Kiya Tabassian : Musicien sans frontières

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En mars, Kiya Tabassian, directeur artistique de l’ensemble Constantinople et virtuose du sétar, assistera à la création d’une de ses œuvres par l’Orchestre symphonique de Montréal, sous la direction de Kent Nagano, dans le cadre du concert L’Orient Imaginaire. Portrait d’un esprit libre et voyageur.

Kiya Tabassian avec danseurs dans Sunya. Photo Michael Slobodian
Kiya Tabassian avec l’Ensemble Constantinople et dansers dans une répresentation de Sunya.
Photo Michael Slobodian

Difficile d’accoler une étiquette à Kiya Tabassian : il joue d’un instrument traditionnel de la culture persane (le sétar), mais compose, par exemple, pour le Nouvel Ensemble Moderne; il s’inspire de musiques anciennes qu’il interprète selon un angle résolument actuel, et n’hésite pas à mêler ses racines persanes aux musiques baroques européennes, au folklore mexicain ou à ces vieux airs que chantaient les premiers arrivants en Nouvelle-France. Son goût pour les métissages temporels et géographiques s’inscrit naturellement dans tout ce qu’il créé et confère à son travail une universalité indéniable. Son propre déracinement n’est sans doute pas étranger à son amour des musiques migrantes : « Je suis arrivé à Montréal en 1990, explique-t-il, à 14 ans, avec mes parents et mes deux frères. Je jouais déjà du sétar en Iran, et je voulais être compositeur, je voulais créer. »

C’est pour le sétar que Kiya Tabassian a choisi d’étudier la musique persane, alors qu’il aurait pu se tourner vers la musique occidentale : « Quand j’avais 11 ans, il y a un des mes grands cousins qui est venu habiter à Téhéran pour étudier à l’université et il a habité chez nous. Il était artiste visuel, mais il a été très marquant pour mon frère Ziya et moi, parce qu’il nous a ouvert les oreilles et l’esprit sur la musique savante persane. Durant cette période, nous avons assisté à un récital de sétar et j’ai totalement accroché ! Il fallait que j’apprenne à jouer de cet instrument. La semaine suivante, je commençais des cours avec lui. J’avais 12 ans. et je pratiquais des heures chaque jour. J’apprenais le répertoire de base, mais je m’amusais à jouer les pièces à l’envers et à faire autre chose à partir de ces pièces. »

Le goût de « faire autrement » à partir d’un canevas de base est au cœur de l’activité musicale de Kiya Tabassian et cette façon de faire s’exprime très clairement dans son travail de direction artistique au sein de l’ensemble Constantinople, dont le projet musical est un métissage perpétuel. Il explique : « Il me faut toujours de la nouvelle nourriture ; il ne s’agit pas d’un renouvellement, mais d’une évolution, qui commande que l’on reste à l’affût des choses qui peuvent nous faire grandir. Cet instinct s’est sans doute forgé très jeune chez moi et il continue à guider mes actions. » L’arrivée à Montréal aura certainement accentué ce désir d’une évolution constante : « J’avais déjà formé un groupe à Téhéran alors que j’étudiais à l’institut Bahârlou, et je composais de la musique pour le groupe. La dernière année nous commencions à jouer à la radio, à la télé, à faire des tournée en Iran, alors ça commençait vraiment à marcher, et ça a été difficile de laisser ça derrière au moment de partir pour un pays complètement nouveau, alors que je ne parlais ni anglais, ni français. C’était un vrai déracinement, mais je crois que la musique et la littérature m’ont beaucoup aidé à rester proche de mes racines et de ma langue maternelle. Ça m’a aidé à conserver un attachement à mes racines sans craindre d’aller de l’avant, parce qu’il fallait apprendre le français, puis l’anglais, et ça, naturellement, ça a développé une fascination envers autrui, que l’on applique maintenant, mon frère Ziya et moi, dans tout ce que l’on fait. Je crois que si nous étions restés en Iran, nous aurions été des musiciens, et des êtres humains, d’un type très différent. »

À Montréal, Kiya Tabassian a eu la chance d’entrer en contact avec Kayhan Kalhor, un grand maître de musique persane, virtuose de la vièle kamancheh, qui a été son professeur pendant un peu plus d’un an, avant de partir pour les États-Unis. Tabassian a aussi découvert à Montréal la musique actuelle, dont l’improvisation est un ingrédient de base : « Je crois que j’avais 15 ans et demi, 16 ans, lorsque j’ai assisté à un premier concert de musique actuelle, et ça m’a jeté par terre ! Ça a ouvert une fenêtre sur de nouvelles façons d’être créatif. L’improvisation, ce n’était pas nouveau pour moi, mais dans la musique persane elle répond à des codes très stricts ; l’improvisation libre est un concept qui est né au 20e siècle. J’ai donc commencé à ce moment-là à écouter beaucoup de musique actuelle, de musique contemporaine, et j’y ai découvert de nouvelles libertés. J’ai commencé à écrire dans un style plus près de ces musiques et j’ai découvert le travail de Gilles Tremblay alors que j’étudiais à Vincent-d’Indy. J’ai su qu’il enseignait toujours et je suis allé étudier avec lui au Conservatoire, parce que sa musique m’a tout de suite parlé, peut-être par sa dimension sacrée, bien que je ne sois pas quelqu’un de pratiquant, mais j’aime cette expression d’une émotion forte, profonde, et qui a une dimension spirituelle. »

Kiya Tabassian consacre une grande partie de son temps à la direction artistique de l’ensemble Constantinople, mais il trouve aussi le temps de se consacrer à d’autres projets, tel celui de l’ensemble Atlas, basé à Amsterdam (directeur artistique : Joël Bons), qui regroupe des musiciens originaires de Chine, d’Asie Centrale, du Moyen-Orient et de l’Europe et qui entremêle les différentes traditions musicales de ses membres à travers un répertoire d’œuvres entièrement nouvelles ! « J’y participe depuis 2009, explique le compositeur, et il y a chaque année une académie où les interprètes et les compositeurs peuvent discuter, découvrir les techniques anciennes, en inventer de nouvelles, etc. Ce sont des rencontres très fructueuses, où chacun peut apprendre des choses très importantes au contact de l’autre. »

C’est aussi une approche très ouverte qui caractérise le récent projet des « Voyages musicaux de Marco Polo », lancé par Kyriakos Kalaitzidis et qui réunit son ensemble, En Chordais, de Grèce, et Constantinople, dans un périple musical étourdissant : « On a essayé avec ce projet-là de créer un parcours au cours duquel on finit par ne plus savoir qui est qui, tant toutes les musiques des différents pays finissent par se mêler dans la tête du voyageur. C’est l’assimilation des différences qui amène la création de nouvelles formes. » Comme Marco Polo, Kiya Tabassian a accumulé une quantité d’expériences musicales qu’il nous redonne en un tout bien plus grand que la somme de ses parties !

Constantinople

C’est alors qu’il étudiait la composition auprès de Gilles Tremblay que Kiya Tabassian a lancé le projet Constantinople avec un collègue, Mike Cole, joueur de luth renaissance. « On s’est rendu compte que le duo sétar/luth sonnait bien et nous avons voulu explorer les possibilités que ça pouvait offrir. C’était la rencontre de deux cultures, celles de la musique persane et de la musique européenne ancienne, le tout augmenté par l’approche créative des deux compositeurs, et c’est resté notre façon de faire, qui donne sa voix unique à l’ensemble. On ne cherche pas à reproduire quelque chose qui a déjà été… Le moteur, c’est la curiosité ! »

Constantinople a déjà fait paraître une douzaine d’enregistrements depuis son premier disque, paru en 2001 chez ATMA, et il est sans doute l’un des ensembles montréalais les plus actifs sur la scène internationale, comptant des passages à la Salle Pleyel ou à l’Oratoire du Louvre (Paris), mais aussi au Poisson Rouge (New York), ou à la Philharmonique de Berlin, de même que des participations à de nombreux festivals, parmi lesquels le Thessaloniki World Music Festival (Grèce), le Festival Stimmens (Allemagne), Les musiques sacrées de Fès (Maroc), le Festival Internacional de Puebla (Mexique), le Festival d’Aix-en-Provence (France), etc.

« Constantinople est un ensemble très prolifique, parce que nous restons ouverts à toutes les diversités. Il y a deux ans, par exemple, nous avons commencé une collaboration avec le chorégraphe indo-arménien Roger Sinha pour le spectacle Śūnya, qui incorpore de la danse et des vidéos interactives. Je voulais vraiment que les musiciens y soient impliqués à part entière et interagissent aussi avec les danseurs. La première était en avril 2013 et nous donnons encore quelques représentations au Canada; nous travaillons aussi à préparer une tournée internationale. »

 Du 9 au 27 mars 2015, Kiya Tabassian dirigera un programme de résidence consacré aux musiques du monde au Centre d’arts de Banff et placé sous le thème de traditions persanes et orientales (avec, cependant, un détour par Sherbrooke le 18 mars pour une représentation de Śūnya avec Constantinople au Théâtre Centennial). « C’est un gros projet qui débute cette année. Il y a toujours eu des programmes de résidence au Banff Centre, mais c’était réservé au jazz ou à la musique classique. On y a été deux fois avec Constantinople pour des résidences de création, alors je leur ai proposé de lancer un programme de résidence pour les musiques non-européennes. J’ai donc invité quelques musiciens avec lesquels je suis habitué de travailler et nous y recevrons des gens de partout dans le monde pour une durée de trois semaines. » www.constantinople.ca

OSM – L’Orient imaginaire

On a eu l’excellente idée, à l’Orchestre symphonique de Montréal, de commander une pièce à Kiya Tabassian pour un programme de concert qui compte aussi des œuvres de Saint-Saëns, Dukas et Strauss, en lien avec l’exposition Merveilles et mirages de l’orientalisme : de l’Espagne au Maroc, Benjamin-Constant en son temps (jusqu’au 31 mai au Musée des beaux-arts de Montréal).

Il va sans dire que l’Orient de Kiya Tabassian est un peu moins « imaginaire » que pouvait l’être celui d’un Saint-Saëns ou d’un Dukas… « L’œuvre est inspirée des musiques arabo-andalouses, mais je ne voulais pas faire des arrangements pour grand orchestre de mélodies traditionnelles. Ça reste une musique très personnelle, mais avec les couleurs persanes qui m’habitent, et puis il y a aussi la voix de Françoise Atlan, avec qui je travaille depuis plusieurs années, et aussi Didem Bashar, qui joue du kanoun [instrument de la famille des cithares sur table]. C’est la première fois que je compose pour un orchestre symphonique, et c’est un grand plaisir, bien sûr. Je dois dire que c’est une œuvre qui me surprend moi-même ! Elle est presque terminée au moment où on se parle et je suis très content de la direction qu’elle prend après un an et demi ! Françoise chantera un texte ancien du philosophe mystique andalou Ibn ’Arabî [1165-1240] ; il s’agit d’un poème qui invite à la cohabitation des différentes croyances religieuses, dont le moteur commun reste l’amour. Le texte est principalement en arabe, mais il y a aussi des mots en hébreux et en persan. »


Concerts avec l’OSM

L’Orient imaginaire
4 mars (20h00), 8 mars (14h30)-Maison symphonique de Montréal. Kent Nagano (chef), Jean-Philippe Collard (piano), Monika Jalili (soprano) Françoise Atlan (soprano), Didem Bashar (kanoun).

Dans le cadre de Montréal/Nouvelles Musiques :
OSM ÉCLATÉ-Un voyage avec Philip Glass. 7 mars (21h00) – Maison symphonique de Montréal. Kent Nagano (chef), Philip Glass (piano), Andrei Malashenko (timbales) Monika Jalili (soprano), Françoise Atlan (soprano), Didem Bashar (kanoun).
Le programme présenté les 4 et 8 mars compte des pièces de Saint-Saëns (« Bacchanale », de Samson et Dalila, et le Concerto pour piano no 5, « Égyptien »), de Dukas (La Péri) et de Strauss (« Danse des sept voiles », de Salomé).
Le programme du 7 mars, présenté dans le cadre de MNM, reprend l’œuvre de Dukas et compte deux pièces de Philip Glass (Mad Rush, pour piano solo-jouée par le compositeur, et Concerto Fantasy, pour deux timbales et orchestre). www.osm.ca

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