Desmond Byrne nous parle de Carlisle Floyd et «Susannah»

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Le public montréalais se rappelle encore le
baryton canadien Desmond Byrne et sa puissante interprétation dans
le rôle titre de «Wozzeck», d’Alban Berg, une coproduction du Banff
Centre for the Arts et du Nouvel Ensemble Moderne, présentée au
Monument National il y a deux ans.


En octobre dernier, Byrne a chanté le rôle
d’Olin Blitch à la première autrichienne de «Susannah» de Carlisle
Floyd à la Kammeroper de Vienne. Au debut de 1997 la basse-baryton
américaine Dean Peterson, qui devait chanter Blitch au Deutsche Oper
Berlin, est tombée malade. Byrne fut appelé à Berlin pour couvrir le
rôle. Pendant qu’il était dans la capitale allemande il a « coaché »
le rôle d’Olin Blitch avec le compositeur de l’opera, Carlisle
Floyd. Pendant une halte à Montréal au début de mai et avant son
retour en Europe pour chanter Olin Blitch au Deutsche Oper Berlin,
Desmond Byrne s’est entretenu avec La Scena Musicale de son
experience avec l’opera « Susannah » ».


byrnewozzeck.jpg (10536 bytes)LSM: Parlez-nous de la production à Vienne.


D.B.: J’ai accepté le rôle parce que
Brigitte Fassbaender était la metteure en scène. J’ai toujours été
un de ses grands admirateurs. Elle a volontairement évité d’en faire
une production à l’Américaine, «à la Coca-Cola». Elle voulait faire
en sorte qu’un public autrichien puisse s’identifier à «Susannah».
Son concept, qui m’a semblé être très efficace, était de transposer
la trame dans une communauté puritaine luthérienne. La Kammeroper
est la 3e plus grande maison d’opéra à Vienne. Mais elle ne contient
que 500 sièges et se spécialise dans l’opéra de chambre. Floyd a
lui-même réorchestré «Susannah» pour un orchestre de grandeur
mozartienne, nous permettant ainsi de représenter son oeuvre dans un
petit théâtre. Dans un décor aussi intime, et avec le public si près
de la scène, le plus grand défi est d’être convaincant en tant
qu’interprète.


LSM: Comment «Susannah» a-t-il été
reçu?


D.B.: Très bien. Chacune des 17
représentations a été jouée à guichets fermés. Et j’ai eu la chance
d’obtenir de bonnes critiques. Les Autrichiens étaient agréablement
surpris par l’accessibilité de cette oeuvre.


LSM: Est-ce que le contrat avec le Deutsche
Oper Berlin résulte des représentations à Vienne?


D.B.: Oui. Quand l’Américain Dean Peterson,
une basse-baryton, est devenu malade, ils m’ont appelé pour faire
les répétitions, et plus tard pour faire le rôle lors de
représentations. Goetz Friedrich, directeur de Deutsche Oper Berlin,
m’avait déjà vu à Vienne, alors il me faisait confiance. En fin de
compte, M. Peterson avait un conflit d’horaire, alors ils m’ont
offert de jouer le rôle lors des représentations du 16 et du 19 mai
avec l’option de jouer quelques représentations l’année prochaine.
Le Deutsche Oper Berlin est une maison d’opéra importante. C’est
donc tout une occasion pour moi.


LSM: La première représentation de
«Susannah», de Carlisle Floyd a eu lieu en 1955 et a été reproduite
200 fois comptant 700 interprétations aux États-Unis et en Europe.
L’an dernier, l’Atelier d’opéra de l’Université de Montréal a monté
une superbe production de Suzannah. Alors pourquoi les premières de
«Susannah» à Vienne et en Allemagne ont eu lieu cette année
seulement et pas avant ?


D. B. Je crois qu’il y a une attention
particulière pour cette oeuvre en raison de son 40e anniversaire. De
plus, il y a , en Europe, un regain d’intérêt pour les opéras en
anglais tels que «The Rake’s Progress» de Stravinsky et ceux de
Benjamin Britten. Les Européens ont commencé à s’intéresser aux
opéras américains, et «Susannah» est probablement le plus
remarquable de ce siècle. Bien sûr, il y a d’autres opéras
américains dans le répertoire tels que «Des souris et des hommes»,
de Floyd, «The Crucible», de Robert Ward et «The Ballad of Baby
Doe», de Douglas Moore. Mais «Susannah» est accessible, très
dramatique et beau musicalement. Parfois, ça nous rappelle un
comédie musicale de Broadway, parfois ça ressemble à un opéra de
Janacek. «Susannah» figure parmi les nouveaux opéras américains qui
percent en Europe.


Aux États-Unis, «Susannah» a été produit au
New York City Opera, à Houston, à Cinncinati, à Pittsburgh, et à San
Diego et dans plusieurs écoles musicales de niveau universitaire.
Par contre, le Met le produira pour la première fois l’an prochain.
Les universités sont attirées par «Susannah» parce que cet opéra est
court (de fait, plus court que «Wozzeck»), il y a plusieurs rôles
solos et les rôles principaux de ténor – Little Brat et Sam – ne
sont ni trop longs ni trop hauts. Il n’y a que deux actes, donc un
seul entracte. Par contre, à Vienne, on a éliminé l’entracte pour
permettre au public d’obtenir un meilleur effet de l’intensité
musicale et dramatique, et il leur était alors possible de sortir au
restaurant après la pièce puisqu’il était encore tôt.


LSM: Durant les pratiques de la production de
Berlin, vous avez eu la chance de travailler avec l’auteur. Comment
avez-vous trouvé Carlisle Floyd?


D.B. C’est plutôt intimidant d’entrer dans
une pièce où l’on sait que l’un des plus importants auteurs
américains est présent. Carlisle Floyd m’a donné une leçon
particulière de 2 heures lors de laquelle j’ai pu répéter le rôle de
Blitch.Et c’était quelque peu intimidant d’avoir le créateur de
l’oeuvre me dire exactement ce qu’il voulait. Bien que fragile et
dépassant les 70 ans, M. Floyd est un homme élégant et extrêmement
intelligent.Il était très sensible à ce que je faisais et avait des
idées bien définies à propos du rôle.


LSM: Que ressentiez-vous face au rôle d’Olin
Blitch?


D.B. Le rôle de Blitch est très difficile à
chanter. Carlisle Floyd a dit : «Je ne comprends pas pourquoi cet
opéra est si souvent monté par les universités. «Susannah» est aussi
difficile que «Tosca» ou «Norma». D’ailleurs, les universités
tentent rarement de monter ces opéras.» C’est aussi vrai pour Olin
Blitch. Olin Blitch est wagnérien. C’est vraiment un rôle de
basse-baryton. Vocalement , je le trouve plus difficile que Wozzeck.
Il y a de grands intervalles et l’orchestration est très chargée.
Bien que cela sonne simple, le ton et le style harmonique sont aussi
chargés que ceux retrouvés dans les oeuvres de Puccini.
Conséquemment, j’ai pu l’apprendre en moins de 6 semaines.


LSM: Quelles étaient les idées de Carlisle
Floyd à propos de son oeuvre?


D.B.: Comme vous le savez, Floyd a écrit et
la musique et le livret; ce qui explique pourquoi l’opéra est si
unifié, et résulte en une sublime pièce de théâtre. Il est
complètement dévoué à transmettre la trame à travers la saveur des
idées très claustrophobes du Sud: l’esthétique gothique du Sud, le
conservatisme religieux, les valeurs presque tribales d’une société
fermée. Le caractère concluant de Floyd à propos de ses motivations
et de ses décisions artistiques est excitant en soi. Cependant,
Floyd a admis lui-même que ses idées à propos de l’opéra ont changé
en quelque sorte depuis les années 50. Je me souviens qu’il nous a
dit: «J’ai écrit «Susannah» en 1956 lorsque j’étais un jeune homme,
et je me rends compte aujourd’hui que j’ai appris quelques choses
depuis.» Par exemple, il a repensé à plusieurs marquages
métronomiques, ce qui était une surprise. Il y avait aussi quelques
changements dramatiques difficiles que je ne pouvais comprendre,
mais quand il les a expliqués, c’est devenu parfaitement clair.


À la base, l’opéra traite d’intolérance en
s’inspirant de paraboles prises des apocryphes de la Bible. Il a
pris la fable du fils prodigue en donnant ce rôle à Susannah. Le
personnage d’Olin Blitch représente une société fermée, intolérante
et hyper-religieuse. Susannah est une jeune femme innocente qui fait
fi de la désapprobation de la société en disant: «Cela n’est que
leur opinion. Ils ne veulent pas réellement être méchants envers
moi.» C’est une attitude principalement américaine qui nous rappelle
autant l’année 1955 que notre époque actuelle. La plus grande force
de Floyd en tant que librettiste est qu’il écrit à propos de ce
qu’il connaît.


Comme Floyd l’a expliqué, son oeuvre est un
opéra populaire représentant la société après la guerre civile. Une
grande partie de sa musique s’inspire d’hymnes et de mélodies
populaires, indirectement dans la tradition Singspiel de «La Flûte
enchantée», de Mozart et de «Der Freischutz», de Weber. Sa musique
nous donne réellement l’illusion d’être dans une société conformiste
tout en ressentant les difficultés de l’expression individuelle.
L’opéra est aussi composé dans le dialecte du Sud, ce qui est un
aspect essentiel de la couleur de la pièce. Il nous a dit: « Je veux
que la prononciation soit la plus idiomatique possible. »


Dans la première entrée d’Olin Blitch, « I
am the Reverend Olin Blitch », Floyd a ralenti le tempo qui était
utilisé. Il a dit: « Je veux que ce soit lourd, lent, presque
pompeux. » C’est comme une vieille chanson de guerre, un hymne de
renouveau qui rappelle l’époque de la guerre civile. Cela transmet
immédiatement les valeurs contraignantes que Blitch personnifie. Il
a sa religion, mais c’est assi un homme du spectacle qui cherche à
convertir des païens. Sa carapace est solide, mais derrière elle on
peut voir la corruption et la fragilité qui le détruiront plus tard.
Le long sermon dans le 2e acte, lors duquel Blitch raconte une
parabole à propos d’un mourant qui a vécu une vie de débauche, est
indiqué «à moitié chanté». Floyd admet: «Dans mon opéra, il y a
beaucoup de texte parlé, de Sprechstimme, et du texte à moitié
chanté. Quand il s’agit de parties chantées pleinement, je veux que
ça vienne du language parlé pour se diriger vers le language chanté
comme pour dire: «Me comprenez-vous maintenant?» ». La partition
n’explique pas toujours clairement ce que Floyd veut en terme de
couleur, mais en personne il nous dit exactement ce qu’il veut.
Voilà ce qui rend l’interprétation intéressante à mon avis.


LSM: Alors, il y a eu des changements dans
l’interprétation. Est-ce que ces changements apparaissent dans la
partition publiée?


D.B.: Floyd l’a bien expliqué lors des
répétitions: « Oui, il y a des changements éditoriaux et des
corrections musicales apportées à la 2e impression. Et il y a encore
d’autres choses que j’aimerais changer à la partition actuelle, mais
c’est trop dispendieux de faire une nouvelle édition. Donc, il est
préférable de la laisser telle quelle puisque cela n’affecte pas
l’idée maîtresse de l’oeuvre.»


Plus récemment, Desmond Byrne était à
Montréal et chantait avec I Musici de Montréal en mars 1997 en tant
que baryton-solo dans une pièce de Landowski, «Leçons des ténèbres».
Il donnera un récital à Cammac (Lac MacDonald) le mardi 29 juillet.
Le public montréalais aura la chance de l’entendre le 26 septembre
lors des séries McGill / Alumni.


Discographie: Carlisle Floyd: Susannah. Kent
Nagano; Choeur et Orchestre de L’Opera de Lyon. (Cheryl Studer,
Samuel Ramey, Jerry Hadley, David Pittsinger, Della Jones). Virgin
Classics 7243 54503924.


L’opéra «Des Souris et des Hommes» de
Carlisle Floyd sera monté sur scène au Glimmerglass Opéra, à
Cooperstown, New-York du 26 juillet au 24 août 1997. M. Floyd
donnera un colloque le 16 août intitulé «Portrait of the ‘30s:
Inspiration for an Opera» au Fenimore House Museum, N.Y. State
Historical Society, Cooperstown, N.Y. Pour plus d’informations sur
les activités du Glimmerglass Opéra, composez le (607)547-2255, Fax:
(607)547-1257. Internet: http://www.cooperstown.net/glimmerglass
.

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