Joseph Rouleau : La force du destin

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La Scena Musicale's Discovery Box

par Wah Keung Chan

1er février 2009

En entendant la voix de basse profonde et résonnante du Canadien Joseph Rouleau, il est difficile de croire qu’il fêtera ses 80 ans le 28 février 2009. Sa voix parlée enveloppe la pièce et sa voix chantée est toujours aussi puissante. À l’occasion de son anniversaire, il donnera deux concerts avec l’Orchestre symphonique de Québec les 26 et 27 février où il chantera des chansons de Félix Leclerc. Rouleau est incontestablement la meilleure voix basse canadienne de tous les temps. Sa carrière dans les plus grands opéras et avec les plus grands chanteurs du monde nous surprend encore plus lorsqu’il l’attribue à la chance. « De la chance, et beaucoup de travail », dit-il.

Sous une bonne étoile

Rouleau a grandi à Matane, au Québec. À l’âge de 12 ans, il parcourt les 630 km jusqu’à Montréal pour étudier au Collège Brébeuf. Il y chante « à l’oreille » dans la chorale comme enfant soprano et à 13 ans sa voix mue et devient basse. Bien qu’il ait toujours eu une voix forte, le jeune Rouleau n’a jamais pensé qu’elle soit exceptionnelle. « Une bonne voix parlée ne se traduit pas en une bonne voix chantée », dit-il. En fait, deux de ses frères n’ont pas d’oreille. Cependant, la maison familiale des Rouleau à Outremont a souvent accueilli une multitude d’imprésarios et de musiciens en visite, dont Arthur Leblanc, André Mathieu et Gilles Lefebvre. Lefebvre, qui apporte souvent son violon pour faire de la musique impromptue au camp d’été, remarquera le premier la voix de Rouleau. À 17 ans, l’insouciant Rouleau part étudier avec Edouard J. Woolley. « J’ai chanté Ô Canada lors de ma première leçon, parce que je ne connaissais pas d’autres chansons », dit-il en riant. Woolley découvre un diamant dans sa voix. « Un diamant à l’état brut », dit Rouleau.

Une vraie voix basso profundo est plus rare qu’une voix de ténor. Rouleau connaît un bon départ et gagne tous les concours de chant auxquels il participe. Son grand test fut le prix Archambault 1949, précurseur du Concours OSM. Il promit à ses parents qu’il « donnerait une chance à la musique » s’il gagnait. Le test du solfège l’en empêchait. Lorsque le juge arrête Rouleau à la deuxième mesure, il admet qu’il ne sait pas lire la musique. « Ils m’ont dit qu’ils appréciaient ma sincérité et mon honnêteté. » Néanmoins, le jeune novice remporte la palme, et suite au concert primé, il est invité par Wilfrid Pelletier à étudier au Conservatoire de Montréal.

Au Conservatoire, Rouleau étudie pour devenir musicien, suivant des cours théoriques et de piano. Le Conservatoire n’ayant pas de faculté de chant, il suit des cours de chant en privé avec Albert Cornellier puis avec Martial Singher. Parallèlement, M. Rouleau étudie l’économie et les sciences politiques à l’Université de Montréal. Toutefois, il ne termina jamais ces études, car il partit pour l’Europe entre 1952 et 1954 pour étudier avec Mario Basiola et Antonio Narducci. Sa grande percée survient en 1955, après avoir chanté gratuitement avec l’Experimental Opera de New York et le New Orleans Opera. David Webster auditionnait une basse pour le Covent Garden et il offrit un contrat à Rouleau sur-le-champ. « C’était ma première véritable audition professionnelle et ma deuxième et dernière fut pour le maestro John Barbirolli », dit fièrement M. Rouleau.

Artiste

Au Covent Garden, Rouleau rejoint une compagnie d’opéra de 1200 employés et 48 solistes salariés. « Tout nouveau chanteur doit passer devant la critique ou il ne tiendra pas. On est nerveux, mais les nerfs disparaissent avec l’expérience et la confiance. Avoir confiance, c’est immense. Techniquement, on doit être solide. Si on ne peut pas contrôler son diaphragme en public et qu’on tremble, on ne peut pas faire carrière, dit-il avec sérieux et humilité. Quand on monte sur scène, papa, maman et notre professeur ne sont pas là. On est seul pour défendre le rôle et la scène avec toute sa capacité. Si on n’en est pas capable, on échoue. Si on échoue, ils ne vous rembaucheront pas. Il faut être meilleur que les autres. »

Par-dessus tout, Rouleau parle de l’importance d’être plus qu’un chanteur. « Être artiste, c’est créer la couleur et la beauté pour satisfaire et toucher le public. Je pense que c’est inné et qu’il faut le développer. On doit chercher et travailler, travailler et travailler pour s’améliorer. »

Son rêve

Rétrospectivement, Rouleau est fier du Mouvement d’action pour l’art lyrique du Québec (MAALQ), qu’il a formé avec Robert Savoie et plusieurs autres. « Nous avons atteint nos trois objectifs : créer l’Opéra de Montréal en 1980, l’Opéra de Québec en 1981 et l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal en 1983. » Ces trois organisations ont ouvert la voie à une nouvelle génération de chanteurs canadiens qui se font entendre dans leur propre pays. Rouleau est demeuré au conseil d’administration de l’Opéra de Montréal jusqu’en 1989, année où il a démissionné en raison de l’embauche de Bernard Uzan. « J’ai senti et je sens toujours que les Canadiens ont le talent nécessaire pour diriger leurs propres institutions lyriques et artistiques », dit-il. Bien qu’il préside maintenant les Jeunesses Musicales du Canada, il rêve encore du jour où une institution nationale québécoise composée d’opéra, d’opérette, de ballet et d’orchestre jouera en toutes saisons dans une salle de 1500 places, à longueur d’année. « C’est le modèle de Covent Garden et il faudra 200 millions de dollars. Je suis convaincu qu’il y a une demande pour cela. Comme l’a dit le président Obama, il vaut mieux travailler ensemble que de se diviser. » Ne sous-estimez pas Rouleau. À 80 ans, il est toujours aussi fort.

Traduction par Mélissa Brien

La Scena Musicale - Coffret Découverte
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