Kevin March, Les Feluettes : l’inspiration française d’un Américain

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Jean-Michel Richer (Comte Vallier de Tilly) et Etienne Dupuis (Simon Doucet) Photo: Yves Renaud

Jean-Michel Richer (Comte Vallier de Tilly) et Etienne Dupuis (Simon Doucet)
Photo: Yves Renaud

L’Opéra de Montréal présentera en mai la création des Feluettes, de Michel Marc Bouchard, qui adapte lui-même le texte de sa pièce de théâtre de 1987 Les Feluettes ou la répétition d’un drame romantique, et de Kevin March, qui en signe la musique.

C’est en Australie, où il est installé depuis 2004, que j’ai rejoint le compositeur originaire des États-Unis pour discuter de ce projet. On note que ce nouveau titre français n’en est qu’un de plus dans le catalogue du compositeur, qui en compte déjà plusieurs (Une petite sonate [2012], Ouvre-moi la porte [2011], Catalogue de papillons [2004] et d’autres).

« En effet, explique Kevin March, il y a différentes explications à ma francophilie : d’abord, l’un de mes arrière-grands-pères était un soldat français au Canada, d’où l’origine française de mon nom de famille. Mais il y a aussi la grande influence de la musique française sur la musique américaine. Par exemple, on sait que Philip Glass ou Aaron Copland, entre autres, ont étudié en France auprès de Nadia Boulanger. Quant à mes deux maîtres principaux, William Albright et William Bolcom, le premier a étudié avec Messiaen et le second avec Milhaud ! Même sans tenir compte de ça, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la musique classique, la première œuvre que j’ai entendue a été la Sonate pour violoncelle et piano de Debussy, et encore aujourd’hui elle demeure l’une de mes plus grandes influences. Je ne parle pas très bien le français, mais ce projet est en quelque sorte un retour aux sources. Le livret est en français, mais j’ai développé ce que l’on appelle un “français de chanteur” (singer’s French), alors j’ai une bonne base pour travailler. De plus, chaque phrase a été examinée en détail pour s’assurer de sa cohérence rythmique et pour que les accents soient au bon endroit. »

Kevin March a déjà composé de nombreuses œuvres vocales, parmi lesquelles trois opéras de chambre (www.love : A 21st Century Romance [2000-01], Leading Lady [2003-04] et Razing Hypatia [2010]), mais c’est la première fois qu’il s’attaque à la grande forme.

« C’est juste plus gros, explique-t-il, mais… vraiment plus gros ! J’ai l’habitude de travailler en équipe, mais là, c’est une grande équipe, avec un librettiste, un metteur en scène, un directeur artistique, un chef, etc. Mais c’est fantastique de travailler avec une équipe comme celle qui est réunie pour ce projet. »

On pourrait s’étonner que l’Opéra de Montréal soit allé chercher un compositeur en Australie pour créer une nouvelle production à partir d’un grand succès théâtral québécois, mais… ce n’est pas vraiment ce qui s’est passé. En effet, si Kevin March est le compositeur de cette œuvre, il ne le doit qu’à sa propre inspiration. « C’est alors que j’étudiais à l’Université du Michigan, se rappelle-t-il, probablement en 2003, que j’ai assisté à une projection du film de John Greyson Lilies (film de 1996 dont Michel Marc Bouchard a signé le scénario adapté de sa pièce) et durant toute la séance je me disais : “Ce n’est pas un film, c’est un opéra !” J’ai tout de suite commencé à chercher qui je devais contacter pour réaliser un tel projet et j’ai finalement correspondu avec l’auteur. Au cours des années suivantes, j’ai produit un livret en anglais et le travail a débuté avec Michel Marc. En 2011, j’ai reçu un courriel de Michel Marc qui était enchanté parce que Michel Beaulac de l’Opéra de Montréal voulait le rencontrer pour discuter d’un projet. Il me demandait de lui envoyer tout ce que nous avions déjà préparé. Lorsque M. Beaulac a lancé l’idée d’une production des Feluettes, Michel Marc a pu lui montrer que le travail était déjà commencé, et voilà ! »

Cette histoire d’amours adolescentes qui finissent mal semble en effet arrivée à destination en étant adaptée à l’opéra, mais à quoi peut-on donc s’attendre du travail de Kevin March ?

« Mon mentor, William Bolcom, m’a un jour donné le meilleur conseil artistique qui soit. Il a dit : “Kevin, tout peut fonctionner et utilise tout ce que tu peux !” (Anything goes, and do whatever it takes !) C’est demeuré mon approche de base. Dès le début du travail, nous avons choisi le climat général de l’opéra, quelque chose de très personnel, très sentimental. La musique reste assez simple; je ne veux pas dire qu’elle est simple harmoniquement ou rythmiquement, mais lorsqu’il y a un duo amoureux, c’est vraiment un duo amoureux ! Par ailleurs, la pièce contient déjà beaucoup d’information de nature musicale, par exemple, dès le début, on assiste à une répétition d’une scène du Martyre de saint Sébastien d’après le texte de D’Annunzio, et Michel Marc a spécifié dans les didascalies que l’on devrait entendre la musique de Debussy en arrière-plan. Il y a donc des évocations de Debussy tout au long de l’opéra. Il y a aussi un dîner au grand hôtel et l’action se déroule en 1912, à la fin de la Belle Époque, alors bien sûr la musique reflète cela, avec des références au ragtime ou même au folklore québécois. Ces différents styles se fondent dans une œuvre qui est assez éclectique, mais qui est aussi très directe. »

L’une des particularités de l’œuvre est que tous les rôles y sont tenus par des interprètes masculins, mais le compositeur n’y a pas vu de défi particulier : « Ce n’est pas plus difficile que d’écrire seulement pour des cordes, par exemple. Cela dit, il y a quand même des personnages féminins, alors le vrai défi, c’était de trouver les bons types de voix pour ces rôles, parce qu’on ne voulait pas que toutes les femmes soient jouées par des contre-ténors. »

La mise en scène de ce nouvel opéra a été confiée à Serge Denoncourt, c’est Timothy Vernon qui dirigera l’orchestre et les rôles principaux sont confiés à deux chanteurs qui sont passés par l’Atelier lyrique de l’OdM : le baryton Étienne Dupuis et le ténor Jean-Michel Richer. Le baryton Gino Quilico tiendra le rôle du vieux Simon.


21, 24, 26 et 28 mai, 19h30, salle Wilfrid-Pelletier. www.operademontreal.com

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