Récitalistes canadiens, une nouvelle génération

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Depuis le début du 21e siècle, la soprano Karina Gauvin et la contralto Marie-Nicole Lemieux ont démontré leur affinité pour le genre qu’on appelle le récital vocal ainsi que leur besoin d’intégrer cette forme d’expression vocale dans leur vie artistique. Ces deux immenses artistes ont présenté des récitals (souvent conjoints) non seulement au Canada, mais surtout sur les plus grandes scènes internationales. Leur talent vocal, leur maîtrise de style, leur cohérence linguistique et leurs connaissances littéraires font en sorte qu’elles sont renommées mondialement en salle et aussi sur disque. L’inspiration et l’exemple de mesdames Gauvin et Lemieux mèneront-ils à une autre génération de récitalistes canadiens ? C’est la génération émergente d’artistes lyriques au Canada qui possède à la fois une multitude de sources d’espoir et une réponse à cette question.

Philippe Sly

Le point de départ est sans doute le jeune baryton Philippe Sly, lauréat de plusieurs prix importants dont celui du Concours musical international de Montréal. Ses enregistrements sur Analekta avec Michael McMahon affichent les mêmes qualités que ceux des grands; la voix est d’une richesse et beauté inouïes, la musicalité est omniprésente et appuyée par un phrasé souple et une diction d’une clarté tout aussi remarquable (tant en français qu’en anglais ou en allemand). Son interprétation de Dichterliebe (Dans un rêve) est imprégnée d’une jeunesse, mais aussi d’un poids d’existence chavirant pour un homme de son âge. Son enregistrement de mélodies britanniques (Love’s minstrels) regorge de bijoux vocaux : les trois mélodies de John Ireland, certes, mais surtout les mélodies sur des textes de Shakespeare de Quilter et les Vaughan-Williams dans lesquelles la fusion entre paroles et musique fait penser à son aîné, Gerald Finley. Reste enfin son CD consacré à Schubert avec le guitariste John Charles Britton. An die Musik, Ständchen, Wohin? Der Leiermannm, entre autres, sont investis d’une intelligence verbale et d’une implication vocale rare de nos jours. Heureux de constater que sa saison 2018-2019 contient autant de récitals au Canada qu’en Europe.

Marianne Fiset. Photo : Pierre-Étienne Bergeron

Autre gagnante du Concours international musical de Montréal, la soprano Marianne Fiset a enregistré trois CD consacrés au lied et à la mélodie française et russe. Dans la mélodie française, mais surtout la mélodie russe, la participation de la sublime pianiste Marie-Ève Scarfone est à souligner. La somptueuse voix de soprano de Fiset est alliée à une réelle capacité à créer des atmosphères et des ambiances musicales.

La soprano Kimy McLaren se tourne quant à elle vers la mélodie française (elle est francophone, malgré ce que laisse supposer son nom) pour un premier enregistrement sur NoMadMusic, avec le pianiste Michael McMahon. Les mélodies de Berlioz, Fauré, Massenet, Chausson et Debussy révèlent une voix charnue de soprano, mais avant tout une frappante interprète d’une justesse et d’une étonnante vérité musicale et intelligence stylistique. La question qui se pose à son sujet est simple : comment expliquer qu’elle n’ait pas une grande carrière internationale ?

Julie Boulianne. Photo : Robitaille Photo

La mélodie française est au cœur des choix de répertoire de la plupart de la nouvelle génération d’artistes lyriques québécois. Il est évident que la soprano Hélène Guilmette et la mezzo Julie Boulianne sont connues plutôt sur les scènes d’opéras qu’en récital, mais il reste qu’elles se démarquent et doivent être reconnues comme récitalistes de grande classe. Boulianne et Guilmette ont toutes deux participé aux intégrales entreprenantes d’ATMA Classique de Poulenc et Fauré. Vous n’avez qu’à écouter Guilmette chanter les Trois poèmes de Louise Lalanne et Reine des mouettes de Poulenc pour constater la facilité idiomatique dont elle dispose. Boulianne est à la fois surprenante et attachante dans les mélodies polonaises de Poulenc, mais renversante par la simplicité et l’émotion contenue de sa mélodie Main dominée par le cœur ou dans Les berceaux et Au bord de l’eau de Fauré.

Hélène Guilmette. Photo : Julien Faugère

Une autre mezzo, la fabuleuse Michèle Losier, fait une remarquable carrière à l’opéra, mais ses qualités d’interprète se dévoilent de façon encore plus saisissante lorsqu’elle chante des mélodies françaises. Losier a commencé sa carrière sur disque avec un bel album consacré à Henri Duparc, mais c’est un récent enregistrement, appelé Temps nouveau et réunissant des mélodies de Gounod, Massenet, Bizet, Saint-Saëns et Franck, qui la dévoile comme une interprète de marque. Losier révèle sa nouvelle assurance, chantant avec charme (Si vous n’avez rien à me dire de Saint-Saëns), élégance (Nocturne de Franck) et une opulence vocale et un sens du drame (L’attente de Saint-Saëns). Ses pouvoirs de narration et de communication sont irréprochables et impressionnants.

Caroline Gélinas

 

La nouvelle venue est la mezzo-soprano Caroline Gélinas (Révélation Radio-Canada 2017-2018). Son enregistrement Confidences contient des mélodies de Robert Fleming et des lieder de Robert Schumann, mais ce sont surtout les mélodies de Debussy (Chansons de Bilitis) et de Ravel (Shéhérazade) qui démontrent son affinité pour ce répertoire. Son timbre, qui rappelle celui de Janet Baker, laisse paraître une sensualité vocale persuasive.

Il semble évident que ces artistes lyriques québécois et canadiens sont à l’avant-garde de la défense et de l’évolution de l’art de la mélodie française sur la scène mondiale. Ces quatre dernières artistes lyriques ont deux choses en commun : elles travaillent et enregistrent avec le magnifique pianiste Olivier Godin, un pilier de cette renaissance de l’art de la mélodie au Québec, et les quatre enregistrent pour ATMA Classique. Le Québec et le Canada sont particulièrement chanceux d’avoir des maisons de disques comme ATMA et Analekta, qui donnent de belles opportunités aux artistes lyriques d’ici.

Il reste que, pour les artistes lyriques canadiens, le monde de l’opéra offre plus d’occasions de se faire valoir que le domaine du récital à l’heure actuelle. Restons cependant optimistes et vivement le jour où nous aurons l’occasion d’entendre en récital et sur disque d’autres talents lyriques canadiens, notamment la mezzo-soprano Emily d’Angelo et le baryton Gordon Bintner.

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