L’art de la mélodie vocale

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Parmi les questions les plus fascinantes et souvent déroutantes de la musique est celle de savoir ce qui rend le genre de la mélodie, ou « art-song », si extrêmement difficile mais infiniment gratifiant – du point de vue de l’artiste autant que du public. L’art de la mélodie, qui peut souvent apparaître naturel, voire évident, comprend en réalité une foule d’éléments et de dimensions.

L’élément principal, et peut-être l’aspect le plus souvent négligé de l’impact d’un récital vocal ou Liederabend, est qu’il ne s’agit pas d’un chanteur, mais d’une équipe. Le « pianiste collaborateur » (plutôt que simple « accompagnateur ») fait équipe avec le chanteur. La relation entre les deux interprètes est au cœur de chaque exécution et de chaque interprétation collaborative. De plus en plus, les chanteurs de mélodies cherchent à développer des collaborations avec ces « pianistes collaborateurs ». Plusieurs concours internationaux (tels ceux de s’Hertsogenbosch et de Wigmore Hall) encouragent des duos de chanteurs et pianistes. En effet, plusieurs pianistes modernes de renommée internationale se spécialisent presque exclusivement dans le genre de la mélodie; les pianistes britanniques Roger Vignoles, Julius Drake, Malcolm Martineau et Graham Johnson ont collaboré avec une génération de chanteurs internationaux comme l’ont fait des pianistes allemands tels que Helmut Deutsch et Gerold Huber. Huber, notamment, forme un partenariat avec le remarquable baryton Christian Gerhaher, équipe qui semble avoir établi une nouvelle norme pour cette forme d’art collaborative. Leur relation est basée sur la confiance, le talent et l’expérience, mais aussi sur un instinct musical et vocal, sur une intuition humaine qui semble souvent dépasser l’entendement. Les pianistes peuvent créer, développer et maintenir une ambiance musicale et inspirer aux chanteurs des idées et des réponses qui peuvent marquer les interprétations.

Christian Gerhaher & Gerold Huber at Verbier Festival, Photo: Nico

Christian Gerhaher & Gerold Huber, Photo: Nicolas Brodard

Le contraste avec le chanteur d’opéra est frappant. Non seulement les chanteurs d’opéra ont à projeter par-dessus un orchestre, mais ils peuvent se « réfugier » dans l’élaboration d’un personnage lors d’un spectacle lyrique. Souvent, l’interaction et les relations avec d’autres chanteurs et leurs personnages vont mener (on l’espère) à une soirée de théâtre musical convaincante. En revanche, le chanteur de récital est seul avec son pianiste. Comme un célèbre chanteur me l’a dit une fois : « Sur la plate-forme de récital, je suis nu, et j’espère en racontant mes histoires que je peux me vêtir peu à peu. » En effet, l’art du récital est aussi celui de raconter des histoires. Au cours de certains programmes de récital, un chanteur et son pianiste doivent raconter une vingtaine d’histoires séparées. Ils doivent établir un nombre équivalent d’ambiances musicales et poétiques afin de les communiquer à un public.

Le récital vocal est une forme d’art qui contient un certain nombre d’éléments spécifiques. Peu de domaines de la communication musicale ou artistique exigent une aussi grande maîtrise de la langue et du contexte. Plusieurs récitalistes peuvent offrir des programmes qui mettent en vedette quatre langues différentes ou même plus. Non seulement doit-on chanter ces langues de façon idiomatique, mais l’artiste lyrique doit savoir comment se conformer aux exigences linguistiques (et stylistiques) de la langue. Par exemple, dans la mélodie française, il est impératif de connaître les règles qui régissent les liaisons (dangereuses ou non !), les voyelles nasales ou le mètre poétique (comme les alexandrins, par exemple). Ces règles colorent, voire dictent, le phrasé de l’interprétation tout en donnant au texte (à la fois littéraire et musical) une cohérence et un sens.

Roger Vignoles, Photo: Maximilan Fuhrig

Roger Vignoles, Photo: Maximilan Fuhrig

L’art de la mélodie est tout aussi exigeant du point de vue du contexte – le contexte littéraire, mais aussi historique et même politique. La mélodie est propulsée par la poésie. La poésie, son auteur et le style du compositeur doivent être assimilés. Il est d’une importance fondamentale que, lors de l’exécution de la mélodie de Francis Poulenc « C », par exemple, on sache qui fut le poète Louis Aragon. Il faut savoir qu’il était non seulement un communiste célèbre, mais qu’il a composé le poème une complainte pour la France occupée au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il est également utile de connaitre un peu de l’histoire de la France, qui sert de toile de fond au poème. De même (mais pour des raisons différentes), il est important de comprendre dans quel contexte Verlaine a écrit « Clair de lune », qui devait inspirer Debussy et Fauré (entre autres), ou encore les circonstances dans lesquelles Goethe a écrit « Über allen Gipfeln », que Schubert utilise pour créer un de ses grands chefs-d’œuvre, Wandrers Nachtlied II. Le contexte n’est pas tout, mais il est souvent la charpente sur laquelle les artistes construisent une interprétation.

L’art de la mélodie exige que les artistes comprennent les différences stylistiques entre, par exemple, Adélaïde de Beethoven et Cäcilie de Richard Strauss. L’art de la mélodie est une forme intime, mais elle ne doit pas se limiter aux moyens d’expression restreints ou aux formes qui limitent le geste vocal et musical. Les phrases climactiques d’Adélaïde et de Cäcilie peuvent exiger des déclarations vocales et musicales expansives et emphatiques, mais l’idiome et l’univers musicaux sont aussi importants ici. Ni l’un ni l’autre ne sont des airs d’opéra, mais les finales climactiques sont presque opératiques dans leur conception et dans leur expression. Elles doivent néanmoins rester propres au monde du lied. Non seulement l’artiste lyrique complet peut faire la différence entre les deux genres, mais il ou elle peut respecter ces différences et en tirer profit. Comme peuvent en témoigner plusieurs artistes lyriques contemporains, l’art de la mélodie peut nourrir l’opéra et vice-versa.

L’art de la mélodie a une histoire longue et distinguée. Chaque génération du XXe siècle se distingue à travers des artistes vocaux des époques respectives. Au début du XXe siècle, Leo Slezak pouvait chanter les opéras de Wagner ainsi que les lieder de Schubert comme pouvaient le faire Gerhard Hüsch, Heinrich Schlusnus, Herbert Janssen et Dietrich Fischer-Dieskau plus tard. Ils ont tous été des chanteurs de leur âge et, dans un sens réel, pour tous les âges. Nous devrions nous sentir éternellement reconnaissants et privilégiés d’avoir, à notre époque, des artistes vocaux aussi remarquables que Wolfgang Holzmair, François LeRoux, Matthias Goerne, Christian Gerhaher, Gerald Finley, Dorothea Röschmann, Felicity Lott et Bernarda Fink, qui ont tous, à leur manière très individuelle, démontré que l’art de la mélodie est essentiellement organique. C’est l’art d’explorer au-delà des notes noires sur le papier blanc, au-delà de la parole écrite. C’est l’art de communiquer des visions et des émotions, des échos des expériences humaines partagées et des aperçus de la grandeur de l’esprit humain. N’est-ce pas quelque chose à célébrer ?

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La Scena Musicale - Coffret Découverte
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