{"id":1092774,"date":"2025-09-08T11:14:13","date_gmt":"2025-09-08T15:14:13","guid":{"rendered":"https:\/\/myscena.org\/john-gilks\/critique-de-dvd-bavarian-state-opera-war-and-peace-jurowski-tcherniakov\/"},"modified":"2025-09-08T11:18:07","modified_gmt":"2025-09-08T15:18:07","slug":"critique-de-dvd-bavarian-state-opera-war-and-peace-jurowski-tcherniakov","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/myscena.org\/fr\/john-gilks\/critique-de-dvd-bavarian-state-opera-war-and-peace-jurowski-tcherniakov\/","title":{"rendered":"Critique de DVD | Bavarian State Opera, <em>War and Peace<\/em>, Jurowski; Tcherniakov"},"content":{"rendered":"<blockquote><p><b><i>Prokofiev\u00a0<\/i><\/b><b>: <\/b><b><i>War and Peace<\/i><\/b><span style=\"font-weight: 400;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Olga Kulchynska (Natasha), Andrei Zhilikhovsky (Andrei), Arsen Soghomonyan (Pierre), Violeta Urmana (Marya Dmitriyevna Akhrosimova), Dmitry Ulyonov (Kutuzov), Arsen Soghomonyan (Bezukhov), Andrei Zhilikovsky (Bolkonsky), Victoria Karkacheva (H\u00e9l\u00e8ne), Olga Guryakova (Peronskaya), Bekhzod Davronov (Anatole), Christina Bock (Marya Bolkonskaya); Orchestre et ch\u0153ur de l&#8217;Op\u00e9ra national de Bavi\u00e8re, Vladimir Jurowski, chef, Dmitri Tcherniakov, metteur en sc\u00e8ne<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Bayerische Staatsoper Recordings, 2025<\/span><\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Le Bayerische Staatsoper avait pr\u00e9vu sa production de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Guerre et paix<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> de Prokofiev pour mars 2023 (et avait probablement d\u00e9j\u00e0 engag\u00e9 la petite arm\u00e9e de chanteurs n\u00e9cessaire) bien avant l&#8217;invasion russe de l&#8217;Ukraine en 2022. Cet \u00e9v\u00e9nement a naturellement suscit\u00e9 une remise en question, \u00e9tant donn\u00e9 que l&#8217;op\u00e9ra est, en partie, une \u0153uvre de propagande nationaliste stalinienne assez grossi\u00e8re et que le chef (<\/span><a href=\"https:\/\/myscena.org\/gianmarco-segato\/report-musikfest-berlin-big-bold-and-bracing-programming-at-europes-best-kept-festival-secret\/\"><span style=\"font-weight: 400;\">Vladimir Jurowski<\/span><\/a><span style=\"font-weight: 400;\">) et le metteur en sc\u00e8ne (<\/span><a href=\"https:\/\/www.operadeparis.fr\/en\/artists\/dmitri-tcherniakov\"><span style=\"font-weight: 400;\">Dmitri Tcherniakov<\/span><\/a><span style=\"font-weight: 400;\">) sont tous deux russes, bien qu&#8217;ils critiquent ouvertement le r\u00e9gime de Poutine.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La premi\u00e8re r\u00e9action de Tcherniakov a \u00e9t\u00e9 de se retirer, mais Jurowski estimait que la musique rendait l&#8217;\u0153uvre digne d&#8217;\u00eatre mise en sc\u00e8ne et a persuad\u00e9 le metteur en sc\u00e8ne de poursuivre. Le disque contient une tr\u00e8s longue entrevue dans laquelle les deux hommes parlent de leur r\u00e9flexion et de ses cons\u00e9quences. Je recommande vivement \u00e0 tous ceux qui souhaitent d\u00e9couvrir cette production de regarder cet entretien avant le spectacle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Pour r\u00e9sumer bri\u00e8vement, <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Guerre et paix<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> n&#8217;est pas une \u0153uvre historiquement exacte. Le roman de Tolsto\u00ef ne l&#8217;est pas non plus, et le livret (de Mira Mendelson-Prokofieva) l&#8217;est encore moins. Pour citer Jurowski, il s&#8217;agit des \u00ab\u00a0fausses nouvelles\u00a0\u00bb de Prokofiev superpos\u00e9es au \u00ab\u00a0conte de f\u00e9es pour adultes\u00a0\u00bb de Tolsto\u00ef. Cela n&#8217;a \u00ab\u00a0absolument rien \u00e0 voir avec la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb. La production n\u2019est \u00e0 propos ni de 1812, ni de 1941, ni de 2022.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Alors, qu&#8217;avons-nous l\u00e0\u00a0? Un grand groupe de personnes campe dans une reproduction de la salle des colonnes de la Maison des syndicats \u00e0 Moscou. Il s&#8217;agit d&#8217;un espace c\u00e9r\u00e9moniel somptueux qui a accueilli des bals tsaristes, des conf\u00e9rences syndicales, des proc\u00e8s-spectacles et m\u00eame des d\u00e9fil\u00e9s de mode. Ces personnes ne sont pas (insiste Tcherniakov) des r\u00e9fugi\u00e9s, mais on ne sait pas tr\u00e8s bien qui elles sont. Ce qu&#8217;elles repr\u00e9sentent est plus clair. Elles incarnent le peuple russe, menac\u00e9 par la guerre et souffrant d&#8217;une sorte de syndrome de stress post-traumatique collectif. C&#8217;est \u00ab\u00a0le reflet d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 ali\u00e9n\u00e9e\u00a0\u00bb et ce que nous allons voir, c&#8217;est une \u00ab\u00a0foule immense dans un d\u00e9cor dystopique\u00a0\u00bb engag\u00e9e dans une \u00ab\u00a0exp\u00e9rience psychologique qui finit mal\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&#8217;op\u00e9ra commence avec un homme qui enl\u00e8ve sa veste et se met \u00e0 chanter. Il s&#8217;agit d&#8217;Andr\u00e9 Bolkonsky. Peu apr\u00e8s, nous voyons deux jeunes filles pleines de vie se faufiler entre les lits de camp, l&#8217;une en jean, l&#8217;autre en robe. Il s&#8217;agit de Natacha Rostova et Sonia. On ne comprend pas vraiment pourquoi les personnes pr\u00e9sentes dans la salle jouent l&#8217;intrigue de <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Guerre et paix<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\">, mais le r\u00e9cit est suffisamment clair. Toute la premi\u00e8re partie est une mise en sc\u00e8ne un peu provocante, mais assez inoffensive. Le ton change compl\u00e8tement apr\u00e8s l&#8217;entracte.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&#8217;\u00e9pigraphe montre une sc\u00e8ne remplie d&#8217;une foule de plus en plus agressive, presque une \u00e9meute, chantant des hymnes patriotiques grandioses sur \u00ab\u00a0l&#8217;\u00e2me russe\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0la d\u00e9fense de la m\u00e8re patrie\u00a0\u00bb. Les spectateurs commencent \u00e0 peindre des drapeaux russes sur leurs visages. Suit alors ce qui est d\u00e9crit (dans un texte projet\u00e9) comme un \u00ab\u00a0jeu patriotique militaire\u00a0: la bataille de Borodino\u00a0\u00bb. Des hommes et des femmes arm\u00e9s de pistolets jouets courent dans tous les sens; il y a une sorte de fausse tente m\u00e9dicale, et des \u00ab\u00a0r\u00e9fugi\u00e9s de Smolensk\u00a0\u00bb sont ex\u00e9cut\u00e9s. Bien que ces sc\u00e8nes soient d\u00e9rangeantes, il s&#8217;agit clairement d&#8217;une mise en sc\u00e8ne. Les g\u00e9n\u00e9raux allemands sont d\u00e9peints comme \u00e9tant totalement ridicules. La guerre est empreinte d\u2019une qualit\u00e9 russe ind\u00e9finissable, repr\u00e9sent\u00e9e par Koutouzov, le commandant en chef qui m\u00e8ne l&#8217;arm\u00e9e contre Napol\u00e9on.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">L&#8217;\u00e9pisode avec Napol\u00e9on et ses officiers d&#8217;\u00e9tat-major est une parodie o\u00f9 l&#8217;un des officiers se fait pi\u00e9tiner sous les rires des spectateurs. La sc\u00e8ne avec les g\u00e9n\u00e9raux russes est coup\u00e9e, nous amenant directement \u00e0 Moscou pendant l&#8217;occupation fran\u00e7aise. De v\u00e9ritables combats \u00e9clatent et l&#8217;ex\u00e9cution des incendiaires est cens\u00e9e \u00eatre r\u00e9elle. Les corps, au moins, sont emport\u00e9s hors sc\u00e8ne (contrairement aux r\u00e9fugi\u00e9s de Smolensk qui se rel\u00e8vent apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9tendument abattus). Un peu fou tout cela. Puis, une f\u00eate dansante endiabl\u00e9e se transforme en bagarre et Bolkonsky se tire une balle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La sc\u00e8ne de r\u00e9conciliation entre Bolkonsky et Rostova est jou\u00e9e de mani\u00e8re assez directe et est assez \u00e9mouvante, mais on revient assez vite \u00e0 une autre bagarre, suivie de l&#8217;\u00ab\u00a0intronisation\u00a0\u00bb de Koutouzov sur un tas de troph\u00e9es de guerre, tandis qu&#8217;un orchestre sur sc\u00e8ne joue un air guilleret.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Est-ce que \u00e7a fonctionne\u00a0? Je pense que oui. On \u00e9vite en tout cas de glorifier la Russie ou la \u00ab\u00a0russit\u00e9\u00a0\u00bb. On ne banalise pas non plus la guerre. Les personnes pr\u00e9sentes dans la salle \u00e9taient peut-\u00eatre traumatis\u00e9es au d\u00e9part, mais cet \u00e9tat se d\u00e9lite manifestement au fur et \u00e0 mesure que les \u00e9v\u00e9nements s\u2019encha\u00eenent. Les \u00ab\u00a0grands hommes\u00a0\u00bb \u2013 Koutouzov et Napol\u00e9on \u2013 sont pr\u00e9sent\u00e9s sous un jour ridicule. Les seuls personnages qui semblent quelque peu attachants sont Bolkonsky, Natacha et Pierre Bezoukhov. La mesquinerie et la m\u00e9chancet\u00e9 du cercle d&#8217;H\u00e9l\u00e8ne Bezoukhova sont soulign\u00e9es et surtout la capacit\u00e9 du peuple \u00e0 d\u00e9g\u00e9n\u00e9rer en une foule vicieuse et irr\u00e9fl\u00e9chie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Il y a tellement \u00e0 analyser sur le plan dramaturgique qu&#8217;on en oublierait presque de consid\u00e9rer la musique et les voix qui viennent avec l\u2019op\u00e9ra. Mais ces derniers aspects sont tr\u00e8s r\u00e9ussis. Le chant des principaux interpr\u00e8tes, en particulier celui du t\u00e9nor Arsen Soghomonyan dans le r\u00f4le de Bezoukhov et du baryton Andrei Zhilikovsky dans celui de Bolkonsky, est puissant et plein de caract\u00e8re, et tous deux sont d&#8217;excellents com\u00e9diens. Olga Kulchynska, dans le r\u00f4le de Natacha Rostova, chante avec douceur et une merveilleuse vitalit\u00e9. Il y a d&#8217;excellentes apparitions parmi la vaste distribution, notamment Violeta Urmana dans le r\u00f4le imposant de Marya Dmitriyevna et Victoria Karkacheva dans celui de la princesse H\u00e9l\u00e8ne Kouraguine, \u00e0 la voix riche et tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gante. Dmitry Ulyanov a l&#8217;air ridicule dans le r\u00f4le de Koutouzov, mais il a une voix de basse impressionnante.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais les v\u00e9ritables h\u00e9ros sont peut-\u00eatre l&#8217;orchestre et, surtout, le ch\u0153ur, qui se donne \u00e0 fond et chante magnifiquement bien. L&#8217;orchestre joue de mani\u00e8re splendide. La musique orchestrale ferait une excellente bande originale de film, tant elle est vibrante et color\u00e9e. Jurowski r\u00e9v\u00e8le qu&#8217;il ma\u00eetrise parfaitement cette musique et qu&#8217;il adh\u00e8re pleinement au concept de la production. Dans une mise en sc\u00e8ne comme celle-ci, il est crucial que le chef et le metteur en sc\u00e8ne soient sur la m\u00eame longueur d&#8217;onde.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Mais le dernier mot sur l&#8217;intention de la production revient peut-\u00eatre aux chanteurs Zhilikovsky et Kulchynska, v\u00eatus de t-shirts affichant le salut <\/span><i><span style=\"font-weight: 400;\">Slava Oukra\u00efni<\/span><\/i><span style=\"font-weight: 400;\"> pour tirer leur r\u00e9v\u00e9rence \u00e0 la fin du spectacle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">La production a \u00e9t\u00e9 film\u00e9e au Nationaltheater de Munich par Andy Sommer. Tr\u00e8s r\u00e9ussie, elle comporte de nombreuses sc\u00e8nes de foule. La qualit\u00e9 audio (PCM st\u00e9r\u00e9o et DTS-HD-MA) et vid\u00e9o est tout \u00e0 fait \u00e0 la hauteur des standards pour le Blu-ray. Les sous-titres sont disponibles en russe, allemand, fran\u00e7ais, anglais, japonais, cor\u00e9en et, fait inhabituel, ukrainien. Outre les trois heures et demie d&#8217;op\u00e9ra, le disque contient 50 minutes de bonus\u00a0: l&#8217;incontournable entrevue mentionn\u00e9e ci-haut ainsi que des images des r\u00e9p\u00e9titions accompagn\u00e9es de commentaires utiles du metteur en sc\u00e8ne. Le livret contient la liste des morceaux, un r\u00e9sum\u00e9 tr\u00e8s utile sc\u00e8ne par sc\u00e8ne et la transcription d&#8217;une conversation avec le philosophe Boris Groys sur la vision de l&#8217;histoire de Tolsto\u00ef et son influence durable en Russie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 400;\">Traduction\u00a0: Andr\u00e9anne Venne<\/span><\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Trailer zu KRIEG UND FRIEDEN (WOINA I MIR)\" width=\"702\" height=\"395\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/5Y3qJ5K0hVA?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Prokofiev\u00a0: War and Peace\u00a0 Olga Kulchynska (Natasha), Andrei Zhilikhovsky (Andrei), Arsen Soghomonyan (Pierre), Violeta Urmana (Marya Dmitriyevna Akhrosimova), Dmitry Ulyonov (Kutuzov), Arsen Soghomonyan (Bezukhov), Andrei Zhilikovsky (Bolkonsky), Victoria Karkacheva (H\u00e9l\u00e8ne), Olga Guryakova (Peronskaya), Bekhzod Davronov (Anatole), Christina Bock (Marya Bolkonskaya); 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