Janna Sailor: « La musique est devenue ma voix »

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La cheffe d’orchestre Janna Sailor a prononcé ce discours lors du symposium Youth4Music Leadership de la Coalition for Music Education à Vancouver le 1er avril 2017.

Je m’appelle Janna Sailor et je suis la fondatrice et la directrice artistique de l’Allegra Chamber Orchestra, un ensemble entièrement féminin qui se consacre à l’autonomisation des femmes et de leurs communautés par la musique. 
 Je suis également violoniste et je me produis avec plusieurs orchestres en ville, dont le Vancouver Opera Orchestra, en plus de mes propres projets en tant que soliste et chambriste. Cela ne me laisse pas beaucoup de temps libre, c’est le moins qu’on puisse dire.

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La musique a eu un impact profond et transformateur sur moi et j’aime vraiment ma vie et ce que je fais. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. J’ai grandi dans une ville de 300 personnes dans la campagne de la Saskatchewan. Elbow, Saskatchewan, pour être précise, non loin de Eyebrow, Saskatchewan. Cherchez sur Google. Elles existent !

Pendant mon enfance, la musique faisait partie de ma routine ­quotidienne, tout comme se brosser les dents. Ma mère était ­professeure de piano et les cours de musique étaient obligatoires pour tous les enfants de la famille. Je me souviens qu’à l’âge de trois ans, je me rendais à reculons en bottes de neige à mes leçons de violon. Cela n’était pas mon idée d’un moment agréable ! En fait, ce n’est que bien des années plus tard que j’ai réalisé le véritable pouvoir de la musique, ma vocation à la créer et comment elle allait devenir un outil de ­transformation dans ma vie.

Un lieu de réconfort

Petite, j’étais terriblement timide. Je n’avais pas d’amis. Je parlais rarement. Je trouvais que chaque jour d’école était vraiment terrifiant. Vous voyez, malgré son apparence irréprochable aux yeux d’un étranger, notre famille était tout sauf parfaite.

J’ai été victime d’abus physiques et sexuels tout au long de mon enfance.

Cependant, au cours de ma vie quotidienne confuse et tumultueuse, la pratique du violon est passée d’une corvée quotidienne à un lieu de réconfort, de soulagement et d’évasion. La musique est devenue ma voix alors que je n’en avais littéralement pas.

À l’âge de 13 ans, j’ai été acceptée dans un orchestre jeunesse, lequel est rapidement devenu un lieu d’appartenance, d’expression et de sécurité. Adolescente troublée et intimidée, j’ai abandonné l’école secondaire et je n’y suis jamais retournée. Les répétitions de ­l’orchestre étaient vraiment le seul endroit où je me sentais acceptée, heureuse et chez moi.

Femme de ménage

L’orchestre qui m’entourait m’a apporté un immense sentiment de liberté, de joie et de puissance personnelle parce que j’y contribuais. Malgré les horaires matinaux et l’heure et demie de trajet pour me rendre à la répétition, j’ai apprécié chaque minute.

Cependant, l’entreprise familiale était en difficulté. J’étais déterminée à poursuivre mes études, alors j’ai trouvé un emploi de femme de ménage dans un motel local. Comme je n’étais pas à l’école, à 13 ans, je travaillais à temps plein. Je rentrais à la maison épuisée après une journée entière de travail et de nettoyage, mais il me tardait de passer du temps avec mon violon. Je m’entraînais alors jusqu’aux petites heures du matin. J’ai fait cela pendant des années.

On me prévenait que le fait de ne pas être à l’école limiterait mes possibilités de carrière et mon avenir. Dans une petite ville, on aurait dit qu’il était impossible d’échapper au cycle de la pauvreté et des ­dysfonctionnements. Mais au fond de moi, je savais que la musique était la solution à ma situation d’adolescente maltraitée, dépressive et suicidaire. Les luttes quotidiennes et l’agitation étaient tellement présentes dans ma vie que l’avenir ne me semblait pas très prometteur.

Puis un jour, à 16 ans, j’ai décidé de suivre un ami qui partait en voyage pour auditionner dans une école de musique. J’ai pris une leçon avec le chef de la faculté de violon, qui s’est avérée être une audition informelle. Ce jour-là, j’ai été accepté dans le programme de formation.

Ma vie a changé radicalement en un instant. Après trois ans de ménage, je me suis retrouvée avec une bourse complète dans une école de musique, bien que je ne possédais pas de diplôme d’études secondaires.

Étudiante boursière

À mes yeux, c’était un miracle. La musique m’a libérée d’une situation problématique et malsaine et a créé du temps, de l’espace et des ­ressources pour que je puisse m’épanouir et commencer le processus d’émergence de la personne et de la musicienne que je devais être.

Je créais de la musique tous les jours et, la plupart du temps, j’étais libérée du dysfonctionnement constant de ma vie familiale. Pour moi, l’université (et même la nourriture de la cafétéria) était le paradis.

Mais ce n’était pas facile. Je n’avais pas été à l’école depuis ­longtemps. Et, en tant que boursière, je devais maintenir une moyenne de 3,9. Les lacunes de mon éducation étaient évidentes. J’avais l’impression que je devais toujours étudier deux fois plus que les autres pour suivre le rythme. Au bout de quatre ans, j’ai finalement obtenu mon diplôme à l’âge de 20 ans.

Cependant, les longues heures d’entraînement pour de nombreux concours et auditions avaient provoqué d’importantes lésions ­nerveuses et, lorsque j’ai obtenu mon diplôme, je ne pouvais plus jouer. Je ne pouvais plus faire la seule chose sur laquelle je comptais et qui me permettait de continuer. Et malheureusement, les ­problèmes de mon enfance m’ont suivi jusqu’à l’âge adulte.

Des années à guérir

Sans aucun moyen de subvenir à mes besoins, je me suis mariée à la sortie de l’école et je me suis retrouvée dans une relation dysfonctionnelle, contrôlante et abusive. J’étais retournée là où j’avais commencé.

Il m’a fallu des années pour guérir mon corps et réapprendre à jouer du violon en partant de zéro. Malgré les progrès de mon jeu, mon mariage était devenu de plus en plus insupportable et dangereux. Après que ma vie eut été menacée à plusieurs reprises, je suis finalement partie. J’ai pris mon violon, ma robe préférée et mes ­vêtements d’orchestre.

Je n’avais pas d’argent ni d’endroit pour vivre. La musique était tout ce que j’avais. Encore une fois, ce fut ma façon de me sortir d’une situation infernale.

Au cours des années suivantes, j’ai donné d’innombrables concerts dans cette robe, j’ai poursuivi mes études à l’école supérieure, j’ai ­commencé à jouer avec plusieurs orchestres et j’ai reconstruit ma vie. Une fois de plus, je me suis sentie libre, puissante et heureuse, en ­faisant de la musique tous les jours.
La musique m’a donné une confiance en moi que j’ignorais posséder. Elle m’a permis de surmonter des circonstances qui m’ont submergée et limitée. J’ai découvert qu’en créant de la musique, j’avais la possibilité d’entrevoir ma force et de surmonter les obstacles devant moi.

Une force puissante

Certaines pièces musicales parmi les plus émouvantes ont été créées non dans la facilité, mais dans la lutte, la douleur et le désir de découvrir et de comprendre les rouages de l’être humain. La musique m’a montré le meilleur, le pire, ma tendresse, ma compassion et ma ­vulnérabilité. C’est une force mystérieuse et puissante.

L’impact de la musique sur nos vies ne peut être sous-estimé. L’éducation musicale et l’accès à celle-ci méritent notre protection, notre défense et une place d’honneur et de respect dans notre société. L’influence des enseignants, des mentors et des chefs d’orchestre ­jeunesse a profondément changé ma vie.
Les compétences et la persévérance que j’ai acquises dans la salle de répétition et sur scène m’ont bien servi dans d’autres domaines de ma vie. Lorsque nous éduquons les autres musicalement, nous ­n’enseignons pas seulement une forme d’art, mais une façon d’être, d’interagir et de créer consciemment le monde qui nous entoure.

La musique, à son tour, nous en apprend davantage sur ­nous-mêmes et sur les autres. En tant que musiciens, leaders, enseignants, c’est à nous de créer, d’inspirer et de partager la musique de façon à réaliser et à éprouver véritablement son pouvoir de transformation.

Transformation sociale

Les circonstances de ma vie – bien que loin d’être idéales – m’ont ­amenée à consacrer ma carrière à la musique et, à son service, à créer des occasions pour que d’autres puissent en connaître la puissance. C’est ce qui m’a motivée à créer un orchestre dont le mandat est ­l’action sociale : des femmes qui donnent du pouvoir à d’autres femmes grâce à la musique.

Photo: Alistair Eagle

Allegra a participé à la création d’un programme de musicothérapie au centre d’hébergement WISH pour les femmes du Downtown Eastside de Vancouver grâce à un partenariat avec Music Heals. Depuis sa création il y a huit mois, l’orchestre s’est produit dans neuf événements exprimant tous un mandat d’action sociale, et beaucoup d’autres sont à venir. L’orchestre a fait l’objet de plusieurs documentaires et émissions de radio dans quatre pays et a été mentionné dans de nombreux magazines et publications en ligne.

Il y a vraiment un intérêt pour la musique, la contribution et le changement. La création d’Allegra fait partie de mon mandat ­personnel, qui consiste à renforcer et à améliorer la vie des femmes et des enfants en difficulté qui connaissent des circonstances ­similaires aux miennes. La musique est une force universelle aux multiples facettes qui apporte avec elle des capacités de guérison et de grande portée qui transcendent les barrières de la langue, de la culture, du statut social, du genre et de la religion, entre autres. C’est le véhicule idéal pour la transformation sociale, la communication significative et le changement véritable.

Je voudrais terminer par les mots de Michael Gilbert, ancien violon solo de l’Orchestre philharmonique de New York. J’ai passé un bel après-midi avec lui dans son appartement de Manhattan à parcourir des partitions et à écouter ses histoires de collaboration avec des chefs d’orchestre légendaires. Au moment où je partais, il m’a dit : « Votre travail sur le podium n’est pas de critiquer l’orchestre ou de lui dicter ce qu’il doit faire. Votre travail, en tant que cheffe d’orchestre, est de renforcer les musiciens et de leur faire aimer la musique et s’aimer les uns les autres ».

Traduction par Mélissa Brien

Plus d’information sur Janna Sailor au www.jannasailor.com.

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