Art song : une définition à travers l’histoire

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Comme beaucoup d’éléments de la musique, le terme « art song » est non seulement difficile à définir mais encore plus complexe à situer dans le temps. On recense d’importantes différences linguistiques lorsque l’on parle « d’art song ». Si le terme est directement appliqué aux mélodies britanniques et américaines, par exemple, il n’a pas vraiment de sens quand on parle de la célèbre tradition allemande, où l’on parle de Lieder. C’est aussi vrai en France, où l’équivalent le plus proche de « l’art song » est la mélodie plutôt que la romance (un genre à part entière) ou la chanson, et qui ressemble beaucoup à la canción espagnole et à la canzone italienne. Ces différences linguistiques sont en partie des spécificités essentielles aux genres respectifs et, simultanément, des facteurs unificateurs dans la création d’un genre vocal: « l’art song ».

Dans la musique occidentale, les troubadours et les ménestrels médiévaux étaient aussi importants dans l’établissement d’une tradition vocale que les chants folkloriques qui, eux, étaient généralement chantés a capella ou avec un accompagnement très simple et appris à l’oreille. Ils faisaient partie d’une tradition auditive et orale, car ils étaient rarement, voire jamais, écrits et, avec le temps, ils changeaient souvent autant verbalement que musicalement. Les chansons populaires avaient des mélodies relativement simples, souvent avec une seule note par syllabe. Le langage était répétitif, ce qui permettait aux mots d’être facilement compris et mémorisés.

Toutefois, vers le milieu du XVIe siècle, le temps et la poésie de Shakespeare, la musique de Dowland, Morley et, plus tard, celle de Purcell, ont été intégrés dans des formes telles que les madrigaux, dans lesquels le texte est principalement au service de la musique. C’était, à bien des égards, l’avènement de l’art song moderne. À la fin du XVIIIe siècle, la première école viennoise de Haydn, Mozart et, plus tard, Beethoven, a commencé à développer un style de mélodie solo qui comprenait souvent des adaptations de chansons folkloriques (comme Haydn et Beethoven) en plus de chansons musicalement simples, poétiquement quelque peu naïves, telles que Wie unglücklich bin ich de Mozart et Maigesang et Marmotte de Beethoven. Pourtant, Mozart et Beethoven ont également mis en musique le poète le plus important de la langue allemande, Johann Wolfgang von Goethe, établissant ainsi ce que l’on appellera de plus en plus Lieder.

Les compositeurs d’art song cherchaient généralement à mettre en musique un poème de haute qualité littéraire pour voix seule avec une partie de piano largement indépendante de la voix et expressive plutôt que simple accompagnement. Bien que Beethoven ait composé l’un des premiers «cycles » de lieder (un ensemble de lied composé d’une série de poèmes du même auteur), An die ferne Geliebte, le compositeur qui a essentiellement donné à ce nouveau genre ses lettres de noblesse a été Franz Schubert. Ses plus de 650 lieder, souvent d’inspiration folkloriques, englobent les formes du lied strophique simple (même cadre musical pour chaque strophe poétique) ou strophiques modifiés ainsi que des ballades narratives comme Erlkönig, qui démontraient également la partie de piano virtuose, indépendante et dramatique évoquant un cheval en course, une stratégie que Schubert devait répéter dans Auf der Bruck, Willkommen und Abschied et Im Walde. Ses cycles Die schöne Müllerin et Winterreise ont utilisé la poésie de Wilhelm Müller, mais Schubert a également mis en musique des géants littéraires tels que Goethe (qui lui préférait les simples lieder strophiques de Zelter et Reichardt), Schiller et Heine. C’est Schubert qui a établi simultanément une référence et une nouvelle tradition.

L’art song est devenue particulièrement populaire pendant l’époque romantique en Europe au XXe siècle. Mendelssohn, Brahms et surtout Schumann ont élargi la forme et le vocabulaire du lied. Aucun compositeur n’avait un sens littéraire aussi développpé que Schumann (à la possible exception d’Hugo Wolf, qui a composé des livres de lieder sur les œuvres de Goethe, Mörike et Eichendorff). Schumann s’est également fait remarquer par son utilisation des postludes de piano pour compléter un lied (comme c’est notamment le cas dans son Dichterliebe). En France, Berlioz, largement inspiré de l’exemple de Schubert, compose un merveilleux cycle de mélodies, Les nuits d’été (sur des textes de Théophile Gautier) et lance une tradition française de mélodie – un exemple rapidement imité par des compositeurs du XIXe siècle comme Gounod, Bizet, Duparc et, plus tard, Fauré. À sa manière, chacun cherche à trouver la combinaison parfaite de musique et de littérature, basée sur quatre éléments: poète, compositeur, chanteur et accompagnateur. Les poètes utilisés provenaient des grands noms de la littérature : de Musset, Hugo, Baudelaire et Verlaine. Bien que le traitement musical de la poésie française ait changé avec Debussy puis avec Poulenc, le désir d’intégrer des mots à la musique, lui, n’a jamais changé. La mélodie française a évolué non pas en éclipsant la romance mais, initialement, en parallèle avec elle. La romance, genre populaire auprès de Berlioz et Gounod, était dominée par le chanteur qui interprétait une mélodie simple, un peu naïve, mais touchante avec un accompagnement au piano tout aussi simple. Le musicologue Frits Noske a estimé que Plaisir d’amour (1784) du Padre Martini était la première romance de ce genre et que, bien que le genre ait tenu sa place dans la première moitié du XIXe siècle, la romance a finalement été remplacée par la mélodie plus sophistiquée.

La romance était également implicite dans le développement de la mélodie russe. Des compositeurs comme Alvabyev, Varlamov et Gurilyov ont écrit des romances attrayantes sur une poésie sentimentale. Avec l’arrivée de Glinka et Dargomjinsky (qui ont tous deux composés des romances) et leur utilisation de la poésie transformante de Pouchkine et, plus tard, de Lermontov, l’art song russe est né. Rimski-Korsakov, Tchaïkovski, Moussorgski et, plus tard, Rachmaninov ont élevé le genre à un autre niveau. L’art song en anglais devait attendre la fin du XIXe siècle pour que la renaissance musicale britannique s’opère et que des poètes tels que Shakespeare mais aussi Tennyson, Hardy et Houseman alimentent le développement de ce nouveau genre. Presqu’à la même époque, aux États-Unis, le même degré de pertinence musicale et verbale a été atteint avec MacDowell, Griffes et surtout Ives. Le XXe siècle a montré la richesse de l’art song, peu importe la définition qu’on lui donne, et de ses nombreux aspects linguistiques.

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