Quatre barytons pour la postérité : Finley, Keenlyside, Boesch, Gerhaher

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Au moment même où plusieurs se demandent s’il y a un avenir pour le récital de chant classique, nous vivons un véritable âge d’or pour ce genre, qui offre des richesses incalculables. Après les Holzmair, Le Roux et Goerne, qui étaient à l’avant-garde de ce nouvel âge d’or, quatre barytons de traditions différentes dominent aujourd’hui la scène du récital.

Gerald Finley. Photo: Sim Canetty-Clarke

Le plus grand artiste lyrique de sa génération – non pas un simple chanteur, mais un véritable artiste vocal – Gerald Finley est Montréalais de naissance. Aussi à l’aise dans le domaine de l’opéra qu’en concert ou en récital, Finley démontre une remarquable habileté à raconter plus d’une vingtaine d’histoires différentes dans un seul récital. Il a le pouvoir d’adapter à la perfection sa voix incroyablement riche en couleur et en émotion au domaine du récital. Ce n’est pas une simple question de volume, mais plutôt un exercice de création d’ambiances et d’atmosphères. La voix est une pure splendeur : un baryton noble à l’émission libre, aux registres parfaitement intégrés et au timbre d’une richesse cuivrée. En récital autant qu’à l’écoute de sa fabuleuse discographie, ce qui frappe avant tout est l’art d’interpréter. Ne se plaçant jamais devant la musique, Finley démontre un désarmant naturel dans ses interprétations; on n’y trouve ni artifice ni effet gratuit. Accompagné par son fidèle pianiste Julius Drake, Finley chante et interprète avec une facilité déconcertante dans une quantité de langues et de styles différents. Les prestations du Dichterliebe et les Liederkreis de Schumann, An die ferne Geliebte de Beethoven ou son enregistrement marquant de Winterreise de Schubert illustrent une connaissance et une compréhension exemplaire du lied allemand. Dans sa langue maternelle, Finley a déjà laissé des souvenirs impérissables d’art song américain de Barber et d’Ives, mais aussi du Britannique Benjamin Britten. Ses interprétations de mélodies françaises, surtout de Duparc et de Ravel, sont aussi impressionnantes par leur cohérence stylistique et linguistique que ses incursions dans le répertoire russe sont surprenantes et convaincantes (Chostakovitch, Tchaïkovski, mais aussi Moussorgski et Rachmaninov).

Simon Keenlyside

Pour sa part, le baryton britannique Simon Keenlyside démontre la même intensité d’expression en récital et sur disque que sur la scène d’opéra. Si on le sent parfois fébrile, habité par une énergie nerveuse en début de ses récitals, il convainc par l’authenticité, la conviction et le courage de ses interprétations. Ses enregistrements de Schubert, Strauss, Schumann et Brahms confirment une maîtrise de langue et d’idiome. Son enregistrement en direct au Wigmore Hall, la Mecque du récital vocal, illustre l’impact que cet artiste peut avoir sur une foule. Le public cède devant un véritable tsunami d’intensité. Pour certains, c’est une dimension quasi opératique; or, Keenlyside reste à l’intérieur de l’expérience intime tout en repoussant les barrières du genre. Son timbre – comme celui de Finley – est souverain. Avec une voix plus claire, plus argentée mais aussi chaleureuse que celle de Finley, Keenlyside démontre une remarquable palette de couleurs et de nuances en récital. Son enregistrement d’une collection de mélodies britanniques, War Songs, par exemple, illustre aussi un besoin de faire vivre à travers les paroles autant que la musique. Le résultat peut épuiser émotivement, mais reste enrichissant et inoubliable. Keenlyside est toujours accompagné par le pianiste Malcolm Martineau et son merveilleux enregistrement de lieder de Strauss (un de ses premiers) révèle les multiples couches et facettes des textes, soit la joie infectieuse de Standchen ou la profondeur amoureuse et mystique de Nachtgang, le tout accompagné d’un phrasé limpide et de cette intensité innée.

Florian Boesch. Photo: Lucas Beck

L’intensité est aussi une caractéristique prédominante chez l’Allemand Florian Boesch. Plus basse-baryton que baryton, la voix de Boesch semble taillée d’un bloc de granite : uniforme et massive avec un timbre sombre et charnu. Boesch chante l’automne et l’hiver plus facilement que le printemps ou l’été et, d’ailleurs, ses interprétations de Winterreise et Schwanesgesang de Schubert ont le poids de l’existence qui pèse lourd dans la balance. Ses visions de Schumann et de Mahler contiennent cette mélancolie et cette nostalgie qui sont superbement décrites par le timbre profond et sculpté ainsi que par l’intensité qui habite l’acteur-chanteur. Mais là où Boesch se distingue particulièrement, c’est dans les lieder et surtout les ballades de Loewe. Ce sont des mélodrames chantés et les pouvoirs narratifs de Boesch brillent à souhait. Son remarquable enregistrement de Reisebuch aus den österreichischen Alpen de Krenek se place au même niveau (tout en demeurant si différent) de la version de référence du grand Wolfgang Holzmair.

Christian Gerhaher. Photo: Gregor Hohenberg

Le plus grand des interprètes de lied des deux dernières décennies reste – sans équivoque – Christian Gerhaher. Ce fabuleux artiste peut incarner Pelléas ou Posa sur scène mais, en récital, il relève l’ultime défi : ses interprétations des chefs-d’œuvre de Schubert, Schumann, Mahler, Beethoven, Brahms et Schoenberg nous paraissent comme si on les entendait pour une première fois. Gerhaher, soit en récital ou sur disque – et toujours en compagnie de son fidèle partenaire, le pianiste Gerold Huber –, réussit à réinterpréter, voire à réinventer ces chefs-d’œuvre du point de vue du XXIe siècle. L’artiste, d’une profondeur incontestée, offre ses interprétations avec une simplicité et un naturel désarmants. Il est un baryton lyrique habité non seulement par une beauté de timbre chavirante, mais par la capacité de vivre et de communiquer la faillibilité humaine, qui est à la base d’un véritable artiste lyrique. Personne ne chante cette fragilité humaine ni ne soulève le doute comme lui. Gerhaher, le plus organique des interprètes, n’est pas simplement un artiste de son époque, il en est un pour tous les temps.

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