrise. Elle vous fait oublier qu\u2019elle est chanteuse, ce qui n\u2019est pas peu dire. Bref, une personnalit\u00e9 fascinante<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>8<\/sup><\/span>.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>En authentique femme des ann\u00e9es vingt qu\u2019elle \u00e9tait, \u00c9va Gauthier \u00e9tait attir\u00e9e par l\u2019exotisme, l\u2019aventure, la recherche dans le style, la nouveaut\u00e9. D\u00e9j\u00e0 familiaris\u00e9e avec le music-hall par le biais des chansons de Satie, elle recherchait les \u0153uvres d\u2019inspiration orientale et \u00e9largissait sans cesse son r\u00e9pertoire de nouveaut\u00e9s europ\u00e9ennes. Des ann\u00e9es plus tard, elle confiera \u00e0 Henry W. Levinger\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quand je repense \u00e0 ce qu\u2019on appelle \u00admaintenant les \u201cfolles ann\u00e9es vingt\u201d, je revois une \u00e9poque brillant de mille feux, une \u00e9poque extraordinairement haute en couleurs, bourdonnante, prosp\u00e8re et d\u2019une vitalit\u00e9 culturelle saisissante. La musique contemporaine y \u00e9tait devenue soudain un sujet d\u2019int\u00e9r\u00eat, et tout le monde voulait \u00eatre de la partie<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>9<\/sup><\/span>.\u00a0\u00bb\u00ad<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019\u00e9t\u00e9 de 1920, \u00c9va retourna \u00e0 Paris, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de trente-quatre ans. Apr\u00e8s dix ans d\u2019absence, c\u2019est \u00e0 peine si elle reconnut son ancien milieu d\u2019\u00e9tudiante. Paris s\u2019\u00e9tait m\u00e9tamorphos\u00e9 en une ville passionnante, quoique bruyante et marqu\u00e9e au vif par la guerre. \u00c9va avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e par le pr\u00e9sident de la Music League of America, une importante soci\u00e9t\u00e9 de concerts, pour offrir \u00e0 Maurice Ravel une tourn\u00e9e de vingt-cinq concerts en Am\u00e9rique. Ravel d\u00e9clina l\u2019offre, mais ce n\u2019en fut pas moins pour elle l\u2019occasion de faire connaissance avec l\u2019un des grands esprits fran\u00e7ais qui permirent au Paris musical de l\u2019\u00e9poque de rivaliser avec Berlin, sinon de la supplanter. \u00c9va rencontra \u00e9galement \u00c9rik Satie et \u00ab\u00a0les Six\u00a0\u00bb. Le 9 juin, elle re\u00e7ut d\u2019Arcueil le message suivant, couch\u00e9 dans le style humoristique et l\u2019exquise \u00e9criture de Satie\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Madame, excusez-moi, je vous prie, de n\u2019avoir pas r\u00e9pondu plus t\u00f4t \u00e0 votre charmante lettre. Mon festival me prenait tellement de temps \u00e0 mettre sur pied, qu\u2019il m\u2019\u00e9tait impossible de m\u2019occuper m\u00eame des choses les plus agr\u00e9ables\u00a0: visites aux Dames; p\u00eache \u00e0 la ligne; promenade \u00e0 cheval; danse, etc.<\/p>\n<p>Ma pauvre t\u00eate n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 moi\u00a0: Maintenant que je suis redevenu moi-m\u00eame, je pourrai vous rencontrer heureusement.<\/p>\n<p>Roche organise ce meeting. Vous voulez bien, Madame<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>10<\/sup><\/span>\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ayant assist\u00e9 \u00e0 une repr\u00e9sentation de<em> Socrate<\/em> au festival Satie, \u00c9va se rendit \u00e0 Londres entendre <em>Le B\u0153uf sur le toit<\/em> de Milhaud, dont elle devait dire par la suite\u00a0: \u00ab\u00a0Le jazz am\u00e9ricain, c\u2019est de l\u2019enfantillage \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de \u00e7a<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>11<\/sup><\/span>.\u00a0\u00bb Un jeune disciple de Satie, Henri Sauguet, arriv\u00e9 \u00e0 Paris en 1922, se souvient pour sa part qu\u2019\u00ab\u00a0\u00c9va Gauthier \u00e9tait alors une chanteuse c\u00e9l\u00e8bre, elle interpr\u00e9tait les \u00adclassiques et les modernes de l\u2019\u00e9poque [\u2026] Je sais qu\u2019on l\u2019aimait beaucoup autour de moi<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>12<\/sup><\/span>\u00a0\u00bb. \u00c0 Londres, \u00c9va fit la rencontre de Jacques Jean-Aubry, \u00e9crivain fran\u00e7ais et \u00e9diteur \u00admusical du <em>Chesterian<\/em>, qui continua de lui envoyer r\u00e9guli\u00e8rement, apr\u00e8s son retour en Am\u00e9rique, les \u0153uvres vocales les plus r\u00e9centes.<\/p>\n<div id=\"attachment_351286\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/3-Group-around-piano_cmyk300.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-351286\" class=\"size-medium wp-image-351286\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/3-Group-around-piano_cmyk300-300x231.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"231\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-351286\" class=\"wp-caption-text\">\u00ab\u00a0Si un compositeur ne peut pas entendre ses \u0153uvres produites, il perd l\u2019incitation \u00e0 \u00e9crire. Il est futile, de toute fa\u00e7on, de r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 jamais les chansons de Schubert, Schumann et Brahms, si charmantes soient-elles\u00a0\u00bb, a d\u00e9clar\u00e9 \u00c9va Gauthier. Elle a r\u00e9solument soutenu ses contemporains, y compris le r\u00e9pertoire jazz de Gershwin. Dans ce groupe de 1928, elle est assise avec Ravel; Gershwin se tient \u00e0 l\u2019extr\u00eame droite.<\/p><\/div>\n<p>Durant les ann\u00e9es vingt, on vit \u00e9merger \u00e0 New York quelques soci\u00e9t\u00e9s de musique vou\u00e9es \u00e0 la musique contemporaine, dont la Guilde internationale des compositeurs (International Composers\u2019 Guild), la Soci\u00e9t\u00e9 franco-am\u00e9ricaine (Pro Musica), La Ligue des compositeurs (League of Composers) et la Guilde musicale am\u00e9ricaine (American Music Guild). \u00c9va \u00e9tait l\u2019une des rares chanteuses invit\u00e9es r\u00e9guli\u00e8rement par ces soci\u00e9t\u00e9s. La seule \u0153uvre qu\u2019elle jugea bon de refuser fut le <em>Pierrot Lunaire<\/em> de Schoenberg, dont la Guilde internationale des compositeurs, \u00e0 l\u2019automne de 1922, lui proposa la cr\u00e9ation nord-am\u00e9ricaine. Apr\u00e8s avoir \u00e9tudi\u00e9 la partition, elle conclut dans une lettre \u00e0 Carl Engel, un \u00adcoll\u00e8gue et proche ami\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est un tel travail que je ne sais vraiment pas si je puis le [mener \u00e0 terme]. Cette \u0153uvre m\u2019est assez antipathique, car ce n\u2019est ni une chose [ni]l\u2019autre<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>13<\/sup><\/span>.\u00a0\u00bb Le 4 f\u00e9vrier 1923, elle entendit Greta Torpadie interpr\u00e9ter le r\u00f4le et avoua s\u2019\u00eatre tromp\u00e9e. Elle avait tent\u00e9 de la chanter, expliqua-t-elle, alors que l\u2019\u0153uvre \u00e9tait faite pour \u00eatre d\u00e9clam\u00e9e, un peu \u00e0 la mani\u00e8re de Sarah Bernhardt<span style=\"color: #ff0000;\"><sup>14<\/sup><\/span>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><sup>1<\/sup> Lettre, Pierre Monteux \u00e0 \u00c9va Gauthier, 26 novembre 1918.\u00a0\u00a0 Collection Eva Gauthier MNY Amer, New York Public Library.<\/p>\n<p><sup>2<\/sup> \u00c9va Gauthier memoirs, Collection \u00c9va Gauthier MNY Amer, New York Public Library.<\/p>\n<p><sup>3<\/sup> Ruth C. Brotman, Pauline Donalda (Montr\u00e9al: The Eagle Publishing Co. Limited, 1975), p. 80.<\/p>\n<p><sup>4<\/sup> \u00c9va Gauthier, \u201cThe Demand for Unusual Song Programs\u201d, The Etude, (Novembre 1940) : 739.<\/p>\n<p><sup>5<\/sup> \u201cThe Futurist Song Bird\u201d, The Canadian Magazine, 53 (mai 1919) : 518.<\/p>\n<p><sup>6<\/sup> Aaron Copland, Our New Music (New York : McGraw Hill Book Company, 1941), p. 137.<\/p>\n<p><sup>7 <\/sup> Herbert F. Peyser, \u201cUltra Moderns Rule at Gauthier Recital\u201d, Musical America, (4 mai 1918)\u00a0: 48.<\/p>\n<p><sup>8<\/sup> A. Walter Kramer, \u201cGauthier Gives an Enchanting Recital\u201d, Musical America, 31, 8 (20 d\u00e9cembre 1919) : 24.<\/p>\n<p><sup>9<\/sup> \u201cThe Roaring Twenties\u201d, Musical Courier, (1er f\u00e9vrier 1955) : 24.<\/p>\n<p><sup>10<\/sup> Lettre, \u00c9rik Satie \u00e0 \u00c9va Gauthier, 9 juin 1920, Collection Celius Dougherty.<\/p>\n<p><sup>11<\/sup> Olin Downes, \u201cNotes and Comments on Musical Matters\u201d. The Boston Post, (4 d\u00e9cembre 1920).<\/p>\n<p><sup>12<\/sup> Lettre, Henri Sauguet \u00e0 Nadia Turbide, 15 octobre 1984.<\/p>\n<p><sup>13<\/sup> Lettre, \u00c9va Gauthier \u00e0 Carl Engel, 16 novembre 1922, Collection Carl Engel, Library of Congress.<\/p>\n<p><sup>14 <\/sup>Entrevue avec Jordan Massee, 19 d\u00e9cembre 1981, Bogota, New Jersey.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019estime que vous \u00eates l\u2019artiste qui avez le plus fait pour la musique moderne fran\u00e7aise. \u2013 New York, le 26 nov. 19181 C\u2019est \u00e0 \u00c9va Gauthier, mezzo-soprano \u00adcanadienne-fran\u00e7aise, que le c\u00e9l\u00e8bre chef \u00add\u2019orchestre Pierre Monteux tenait ces \u00adpropos. Son commentaire a tout pour \u00ad\u00e9tonner quand on sait que l\u2019arriv\u00e9e de la cantatrice \u00e0 New York<\/p>\n<div class=\"read-more hi\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/fr\/nadia-turbide\/351281\/\" title=\"Read More\">Read More<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":3396,"featured_media":351497,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"rating_form_position":"","rating_results_position":"","mr_structured_data_type":"","footnotes":""},"categories":[17265,17253,17277,394,17251,399,416],"tags":[],"class_list":{"0":"post-351500","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-contemporaine","8":"category-melodie","9":"category-musique-canadienne","10":"category-musique-classique","11":"category-musique-vocale","12":"category-opera-fr","13":"category-non-classe","14":"type-article-fr","15":"type-nouvelles","16":"volume-volume-23","17":"issue-vol-23-issue-3-fr","18":"section-articles-de-fond"},"featured_image_src":"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Profile-of-woman-with-headdress_cmyk300-1.jpg","blog_images":{"medium":"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Profile-of-woman-with-headdress_cmyk300-1.jpg","large":"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Profile-of-woman-with-headdress_cmyk300-1.jpg"},"acf":[],"aioseo_notices":[],"ams_acf":[{"key":"volume","label":"Volume","value":[]},{"key":"number","label":"Number","value":[]},{"key":"performer_1","label":"Performer 1","value":""},{"key":"performer_2","label":"Performer 2","value":""},{"key":"other_info","label":"Other info","value":""},{"key":"ink_amazon","label":"Ink Amazon","value":""},{"key":"archambault","label":"archambault link","value":""},{"key":"price","label":"Price","value":""},{"key":"source_url","label":"Source URL","value":""},{"key":"author_name","label":"Author","value":""},{"key":"editchoice","label":"Editor\u2019s Choice","value":[]},{"key":"is_cover_story","label":"Is Cover Story","value":[]}],"multi-rating":{"mr_rating_results":[]},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/351500"}],"collection":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3396"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=351500"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/351500\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/351497"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=351500"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=351500"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=351500"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}