La Bayrakdarian

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Photo: Filipe Estrela (c) La Scena Musicale

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Naturelle, chaude, franche, sincère, captivante, voilà les qualificatifs utilisés pour décrire la voix de la soprano canadienne d’origine arménienne Isabel Bayrakdarian. De beaux éloges pour une chanteuse de 27 ans. « En 60 ans, confiait son répétiteur Stuart Hamilton à la La Scena Musicale, je n’ai jamais travaillé avec quelqu’un qui ait un tel talent naturel. Maureen Forrester pouvait vous faire croire qu’elle venait de parler au compositeur ; Isabel est de la même lignée. » Parmi d’autres champions de la Bayrakdarian, citons Marilyn Horne, Placido Domingo et maintenant son nouvel agent Ronald Wilford de la Columbia Arts Management (CAMI), qui s’occupe d’artistes de la trempe de Rostropovitch et Argerich.

Lorsque La Scena Musicale a rencontré Isabel Bayrakdarian pour la première fois , elle venait tout juste d’obtenir un diplôme en génie biomédical de l’Université de Toronto et elle s’apprêtait à participer au Young Artist Program, au Glimmerglass Opera. Quatre ans de succès ininterrompus plus tard, la chanteuse est une véritable étoile, prête à conquérir le monde.

L’honneur d’être l’un des dix lauréats des auditions nationales annuelles du Metropolitan Opera est en soi un exploit remarquable. Les médias ont cependant été captivés par sa victoire « à la Cendrillon », et par le fait qu’elle y parvenue soit parvenue après seulement trois ans et demi de formation vocale — parallèlement à des études en génie ! Et le potentiel s’est réalisé : Isabel Bayrakdarian est aujourd’hui une artiste accomplie, forte d’une grande confiance en soi et d’un sens aigu de ses possibilités. C’est la confiance qui l’a incitée à s’inscrire aux auditions du Met, malgré les hésitations de son professeur et de son répétiteur. « J’ai été surprise par sa détermination, dit Jean Macphail, son premier et seul professeur de chant. Elle avait une vision. »

Dès le départ, il a été évident que l’élève apprenait vite ; les années de chant au côté de sa mère Lalig à l’église arménienne ont affiné son sens musical et sa capacité à chanter des passages de colorature. « Les premières années, sa rapidité m’a étonnée, dit Macphail. Pour travailler son registre, je lui ai donné “Parto, parto” de La Clemenza di Tito de Mozart, l’un des airs les plus difficiles du répertoire. Lorsqu’elle est revenue la semaine suivante, elle l’avait appris à la perfection, en le chantonnant au laboratoire, m’a-t-elle dit. Je n’ai jamais besoin de répéter, elle saisit les idées à mi-mot. » Stuart Hamilton va encore plus loin : « Isabel est l’une des intellectuelles les plus brillantes que je connaisse. »

Pour sa part, la soprano est plutôt modeste au sujet de ses capacités d’apprendre. « Je fais mes recherches en écoutant autant d’enregistrements et d’interprétations que possible. J’essaie de bien comprendre le rythme et je note la partition au crayon. Au piano, je fais une première synthèse. Puis je me rends à la séance de répétition et je fais une lecture à vue jusqu’à la fin. Il se produit alors quelque chose de mystérieux : après deux ou trois fois, tout est mémorisé. Je fredonne beaucoup. C’est l’esprit qui travaille et je ménage mes cordes vocales. Il existe deux voies vers le résultat final. Les voies du cerveau ne sont pas les mêmes pour apprendre le texte (la gauche est logique) et pour apprendre la musique (la droite est créatrice). Quand on oublie les paroles, on en invente en chantant et la mémoire revient vite. Il existe des ponts, des connexions entre les voies. Mais je pense à cela pour la première fois. L’art devrait être senti, c’est de la magie. »

Son talent inné a souvent été mis à rude épreuve. À l’été 1998, Isabel Bayrakdarian a étudié à l’Academy of the West de Marilyn Horne, à Santa Barbara. À un jour d’avis, elle a chanté le role de Pamina dans une production étudiante de La Flûte enchantée de Mozart. « Je me sentais mal de prendre le rôle de quelqu’un d’autre, dit-elle, cela change votre karma. Nous faisons de gros efforts pour être à la hauteur. J’ai uniquement cherché à faire de mon mieux. » Comme d’habitude, Macphail était là pour l’appuyer et être son oreille. « Ce fut un franc succès », dit-elle. Impressionnée, Marilyn Horne invita par la suite la jeune chanteuse à participer à sa fête d’anniversaire au Carnegie Hall en janvier 2000, en compagnie d’artistes comme Renée Fleming, Frederica von Stade et Samuel Ramey.

Après avoir passé sa première année comme professionnelle au Canadian Opera Company Ensemble Studio, elle se vit confier les deux dernières représentations du Barbier de Séville de Rossini par Richard Bradshaw, directeur artistique de la COC. Finalement, la Rosina à l’affiche étant tombée malade durant les répétitions, Isabel Bayrakdarian prit la relève pour toutes les représentations. « Je suis vraiment reconnaissante à Richard Bradshaw, dit-elle. Les jeunes artistes ont besoin de quelqu’un qui croie en eux. »

Neuf mois plus tard, la soprano Juliana Rambaldi étant enceinte, le Lyric Opera de Chicago fit appel à Isabel Bayrakdarian dix jours avant le début des répétitions comme remplaçante pour le rôle de Catherine pour la première mondiale de l’opéra de William Bolcolm, A View from the Bridge. Elle a chanté les trois dernières représentations et n’a obtenu que des éloges. « J’ai eu la chance de travailler avec Catherine Malfitano et de l’observer, dit-elle. Sa façon de se donner à un rôle nous amène à voir notre propre rôle sous un nouveau jour. J’admire son sens artistique, cela vous prend et vous tient. C’est une femme très généreuse. J’ai demandé son aide pour les interprétations de la musique de cabaret de Kurt Weill. Son approche est très concrète et immédiate. »

Isabel Bayrakdarian voit son ascension fulgurante avec philosophie. « J’ai pris les choses un jour à la fois, les yeux tournés vers l’avenir. On doit travailler dur au début, ne rien prendre à la légère, et, finalement, une chose en entraîne une autre. On apprend de ses erreurs — mais il vaut mieux les faire sur des scènes moins prestigieuses. La première impression doit être convaincante. Il faut travailler fort, remuer ciel et terre. Il faut savoir assez tôt de quoi l’on est capable, avoir une bonne connaissance de soi, mais aussi être suffisamment flexible pour apprendre, bouger et s’adapter. »

Le talent d’Isabel Bayrakdarian lui a attiré le soutien de beaucoup de gens. Son contrat avec CAMI est un résultat indirect de l’amitié de Marilyn Horne. Sa victoire en septembre 2000 à l’Operalia de Placido Domingo lui a permis de chanter avec le ténor. « Marilyn Horne et Domingo sont des êtres merveilleux, qui aiment et appuient les jeunes talents, confie la chanteuse. Leur générosité s’entend dans leur façon de chanter. Ils sont terre à terre, et tous deux ont un bon sens de l’humour. » Qu’a-t-elle appris de ces deux grands artistes ? « Marilyn Horne a connu une carrière riche en expériences. Elle sait comment choisir un répertoire, comment expérimenter à différentes étapes d’évolution. Mon agente d’alors, Karen Ashly, lui a parlé un jour du rôle de Mimi et Mme Horne m’a conseillé d’attendre, confirmant ce que je sentais instinctivement à l’époque. Placido Domingo est tellement actif, à un âge où la plupart des chanteurs ont pris leur retraite. Il apprend encore du nouveau répertoire. Une telle source d’inspiration m’encourage à toujours faire mieux et à me donner corps et âme à la musique. »

Isabel Bayrakdarian se montre très prudente sur le plan du répertoire : « Je suis toujours sensible aux suggestions des autres. Pour l’instant, cependant, je préfère m’en tenir à Mozart, à l’opéra baroque et au bel canto. Je ne veux pas m’aventurer dans le vérisme italien avant d’être prête. » Sa voix chaude laisse croire qu’elle serait une grande Mimi. « Avec le temps, dit Hamilton, elle pourra maîtriser complètement le répertoire plus lyrique, par exemple La Traviata. »

Dès le départ, Isabel Bayrakdarian s’est imposée comme une solide récitaliste. Son concert espagnol au Glenn Gould Studio en décembre dernier a été un autre grand tournant. « C’était le récital d’une artiste complète, d’une présence assurée, élégante et raffinée, il y avait ce sens du mystère dans la salle », dit Joseph So, correspondant de La Scena Musicale à Toronto, qui suit sa carrière depuis le début. « Et bien sûr la voix, d’une richesse, d’une opulence remarquable chez les sopranos lyriques. Son sens musical n’est jamais mis en doute. Sa voix est certainement l’une des plus belles que le public puisse entendre en ce moment. » Ce récital a été diffusé sur les ondes de CBC Radio Two et la Bachianas Brasileiras no 5 de Villa-Lobos a été télédiffusée à Opening Night de la CBC. La réaction a été telle que les Disques SRC ont décidé d’enregistrer le programme en studio. L’œuvre de Villa-Lobos est en quelque sorte devenue sa signature. Il y a deux semaines, accompagnée par Yo-Yo Ma, elle l’a reprise au gala du CNA, l’invitation faisant suite à son premier Messiah à Ottawa, en décembre dernier, où elle a ébloui le public.

La Scena Musicale a rencontré Isabel Bayrakdarian en septembre, durant la deuxième semaine de ses premières séances d’enregistrement de deux disques produits par les Disques SRC. En studio, elle portait des espadrilles et des vêtements sport, assez différents de sa tenue habituelle sur scène. La première semaine a été consacrée au disque du répertoire espagnol. « La semaine dernière, nous avons fait deux jours d’enregistrement intensif. J’avais mal aux genoux, mais ma voix était en forme, dit-elle, expliquant ainsi son choix de chaussures. Le premier jour, nous avons enregistré durant six heures, le deuxième durant neuf heures. Cela a renforcé ma confiance en ma technique. Je pense qu’un jour, je pourrais enseigner le chant. J’ai corrigé ce que mon oreille n’aimait pas en m’appuyant sur une technique solide. J’ai mis en pratique tellement de choses que j’ai apprises — comment moduler les voyelles, aborder une note, tenir une note. L’expérience a été extraordinaire. »


Audio et Vidéo

La deuxième semaine a été employée à enregistrer de la musique sacrée arménienne, comme elle chanté chaque dimanche depuis l’âge de quatre ans. À l’étranger, refusant de manquer la messe dominicale Isabel Bayrakdarian cherche toujours l’église arménienne la plus proche pour se mêler à la chorale. Pour célébrer le 1700e anniversaire du christianisme en Arménie, l’Église lui a demandé de faire l’enregistrement et de chanter dans un concert-bénéfice, tout un honneur pour une chanteuse aussi jeune. Elle espère que ce disque d’airs sacrés envoûtants, chantés a cappella ou accompagnés par un orchestre dirigé par Raffi Armenian, intéressera aussi les non-Arméniens. Isabel Bayrakdarian a toujours joui de l’appui indéfectible de sa famille et de la communauté arménienne. Depuis peu, grâce à une connaissance d’origine arménienne, elle est habillée par la maison Chanel, bien que sa mère continue de confectionner certaines de ses robes du soir.

Ses nombreux succès ont fait d’Isabel Bayrakdarian un personnage public. Lorsqu’elle a remporté l’Operalia en septembre dernier, le site Web multimédia < GMN.com > se préparait à diffuser le Serse de Haendel avec Bayrakdarian, enregistré sur bande vidéo au Festival musical de Dresde au printemps dernier. Les circonstances ont fait en sorte qu’elle est maintenant une artiste vedette de GMN.com, aux côtés de Domingo et Gergiev. Ce site diffuse toujours le Serse et le gala d’Operalia en alternance.

La chanteuse est maintenant en si forte demande qu’elle a besoin d’une agente de publicité et d’un webmestre pour parvenir à se consacrer à la musique. La condition physique est aussi une partie importante de son mode de vie et elle a un entraîneur personnel depuis un an. Elle a dû apprendre à se montrer plus prudente au sujet de ses engagements futurs après avoir failli perdre un contrat lorsque des détails ont été révélés prématurément. Elle fera ses débuts au Met à l’automne de 2002, mais elle ne peut encore donner de précisions, ni parler d’un engagement possible en 2005. Demeurez à l’écoute, les nouvelles ne manqueront pas.

Prochains engagements — Adina dans L’Elisir d’amore de Donizetti, 13, 18, 20 et 26 octobre, Opera Ontario, 1 800 575-1381. Le Messie de Haendel en tournée avec Les violons du Roy, 6, 8, 9 et 11 décembre, (418) 643 8131. Cléopâtre dans Giulio Cesare de Haendel : 6, 10, 12, 16, 18 et 21 avril 2002, Canadian Opera Company, (416) 363-8231. Visitez le site < bayrakdarian.com > pour plus d’information.

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