Le retour de Kelly-Marie Murphy

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L’année 2018 est une année mémorable pour la compositrice d’Ottawa Kelly-Marie Murphy. Remporter le prix Azrieli pour la nouvelle musique juive vient certainement en tête de liste. La récompense est accompagnée d’une bourse de 50 000 $, un concert le 15 octobre avec l’Orchestre de chambre de McGill dirigé par Yoav Talmi à la Maison symphonique de Montréal et un enregistrement. Le prix Azrieli fait suite à une autre victoire éclatante. Murphy a remporté le tout premier prix Maria Anna Mozart pour les compositrices canadiennes de l’Orchestre symphonique de la Nouvelle-Écosse. Cela lui permit d’empocher 10 000 $ et une première au printemps dernier à Halifax.

Murphy vit à Kanata, en banlieue d’Ottawa, avec son mari Greg Van Bavel et sa fille Cassidy, étudiante de première année en musique à l’Université d’Ottawa. Mais il n’y a pas si longtemps, elle était ailleurs. Sa carrière a connu une période difficile en 2014, qui a duré trois ans. Personne ne frappait à sa porte.

Période difficile

C’est le risque que courent tous les compositeurs contemporains, elle n’est pas naïve. Pourtant, cela ne lui était encore jamais arrivé. Le savoir ne diminuait pas la confusion et le questionnement parfois pénible.

« Vous vous demandez : “Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?” J’écris encore de la musique. Je suis toujours la même personne créative que j’étais. »

En fin de compte, ce n’est pas quelque chose que vous pouvez expliquer, dit-elle. « C’est un cycle. Je sais pourquoi j’étais populaire à l’âge de 35 ans. J’étais jeune, inconnue. J’ai remporté un concours et le public a apprécié ce que j’écrivais. »

Elle a rationalisé sa situation en pensant que les ensembles avaient déjà les morceaux qu’ils désiraient, alors ils n’avaient pas besoin de [l’appeler] pour jouer Give Me Phoenix Wings to Fly (probablement son œuvre la plus connue, qui vient de remporté un prix international dans un concours en Californie). « J’avais encore des engagements, mais pour moi, l’important c’est de remplir mes journées. J’ai besoin de concentrer mon esprit sur un but. Ne pas en avoir peut être destructeur et démoralisant. »

En 2017, le soleil recommence finalement à briller. On lui commande des œuvres, dont une pièce de dix minutes commandée par l’Orchestre symphonique de Toronto à l’occasion du 85e anniversaire de Glenn Gould intitulée Curiosity, Genius et The Search for Petula Clark. Le Women’s Music Club of Toronto lui a également demandé d’écrire une pièce atypique pour huit violoncelles. Ensuite, il y a eu le prix Azrieli.

Ironie du sort, Murphy a d’abord été perplexe quant à sa participation au concours. « Je pensais ne rien avoir à offrir. Je ne voyais pas ce que je pouvais dire. »

À la fin, elle ne pouvait tout simplement pas laisser passer l’occasion. Cela impliquait, en plus de la recherche, d’établir un dialogue sur la culture et l’histoire juives, mais elle trouva son inspiration tout près de chez elle. « La professeure de chant de ma fille est juive. Je lui ai dit que je voulais soumettre une œuvre et lui ai demandé si elle avait des idées. Elle m’a demandé si je connaissais la musique séfarade. »

Murphy a été impressionnée dès la première écoute. « J’ai adoré la musique. J’ai aimé l’émotion présente. Tout ce qui me passionne est dans cette musique. »

La pièce qu’elle a produite s’appelle En el escuro es todo uno, ce qui signifie « Dans l’obscurité tout est un ». Le titre est en ladino, la langue des Juifs séfarades, qui ont été expulsés d’Espagne en 1492.

« Cela nous encourage à penser qu’une fois tous les attributs de la société enlevés, nous sommes tous les mêmes. On ne peut pas réécrire l’histoire. Mais j’espère que nous pouvons apprendre de l’histoire. »

La pièce est écrite pour violoncelle et harpe accompagnés d’un orchestre de chambre. C’est une combinaison rare. Elle pense que ce pourrait être une première.

Lors de la première le 15 octobre, Erica Goodman sera la harpiste soliste et Rachel Mercer, de l’Orchestre du CNA, la violoncelliste. L’orchestre aura des vents doubles : quelques cors, des trompettes, deux percussions et timbales ainsi que des cordes.

Pourquoi la harpe ? « Je voulais vraiment le faire. J’aime les défis. »

Murphy dit avoir appris à écrire pour la harpe de Judy Loman, l’ancienne directrice du Toronto Symphony Orchestra.

« La harpe peut être une sorte de guitare apportant des influences espagnoles. Ça peut être rythmé… Ça peut être tout. La harpe peut ajouter beaucoup de couleurs et le violoncelle est cette voix émouvante pour établir des liens. Et cela fonctionne très bien, je crois. »

On ne pense pas sérieusement à gagner un concours comme le prix Azrieli en commençant, déclare-t-elle. « Vous ne pouvez pas le planifier. J’écris les propositions et je passe à autre chose. Parfois ça fonctionne et parfois non. »

Elle se souvient d’avoir écrit la proposition pour l’Azrieli en pensant que ce serait « sympa d’écrire cette pièce » et ensuite de ne plus y avoir pensé, jusqu’au jour où elle vérifia sa messagerie vocale et entendit un message de Sharon Azrieli.

« J’ai pris un peu de recul et je me suis dit “Qu’est-ce qui se passe ?” »

Le prix en argent est « considérablement plus élevé que mon revenu annuel, selon les années ».

C’est la vie que Murphy a choisie. 

Combinaison peu fréquente

Son histoire a commencé dans un couvent à Bruno, en Saskatchewan, près de Saskatoon, où Murphy a reçu ses premières leçons de piano.

« Je suis une gamine de l’armée, explique-t-elle. J’ai vécu partout. Je suis née sur une base de l’OTAN en Italie et nous déménagions tous les trois ans. » Cela signifie à travers le Canada, de la Nouvelle-Écosse à la Saskatchewan en passant par la Colombie-Britannique, et finalement à Calgary.

En Saskatchewan, sa mère insiste pour que Kelly-Marie, âgée de huit ans, suive des leçons de piano. « Mes parents adoraient la musique. Ils sont du genre à avoir la radio allumée tout le temps, mais ils aimaient la musique country. »

Quand il s’agissait des leçons, il n’y avait pas de débat possible avec ma mère. « Elle disait : “Vous suivez des leçons, c’est bon pour vous.” »

Au couvent, Murphy craignait que les religieuses découvrent qu’elle était protestante. « C’est le genre de chose qui occupait mes pensées. » Elle aimait le piano, donc elle ne voulait pas être mise à la porte. « Je pouvais enfin faire de la musique. »

« Je crois que la musique m’a sauvée. Ma vie se résumait à plier bagage et à déménager, j’étais constamment la petite nouvelle. » La musique devint sa constante.

À Calgary, son père prit sa retraite des forces aériennes et Murphy fit son secondaire tout en étudiant le piano et le chant. C’est là qu’elle découvrit le jazz et Chick Corea. Elle fut invitée à se joindre à un ensemble qui préparait un concours. Ils avaient besoin d’un pianiste à la hauteur de La Fiesta de Corea.

« J’ai regardé ça comme si je regardais une sonate de Beethoven et j’ai joué toute la page. »

Ses collègues n’ont pas été impressionnés et, au bout d’un moment, ils ont menacé de l’expulser. Puis la magie a opéré. « Un jour durant la répétition, je suis arrivée à l’un des nombreux grands solos de piano de La Fiesta et je l’ai simplement joué. Quelque chose a débloqué… J’ai appris ce que c’est d’improviser et de penser la musique dans le moment présent pour y arriver. »

Après l’école secondaire, elle fut acceptée au Berklee College of Music de Boston, mais elle était incapable d’en assumer les coûts. Elle s’est donc inscrite à l’Université de Calgary, pensant qu’elle étudierait le piano et deviendrait enseignante.

Au lieu de cela, après une réunion avec un conseiller académique, elle a commencé à étudier la composition.

« [Dans mon premier cours], je n’avais aucune idée de ce qu’on faisait. À la fin du cours, j’ai demandé au professeur quand nous allions étudier le jazz. » Sa réponse a été « jamais ».

Cela a pris un certain temps, mais elle a finalement appris à utiliser l’aspect improvisé de son cerveau et à le combiner aux règles de composition enseignées. Elle a appris à « rêver et à imaginer et à essayer de suivre ce que me dictait mon subconscient ».

Elle a puisé dans des influences telles que Corea, Oscar Peterson, Art Tatum. « J’avais aspiré à être une grande pianiste. J’ai été attirée par ces gars-là. Puis je me suis rendu compte que j’aimais les rythmes du jazz. » Cela l’a menée au be-bop et à des musiciens tels que Dizzy Gillespie et Charlie Parker.

Le rythme était et demeure un facteur clé pour Murphy. Pas étonnant alors qu’elle soit également inspirée par Bartók et Stravinski. On y retrouvait la danse.

Elle a même su tirer parti de son expérience de pianiste de studio de danse pendant deux ans, entre sa maîtrise en composition et son doctorat. « Lorsque vous jouez pendant un cours de Martha Graham, vous répondez au mouvement. Je pouvais faire ça. Mon cerveau peut comprendre ça. »

Pour gagner de l’argent, Murphy acceptait également de jouer dans des bars, notamment au Horned Toad Lounge de l’hôtel Delta Bow Valley de Calgary.

À l’Université de Calgary, elle a eu deux enseignants importants. L’un d’entre eux était Allan Bell, compositeur canadien bien connu. « Il est incroyablement talentueux. William Jordan était une autre personne clé. Ils écrivent différents types de musique. Ils enseignent différemment. Le style d’Allan est plus organique. La structure était très importante pour Bill. Tous deux étaient d’excellents professeurs et parlaient de musique avec passion. »

 

Nouveaux horizons

Après sa maîtrise, Murphy a senti le besoin de quitter Calgary pour un doctorat. Elle a postulé dans des écoles canadiennes, mais n’a pas été acceptée. Elle a obtenu une place à l’Université de Leeds en Grande-Bretagne. « J’ai choisi Leeds parce que c’était loin. J’ai été un peu blessée que les écoles canadiennes ne m’aient pas choisie, mais en y repensant, Dieu merci, j’ai été refusée. »

Son doctorat à Leeds était un diplôme de recherche. Il n’y avait pas beaucoup de cours, dit-elle. « J’écrivais simplement de la musique. »

En 1994, elle termine ses études et commence immédiatement à écrire des œuvres avec enthousiasme. Elle remporte le concours pour jeunes compositeurs de Radio-Canada avec une pièce pour quatuor à cordes intitulé This Is My Voice. Cette victoire fut cruciale. Sa musique attire l’attention de Bramwell Tovey, directeur musical à l’Orchestre symphonique de Winnipeg. Il lui fait sa toute première commande d’œuvre.

Peu de temps après, le Trio Gryphon lui commande Give Me Phoenix Wings to Fly, qui a été jouée dans le monde entier.

Au fil des ans, sa musique évolue, tout comme elle. « Elle grandit avec moi. Je suis une éponge. Je fais des découvertes en allant aux concerts. J’assiste toujours aux festivals. J’entends ce qui se passe. Je suis toujours à la recherche. J’aime ça. Je suis gourmande, prête à tout essayer. »

« Je suis très intéressée à faire des liens entre la réalité et la musique. Pour créer ce lien émotionnel et personnel, votre langage musical doit parler et résonner. Il y aura donc ce lyrisme qui fait ressentir. Il y aura cette tension de la rythmique qui rend anxieux, car je choisis des histoires fortes. Quel est mon travail, sinon d’interpréter notre expérience en tant que Canadiens ? »

Murphy écrit principalement de la musique de chambre et orchestrale. Au cours de sa traversée du désert plus tôt dans la décennie, elle a ajouté la musique chorale à son répertoire.

« Musicalement, il y a toujours place à l’amélioration. Si on s’arrête, il est difficile de recommencer. »

En el escuro es todo uno, un double concerto pour harpe (Erica Goodman) et violoncelle (Rachel Mercer) de Kelly-Marie Murphy, sera présenté pour la première fois le 15 octobre au concert gala des prix Azrieli de musique à la Maison symphonique de Montréal. Le chef invité Yoav Talmi dirigera l’Orchestre de chambre McGill. www.placedesarts.comwww.placedesarts.com

Kelly-Marie Murphy: Sur les pas de la lune, une collaboration entre Arte Musica et la fondation Azrieli le mardi 9 octobre à 19 h 30. Pour cette « Carte Blanche, » Murphy propose un programme comprenant deux de ses propres compositions qui font écho à l’œuvre la plus célèbre de Schoenberg, le toujours fascinant Pierrot lunaire. Avec Mireille Lebel, mezzo-soprano; Yehonatan Berick, violon et alto; Chloé Dominguez, violoncelle; Hubert Tanguay-Labrosse, clarinette; Claire Marchand, flûte; et Louise Bessette, piano. www.sallebourgie.com

La Scena Musicale - Coffret Découverte
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