{"id":351490,"date":"2017-11-06T21:54:25","date_gmt":"2017-11-07T01:54:25","guid":{"rendered":"http:\/\/myscena.org\/alexandre-da-costa\/journey-oneself-alexandre-da-costa\/"},"modified":"2017-11-12T13:10:08","modified_gmt":"2017-11-12T17:10:08","slug":"journey-oneself-alexandre-da-costa","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/alexandre-da-costa\/journey-oneself-alexandre-da-costa\/","title":{"rendered":"Le voyage vers soi-m\u00eame"},"content":{"rendered":"<p>Pendant toute mon enfance, je n\u2019ai eu conscience que de deux champs d\u2019int\u00e9r\u00eat\u00a0: l\u2019art et l\u2019\u00e9ducation. Je voyais ma m\u00e8re enseigner le piano et peindre ses toiles, alors que mon p\u00e8re \u0153uvrait dans le milieu du th\u00e9\u00e2tre. Je ne me suis donc jamais vraiment demand\u00e9 ce que je voulais faire. \u00c0 cinq ans, je disais vouloir devenir \u00ab\u00a0soliste international\u00a0\u00bb, des termes plut\u00f4t complexes pour un jeune enfant, mais qui me venaient directement de ma rencontre avec Yehudi Menuhin. Je me rappelle en effet avoir rencontr\u00e9 cet homme extraordinaire lors de son passage \u00e0 Montr\u00e9al en 1983. Ma m\u00e8re et moi voulions assister au concert de Menuhin \u00e0 la salle Claude-Champagne et, en entrant, nous sommes tomb\u00e9s sur nul autre que le maestro Menuhin lui-m\u00eame qui se pr\u00e9parait pour entrer en sc\u00e8ne. Avec toute mon innocence de bambin, je lui ai dit qu\u2019il \u00e9tait mon idole et que j\u2019\u00e9coutais religieusement toutes ses cassettes de documentaires destin\u00e9s aux enfants. Je me rappelle qu\u2019il a souri, m\u2019a dit quelques mots dont je ne me souviens pas et m\u2019a pass\u00e9 la main dans les cheveux de mani\u00e8re paternelle. Je peux aujourd\u2019hui dire que ce moment a marqu\u00e9 le d\u00e9but de ma qu\u00eate musicale et artistique.<\/p>\n<p>L\u2019enseignement est au c\u0153ur de l\u2019apprentissage musical, et ce, depuis le tout d\u00e9but du processus. Pour nourrir des ambitions s\u00e9rieuses en musique classique, il faut commencer \u00e0 apprendre et travailler un instrument tr\u00e8s t\u00f4t, mais il est difficile de trouver un bon professeur qui s\u2019adapte bien aux enfants. C\u2019est tout un art de pouvoir inspirer un enfant de cinq ou six ans et de le convaincre qu\u2019il doit s\u2019exercer s\u00e9rieusement tous les jours. Bien s\u00fbr, les parents doivent aider, mais si l\u2019enfant ne veut pas et ne d\u00e9montre aucun enthousiasme, c\u2019est peine perdue. J\u2019ai eu la chance d\u2019avoir de tr\u00e8s bons professeurs pendant mon enfance. Ces professeurs m\u2019ont donn\u00e9 le go\u00fbt de me perfectionner et une rigueur \u00e0 la hauteur de mes ambitions.<\/p>\n<p>Avant m\u00eame d\u2019aller \u00e0 l\u2019universit\u00e9, les jeunes musiciens ont d\u00e9j\u00e0 plus d\u2019une d\u00e9cennie d\u2019exp\u00e9rience d\u2019enseignement individuel avec des professeurs de tr\u00e8s haut niveau qui partagent leur expertise. C\u2019est un syst\u00e8me d\u2019apprentissage vraiment tr\u00e8s particulier qui diff\u00e8re compl\u00e8tement du syst\u00e8me traditionnel et g\u00e9n\u00e9ral, o\u00f9 on peut imaginer des classes de plus de trente \u00e9l\u00e8ves qui re\u00e7oivent des informations et des demandes d\u2019un seul professeur. En musique, cette relation privil\u00e9gi\u00e9e avec un grand professeur est quasi parentale, puisque l\u2019enseignant devient plus qu\u2019un simple outil de transmission de l\u2019information\u00a0: c\u2019est un confident, une idole, un grand manitou et parfois m\u00eame, un rival et un adversaire. Les \u00e9tudiants en musique poss\u00e8dent donc une maturit\u00e9 plut\u00f4t remarquable lorsqu\u2019ils arrivent aux cycles sup\u00e9rieurs de l\u2019universit\u00e9.<\/p>\n<p>Ma trajectoire a \u00e9t\u00e9 un peu diff\u00e9rente de celle de certains coll\u00e8gues puisqu\u2019avant l\u2019\u00e2ge de 18 ans, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 obtenu mon baccalaur\u00e9at en piano et une ma\u00eetrise en violon. J\u2019ai eu la chance de br\u00fbler quelques \u00e9tapes gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019ouverture de certains professeurs qui m\u2019ont fait gagner quelques ann\u00e9es d\u00e8s la petite \u00e9cole. J\u2019ai termin\u00e9 mon secondaire \u00e0 quinze ans et j\u2019ai utilis\u00e9 mes trois ans dans le syst\u00e8me universitaire pour fr\u00e9quenter deux institutions dans deux voies diff\u00e9rentes, mais compl\u00e9mentaires (piano et violon) et ainsi obtenir mes dipl\u00f4mes quasi simultan\u00e9ment. Ce processus a aussi eu des r\u00e9percussions moins positives, puisque j\u2019ai senti la tension que cr\u00e9ait mon jeune \u00e2ge \u00e0 l\u2019universit\u00e9 et que je n\u2019ai pas pu me rapprocher des professeurs comme je l\u2019aurais souhait\u00e9, ce qui a eu un impact dans ma carri\u00e8re acad\u00e9mique. En effet, il ne faut jamais sous-estimer la valeur des contacts \u00e9l\u00e8ves-professeurs et ce que ces relations peuvent apporter plus tard. Par exemple, un bon \u00e9l\u00e8ve qui aura cr\u00e9\u00e9 des ponts avec ses professeurs aura plus de chances de s\u2019associer avec cette institution dans le futur ou de b\u00e9n\u00e9ficier des recommandations de ces m\u00eames enseignants dans le milieu professionnel, une fois sorti du syst\u00e8me universitaire. Si j\u2019ai un conseil essentiel \u00e0 donner aux nouveaux \u00e9tudiants, ce serait de bien choisir son institution et de voir chaque cours, chaque relation avec le corps enseignant et chaque prestation comme une opportunit\u00e9 de niveau professionnel pouvant avoir un impact sur la vie future. Le choix de l\u2019emplacement de l\u2019universit\u00e9 o\u00f9 on \u00e9tudie est d\u2019une importance capitale, puisque les liens qui se tissent pendant les quelques ann\u00e9es d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures sont souvent plus pr\u00e9cieux qu\u2019on ne le pense. Si par exemple un \u00e9tudiant fran\u00e7ais vient s\u2019\u00e9tablir au Qu\u00e9bec pendant son baccalaur\u00e9at, il y a de fortes chances qu\u2019il y reste apr\u00e8s l\u2019obtention de son dipl\u00f4me. Pour ma part, c\u2019est ce qui s\u2019est pass\u00e9. Je suis parti pour l\u2019Europe apr\u00e8s avoir obtenu ma ma\u00eetrise en pensant y rester quelques ann\u00e9es pour \u00e9tudier avec Zakhar Bron, celui que je consid\u00e9rais comme le meilleur professeur au monde pour les aspirants solistes (la liste de ses \u00e9l\u00e8ves inclut Maxim Vengerov, Vadim Repin et d\u2019innombrables violons solos des plus prestigieux orchestres dont ceux de Berlin, Londres et Vienne). Apr\u00e8s mes \u00e9tudes avec Bron, je suis rest\u00e9 en Europe plus d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es \u2013 il \u00e9tait simplement trop difficile de partir d\u2019un endroit o\u00f9 je me sentais libre et accompli, entour\u00e9 de beaut\u00e9 et d\u2019histoire.<\/p>\n<p>L\u2019enseignement a donc toujours \u00e9t\u00e9 au centre de ma vie professionnelle et personnelle. \u00c0 douze ans, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 des \u00e9l\u00e8ves de cinq ou six ans. Au d\u00e9but de la vingtaine, j\u2019avais de nombreux engagements comme soliste invit\u00e9 d\u2019orchestres et on m\u2019offrait souvent de donner des cours de ma\u00eetre dans les villes o\u00f9 je passais. J\u2019ai donn\u00e9 beaucoup de le\u00e7ons publiques dans des dizaines de pays et ce fut une excellente formation, car lorsqu\u2019on enseigne en priv\u00e9, il n\u2019y a aucune tension \u00e0 part celle qu\u2019on veut bien garder entre l\u2019\u00e9l\u00e8ve et soi-m\u00eame. Quand on enseigne \u00e0 un \u00e9l\u00e8ve devant des centaines de personnes, il faut rapidement se faire une id\u00e9e de la psychologie de l\u2019\u00e9l\u00e8ve afin d\u2019offrir aux auditeurs une le\u00e7on int\u00e9ressante, mais aussi profond\u00e9ment inspirante pour l\u2019\u00e9l\u00e8ve qui joue, qu\u2019il soit d\u2019un niveau avanc\u00e9 ou non. Cette s\u00e9rie de le\u00e7ons publiques m\u2019a appris \u00e0 r\u00e9agir \u00e0 la vitesse de l\u2019\u00e9clair pour aller puiser dans mes connaissances et les transmettre de mani\u00e8re s\u00e9rieuse et positive. Il faut bien appuyer sur le mot \u00ab\u00a0positif\u00a0\u00bb, puisque pour enseigner la musique, il faut comprendre que les \u00e9l\u00e8ves doivent surmonter des d\u00e9fis qui ne sont pas n\u00e9cessairement li\u00e9s \u00e0 la technique de l\u2019instrument ou \u00e0 la musicalit\u00e9, mais plut\u00f4t des d\u00e9fis psychologiques reli\u00e9s \u00e0 toutes sortes de complexes et de peurs, dont celle de jouer en public.<\/p>\n<p>Pour ce faire, il y a les techniques appliqu\u00e9es par les grands ma\u00eetres depuis pr\u00e8s de cent ans. Pour le violon, la plus efficace, mais la plus brutale, a \u00e9t\u00e9 celle de l\u2019\u00e9cole sovi\u00e9tique. En effet, le bloc de l\u2019URSS abritait une arm\u00e9e de grands et de fantastiques musiciens, tous motiv\u00e9s par le d\u00e9sir artificiel de se d\u00e9marquer dans le syst\u00e8me communiste afin de pouvoir acc\u00e9der aux avantages r\u00e9serv\u00e9s aux meilleurs de leurs milieux respectifs. Tels les athl\u00e8tes olympiens, les musiciens se sont mis \u00e0 voir l\u2019art de jouer d\u2019un instrument \u00e0 un tr\u00e8s haut niveau comme un moyen d\u2019acc\u00e9der \u00e0 une vie meilleure. Pour l\u2019enseignant, tout semblait permis, puisque les professeurs et les \u00e9l\u00e8ves qui r\u00e9ussissaient \u00e0 bien repr\u00e9senter leur pays en obtenant des prix et des m\u00e9dailles dans des concours internationaux se voyaient r\u00e9compens\u00e9s au retour. Des techniques d\u2019enseignement qui relevaient davantage du contr\u00f4le psychologique, du lavage de cerveau et de l\u2019entra\u00eenement militaire ont \u00e9t\u00e9 appliqu\u00e9es \u00e0 d\u2019innombrables musiciens qui ont aujourd\u2019hui marqu\u00e9 l\u2019histoire. Mon ma\u00eetre Bron nous a racont\u00e9 de nombreuses histoires d\u2019horreurs, concernant entre autres la pr\u00e9paration des concours. Il para\u00eet que des comit\u00e9s de professeurs r\u00e9veillaient les \u00e9l\u00e8ves dou\u00e9s en plein milieu de la nuit et leur faisaient jouer sur place de longs programmes tr\u00e8s difficiles pour qu\u2019ils puissent devenir des machines \u00e0 r\u00e9flexes et des b\u00eates de concours qui ne seraient pas affect\u00e9es par le stress et les impr\u00e9vus. On peut dire que cela fut efficace pendant un certain nombre d\u2019ann\u00e9es, puisque de ce syst\u00e8me sont n\u00e9s des artistes merveilleux. Ce qu\u2019on ne dit pas, c\u2019est le tort que ces techniques de pseudo-enseignement ont laiss\u00e9. Un vrai musicien doit \u00eatre inspir\u00e9, non forc\u00e9. L\u2019art et la beaut\u00e9 naissent de la n\u00e9cessit\u00e9, mais aussi de l\u2019\u00e9merveillement, du d\u00e9sir sinc\u00e8re de partager, du travail acharn\u00e9 et de l\u2019ambition. C\u2019est un savant m\u00e9lange que l\u2019enseignant doit savoir concocter pour inciter l\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 prendre un chemin ou l\u2019autre.<\/p>\n<div id=\"attachment_351484\" style=\"width: 310px\" class=\"wp-caption alignleft\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Teaching-ADC2-CMYK.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-351484\" class=\"size-medium wp-image-351484\" src=\"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/Teaching-ADC2-CMYK-300x214.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"214\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-351484\" class=\"wp-caption-text\">Photo: Kathy Wheatley<\/p><\/div>\n<p>Mon exp\u00e9rience d\u2019\u00e9tudiant est n\u00e9e d\u2019un m\u00e9lange de plusieurs sc\u00e9narios. J\u2019ai commenc\u00e9 au Conservatoire du Qu\u00e9bec o\u00f9 j\u2019ai pu me former \u00e0 un haut niveau en tant que musicien complet. Gr\u00e2ce \u00e0 ce syst\u00e8me qui incluait les ann\u00e9es pr\u00e9paratoires, j\u2019ai pu devenir tr\u00e8s t\u00f4t un \u00ab\u00a0lettr\u00e9\u00a0\u00bb musical; je me rappelle par exemple avoir pass\u00e9 des examens de lecture \u00e0 vue \u00e0 douze ans en lisant dans cinq cl\u00e9s diff\u00e9rentes (sol, fa, do, etc.). En comparaison, je pense que les \u00e9l\u00e8ves de violon que je rencontre aujourd\u2019hui ne pourraient probablement pas lire les notes dans une cl\u00e9 autre que la cl\u00e9 de sol (utilis\u00e9e pour l\u2019\u00e9criture du violon), car peu de ces \u00e9l\u00e8ves ont re\u00e7u une formation pr\u00e9universitaire autre que celle de jouer d\u2019un instrument. J\u2019ai ensuite appris selon le syst\u00e8me sovi\u00e9tique avec mon ma\u00eetre Bron. \u00c0 le c\u00f4toyer pendant quatre ann\u00e9es, je suis devenu litt\u00e9ralement l\u2019un de ses proches ap\u00f4tres. Nous \u00e9tions un petit groupe de violonistes ambitieux qui le suivaient partout. Cela ne nous d\u00e9rangeait pas de faire du stop, dormir dans des gares et d\u2019attendre toute la journ\u00e9e que le ma\u00eetre nous donne quelques minutes d\u2019attention et de le\u00e7ons dans l\u2019espoir de devenir, \u00e0 son contact, un \u00ab\u00a0grand violoniste\u00a0\u00bb. Et mon ma\u00eetre savait comment jouer avec les esprits\u00a0! Je me rappellerai toujours qu\u2019il nous faisait venir dans son studio, le matin tr\u00e8s t\u00f4t, et il nous donnait une heure approximative de le\u00e7on, souvent tard le soir. Il pr\u00e9sumait donc qu\u2019on allait s\u2019enfermer toute la journ\u00e9e dans un local de r\u00e9p\u00e9tition. S\u2019il nous trouvait hors de notre local \u00e0 un certain moment de la journ\u00e9e, il annulait carr\u00e9ment la le\u00e7on en disant que si on avait le temps d\u2019aller prendre le soleil ou jaser, alors on n\u2019avait pas besoin de ses enseignements\u00a0! Bref, le contr\u00f4le psychologique total et d\u00e9mesur\u00e9\u00a0! Je dois cependant dire que cela a donn\u00e9 des r\u00e9sultats. En sortant de son cours, j\u2019\u00e9tais form\u00e9, \u00ab\u00a0drill\u00e9\u00a0\u00bb comme on dit dans l\u2019arm\u00e9e. Je pouvais supporter le stress sans probl\u00e8me, rester de glace devant des situations extr\u00eames et je pouvais faire face aux nombreuses techniques d\u2019intimidation de certains chefs d\u2019orchestre.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 ce moment que la vraie vie de musicien a commenc\u00e9. Je suis parti pour Vienne o\u00f9 j\u2019ai obtenu un dipl\u00f4me de cycle sup\u00e9rieur. Dans cette ville, aucune technique de contr\u00f4le n\u2019est requise puisque la ville elle-m\u00eame donne aux musiciens une perspective unique. \u00c0 Vienne, on retrouve tous les niveaux en musique, le meilleur et le pire. Selon la pr\u00e9paration et le s\u00e9rieux, on acc\u00e9dera \u00e0 un niveau ou un autre et on pourra int\u00e9grer la communaut\u00e9 musicale ou non. C\u2019est tout simplement la loi de la jungle\u00a0: seul le plus fort survivra. En arrivant \u00e0 Vienne, je croyais tout savoir, tout conna\u00eetre et pouvoir jouer n\u2019importe quoi au plus haut niveau\u2026 Je ne m\u2019\u00e9tais jamais autant tromp\u00e9. Je savais certes jouer du violon et je pouvais bouger les doigts plus vite que l\u2019\u00e9clair, mais \u00e9tais-je un vrai musicien intelligent et \u00e9duqu\u00e9\u00a0? Non, il me fallait maintenant devenir un \u00e9rudit, avoir la soif de trouver la signification profonde de la musique. J\u2019ai donc rencontr\u00e9 des professeurs incroyables, des violonistes, des chefs d\u2019orchestre et d\u2019autres musiciens. J\u2019ai tellement appris en les c\u00f4toyant, en \u00e9changeant et en jouant pour eux. Je mesure aujourd\u2019hui la valeur incroyable de ces enseignements respectueux et inspirants et me rappellerai toujours mes le\u00e7ons avec Rainer Honeck, violon solo de l\u2019Orchestre philharmonique de Vienne, Gerhard Schulz, membre du Quatuor Alban Berg, Johannes Wildner, chef de grand renom et ex-membre de l\u2019Orchestre philharmonique de Vienne. Ces gens ne m\u2019ont jamais impos\u00e9 un choix musical, ne m\u2019ont jamais fait remarquer mon ignorance, mais ont plut\u00f4t soulev\u00e9 des questions cruciales qui m\u2019ont donn\u00e9 le go\u00fbt de m\u2019instruire et de parfaire mon \u00e9ducation musicale. Je dois aussi mentionner quelque chose d\u2019incroyable\u00a0: aucun de ces musiciens n\u2019a exig\u00e9 de r\u00e9tribution pour les innombrables heures de le\u00e7ons qu\u2019ils m\u2019ont donn\u00e9es en priv\u00e9, sans que je ne sois rattach\u00e9 \u00e0 aucune institution. Bref, ces musiciens ont donn\u00e9 de leur temps pr\u00e9cieux pour aider un jeune musicien qui semblait motiv\u00e9. Ce sont des cadeaux qui ont marqu\u00e9 ma jeunesse et aujourd\u2019hui, en tant qu\u2019\u00e9ducateur, je tente de redonner au suivant et de faire don de mon temps le plus souvent possible pour aider les \u00e9tudiants passionn\u00e9s qui d\u00e9montrent une ambition saine et \u00e9clair\u00e9e.<\/p>\n<p>C\u2019est donc ce bagage, et plus encore, qui dicte aujourd\u2019hui mon comportement en tant que professeur. Je veux \u2013 comme tous mes coll\u00e8gues, j\u2019en suis s\u00fbr \u2013 \u00eatre la combinaison de tous mes professeurs, tout en \u00e9tant la version ultime de ce qu\u2019on aurait souhait\u00e9 comme professeur unique. J\u2019\u0153uvre en tant qu\u2019\u00e9ducateur dans le syst\u00e8me d\u2019\u00e9ducation sup\u00e9rieure depuis plus d\u2019une d\u00e9cennie et j\u2019emmagasine les exp\u00e9riences qui m\u2019ont chang\u00e9 et qui m\u2019ont fait prendre conscience des r\u00e9elles n\u00e9cessit\u00e9s des \u00e9tudiants d\u2019aujourd\u2019hui. En effet, la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019aujourd\u2019hui n\u2019est pas celle des ann\u00e9es de la guerre froide ni de l\u2019\u00e2ge d\u2019or des \u00e9tiquettes discographiques et des grandes agences ou des orchestres sans cesse subventionn\u00e9s par les gouvernements. Aujourd\u2019hui, les jeunes dipl\u00f4m\u00e9s doivent faire face \u00e0 un monde plus diversifi\u00e9, plus complexe, plus comp\u00e9titif et o\u00f9 l\u2019argent se fait plus rare. Bref, c\u2019est un monde diff\u00e9rent de celui de mes propres professeurs et s\u00fbrement diff\u00e9rent du mien. Il faut donc garder cette r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019industrie en m\u00e9moire.<\/p>\n<p>C\u2019est aussi diff\u00e9rent en partie \u00e0 cause de la mondialisation. Il y a trente ans, en prenant pour exemple l\u2019Orchestre philharmonique de Vienne, il \u00e9tait normal de penser qu\u2019un certain professeur de Vienne puisse ouvrir une porte majeure pour acc\u00e9der \u00e0 ce prestigieux ensemble. Il fut un temps o\u00f9 la majorit\u00e9 des membres d\u2019une section de l\u2019orchestre \u00e9taient issus de la m\u00eame classe et utilisaient le m\u00eame style de jeu musical. Sauf qu\u2019aujourd\u2019hui, les jeunes interpr\u00e8tes viennent de partout, sont d\u2019\u00e2ges diff\u00e9rents et de milieux culturels diversifi\u00e9s. Une audition est devenue un concours d\u2019habilet\u00e9 extr\u00eamement pointu et on peut comprendre que certaines cultures d\u2019enseignement pr\u00e9parent les jeunes mieux que d\u2019autres. Il faut donc esp\u00e9rer que le syst\u00e8me dans lequel on \u0153uvre sera assez flexible pour s\u2019adapter aux r\u00e9alit\u00e9s de l\u2019industrie.<\/p>\n<p>J\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9tudi\u00e9 principalement dans deux syst\u00e8mes compl\u00e8tement diff\u00e9rents, soit le syst\u00e8me des conservatoires europ\u00e9ens ax\u00e9 principalement sur la ma\u00eetrise de l\u2019instrument et le syst\u00e8me des universit\u00e9s anglo-saxonnes qui met l\u2019accent surtout sur les connaissances g\u00e9n\u00e9rales et sp\u00e9cifiques ainsi que la recherche. Le meilleur des deux mondes se trouve probablement \u00e0 cheval entre les deux philosophies de ces syst\u00e8mes et un grand nombre d\u2019institutions offrent diff\u00e9rents types d\u2019adaptation entre les deux visions.<\/p>\n<p>Mon exp\u00e9rience en tant qu\u2019\u00e9tudiant et \u00e9ducateur m\u2019a rapidement pouss\u00e9 \u00e0 vouloir \u00e9laborer mon propre programme de cordes en collaboration avec une universit\u00e9 voulant mettre sur pied un d\u00e9partement s\u00e9rieux et solide. Je me rappelle avoir voulu faire le saut, il y a dix ans, entre une carri\u00e8re totalement concentr\u00e9e sur les concerts solos et une vie professionnelle partag\u00e9e entre l\u2019enseignement et mes activit\u00e9s de soliste. Ayant v\u00e9cu quatorze ans en Europe, je me savais amoureux de ce continent, mais je savais aussi que mes ambitions d\u2019\u00e9ducateur ne pourraient pas n\u00e9cessairement \u00eatre reconnues dans les syst\u00e8mes gouvernementaux europ\u00e9ens, que ce soit en France, en Espagne ou m\u00eame en Allemagne. Il me fallait pouvoir acc\u00e9der \u00e0 un syst\u00e8me d\u2019universit\u00e9 anglo-saxonne qui se concentre aussi sur la ma\u00eetrise sans compromis de l\u2019instrument. J\u2019ai cherch\u00e9 relativement longtemps pour me rendre compte qu\u2019un des seuls endroits \u2013 et probablement le meilleur \u2013 pour d\u00e9velopper ma carri\u00e8re d\u2019\u00e9ducateur dans une position de d\u00e9cision et o\u00f9 je pourrais \u00eatre un leader d\u00e8s le d\u00e9part serait l\u2019Australie. Ce pays, bien que tr\u00e8s lointain d\u2019un point de vue g\u00e9ographique, est extr\u00eamement proche du Canada par sa philosophie et sa politique, et proche du Qu\u00e9bec parce que deux cultures s\u2019y retrouvent, soit celle du \u00ab\u00a0nouveau monde\u00a0\u00bb et celle de l\u2019Europe. En effet, l\u2019Australie est un hybride du Royaume-Uni et du mod\u00e8le am\u00e9ricain, comme chez nous nous sommes tiraill\u00e9s, par nos atomes crochus, entre la France et l\u2019Am\u00e9rique.<\/p>\n<p>C\u2019est donc la raison principale pour laquelle j\u2019ai choisi d\u2019accepter cette offre en Australie et de prendre le poste de chef de d\u00e9partement de la Western Australian Academy for the Performing Arts \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Edith Cowan de Perth. J\u2019y ai trouv\u00e9 l\u2019endroit o\u00f9 je pourrais d\u00e9velopper un d\u00e9partement de cordes fort, sur les bases de l\u2019enseignement de haut niveau que j\u2019ai eu la chance de recevoir, et dans un contexte moderne et cr\u00e9atif. \u00c0 la WAAPA, mes \u00e9tudiants c\u00f4toient des danseurs de ballet, des acteurs, des musiciens se sp\u00e9cialisant en jazz, en classique et en musique \u00e9lectronique, des sculpteurs et des peintres. En bref, le campus est une \u00eele de cr\u00e9ation o\u00f9 tous se c\u00f4toient et \u00e9changent. Un mini-Paris des temps modernes dans un endroit o\u00f9 il fait bon vivre et o\u00f9 l\u2019isolation g\u00e9ographique am\u00e8ne les gens \u00e0 se surpasser. C\u2019est un terroir id\u00e9al pour \u00e9laborer mon projet, am\u00e9nager un m\u00e9lange des syst\u00e8mes et perfectionner les outils pour r\u00e9aliser mes ambitions. Ma relation avec la WAAPA est aussi bidirectionnelle\u00a0: chaque jour au sein de ce syst\u00e8me me pousse \u00e0 me r\u00e9inventer en tant qu\u2019universitaire. Je ne suis pas qu\u2019un professeur de violon, je suis un coll\u00e8gue, un chercheur et l\u2019un des b\u00e2tisseurs de l\u2019universit\u00e9. Je suis moi-m\u00eame un \u00e9l\u00e8ve puisque je fais un doctorat, ce qui m\u2019am\u00e8ne \u00e0 mettre par \u00e9crit ma vision\u00a0: un processus intellectuel complexe, mais s\u00fbrement enrichissant. J\u2019ai toujours \u00e9prouv\u00e9 une certaine r\u00e9ticence au sujet de l\u2019obtention d\u2019un dipl\u00f4me de 3<sup>e<\/sup> cycle (doctorat) en tant que musicien actif. J\u2019ai rencontr\u00e9 des centaines de chefs d\u2019orchestre extr\u00eamement instruits qui parlaient une demi-douzaine de langues, pouvaient ais\u00e9ment discuter de toutes les facettes de la direction d\u2019orchestre, de l\u2019\u00e9criture musicale et de l\u2019histoire de la musique. Bref, des musiciens dont la carri\u00e8re et les publications auraient d\u00fb \u00eatre amplement reconnues comme \u00e9quivalentes au doctorat. Cependant, le monde moderne semble vouloir tout mesurer \u00e0 des fins d\u2019administration et vouloir mettre l\u2019art et les artistes dans un moule plus pr\u00e8s de la science et de l\u2019ing\u00e9nierie&#8230; Mais je dois reconna\u00eetre que l\u2019obligation de pr\u00e9senter des conf\u00e9rences, comme celle que j\u2019ai donn\u00e9e l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re au TEDx, m\u2019a permis de r\u00e9aliser l\u2019utilit\u00e9 d\u2019\u00e9crire une th\u00e8se, que ce soit de ma\u00eetrise ou de doctorat. Ce processus peut servir d\u2019outil suppl\u00e9mentaire pour aiguiser mon sens de la communication et \u00e9claircir ma vision. On verra o\u00f9 ce processus me m\u00e8nera, mais pour le moment je n\u2019y vois que du positif et la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9lever mon niveau d\u2019expertise.<\/p>\n<p>Je tenterai toujours d\u2019offrir la palette de connaissances et d\u2019information la plus compl\u00e8te \u00e0 mes \u00e9tudiants et je continuerai de croire que la plus grande forme d\u2019enseignement musical se situe au-del\u00e0 des r\u00e8gles, des conseils et des param\u00e8tres qu\u2019un \u00e9ducateur peut partager et que la vision artistique appliqu\u00e9e au moyen de vraies situations professionnelles est au c\u0153ur de l\u2019inspiration qui change les vies de tant de jeunes qui d\u00e9sirent faire de la musique la constante de leur existence. \u00c9tudier avec un professeur actif qui m\u00e8ne une carri\u00e8re professionnelle d\u2019artiste de haut niveau est probablement ce qui motive le plus les musiciens de demain. \u00c0 la diff\u00e9rence des autres professions, la musique ne se base pas seulement sur l\u2019\u00e9tude du concret dans un cercle ferm\u00e9, il faut ouvrir son esprit, comprendre les \u00e9tats \u00e9motifs des compositeurs que nous jouons, se comprendre soi-m\u00eame et se r\u00e9inventer constamment en plongeant dans nos \u00e9motions les plus profondes pour arriver \u00e0 transmettre l\u2019essence de la musique et faire oublier le mode que nous utilisons \u2013 nos instruments \u2013 pour ne laisser place qu\u2019\u00e0 la qu\u00eate de l\u2019extase humaine.<\/p>\n<blockquote><p>Laur\u00e9at d\u2019un prix Juno, Alexandre Da Costa est directeur des cordes et professeur associ\u00e9 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Edith Cowan (Western Australian Academy of Performing Arts), directeur artistique du Festival International Hautes-Laurentides et directeur artistique d\u2019Acacia Classics Productions. Il enregistre pour Spectra Musique et SONY Classical, et joue le Stradivarius \u201cDeveault\u201d de 1701 pr\u00eat\u00e9 par ses amis Guy et Maryse Deveault.<\/p><\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pendant toute mon enfance, je n\u2019ai eu conscience que de deux champs d\u2019int\u00e9r\u00eat\u00a0: l\u2019art et l\u2019\u00e9ducation. Je voyais ma m\u00e8re enseigner le piano et peindre ses toiles, alors que mon p\u00e8re \u0153uvrait dans le milieu du th\u00e9\u00e2tre. Je ne me suis donc jamais vraiment demand\u00e9 ce que je voulais faire. \u00c0 cinq ans, je disais<\/p>\n<div class=\"read-more hi\"><a href=\"https:\/\/myscena.org\/fr\/alexandre-da-costa\/journey-oneself-alexandre-da-costa\/\" title=\"Continuer\">Continuer<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":3394,"featured_media":351489,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"rating_form_position":"","rating_results_position":"","mr_structured_data_type":"","footnotes":""},"categories":[416],"tags":[],"class_list":{"0":"post-351490","1":"post","2":"type-post","3":"status-publish","4":"format-standard","5":"has-post-thumbnail","7":"category-non-classe","8":"type-nouvelles","9":"volume-volume-23","10":"issue-vol-23-issue-3-fr","11":"section-en-couverture"},"featured_image_src":"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/AlexandreDacosta_HR2_7111LD_40in-3.jpg","blog_images":{"medium":"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/AlexandreDacosta_HR2_7111LD_40in-3.jpg","large":"https:\/\/myscena.org\/wp-content\/uploads\/2017\/11\/AlexandreDacosta_HR2_7111LD_40in-3.jpg"},"acf":[],"aioseo_notices":[],"ams_acf":[{"key":"volume","label":"Volume","value":[]},{"key":"number","label":"Number","value":[]},{"key":"performer_1","label":"Performer 1","value":""},{"key":"performer_2","label":"Performer 2","value":""},{"key":"other_info","label":"Other info","value":""},{"key":"ink_amazon","label":"Ink Amazon","value":""},{"key":"archambault","label":"archambault link","value":""},{"key":"price","label":"Price","value":""},{"key":"source_url","label":"Source URL","value":""},{"key":"author_name","label":"Author","value":""},{"key":"editchoice","label":"Editor\u2019s Choice","value":[]},{"key":"is_cover_story","label":"Is Cover Story","value":[]}],"multi-rating":{"mr_rating_results":[]},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/351490"}],"collection":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3394"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=351490"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/351490\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/351489"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=351490"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=351490"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/myscena.org\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=351490"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}