Christopher Plummer, Shakespeare et la musique

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La Scena Musicale's Discovery Box

Âne ridicule, qui n’as pas seulement assez lu
pour connaître la cause qui a fait ordonner la musique !
N’est-ce pas pour rafraîchir l’esprit de l’homme,
fatigué de ses études ou des peines de la vie ?
(La Mégère apprivoisée, 3.1.10-13), Lucentio

Les compositeurs qui se sont laissé inspirer par William Shakespeare ne se comptent plus. Qu’il s’agisse d’opéras comme Otello, de ballets comme Roméo et Juliette ou d’œuvres orchestrales comme l’ouverture puis la suite Le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, pas une génération n’a pas tenté de mettre en musique les paroles du « Barde d’Avon ».

Mais comment rendre justice, en 90 petites minutes, à l’immensité de son œuvre ? Et ce défi, qui mieux pouvait le relever que Christopher Plummer, acteur shakespearien comme il ne s’en fait plus ? On pourra s’en rendre compte en assistant au spectacle Shakespeare et la musique dans le cadre du festival Musique et autres mondes, à Ottawa, les 8 et 9 juillet prochains.

Si Plummer a accepté d’y participer, c’est grâce aux trésors de patience déployés par Julian Armour, directeur général et artistique du festival et directeur artistique des Chambristes du Canada, également un violoncelliste de renom et membre régulier de l’orchestre de chambre Thirteen Strings d’Ottawa.

Pendant plus d’un an, Armour a tenté de convaincre Plummer, lui proposant de combiner la musique inspirée par le Barde avec des extraits de ses pièces et sonnets. Et puis, un jour, Armour reçoit un coup de fil mémorable. Pensant avoir affaire à ses agents, il tombe de sa chaise en entendant la voix si reconnaissable de l’acteur : « Bonjour Julian, ici Christopher Plummer. »

En fait, l’idée lui plaisait bien. Plummer avait envie de faire ce genre de chose depuis des années. Il n’a pas hésité une seconde à donner son accord. « J’avais de l’admiration pour Julian, a-t-il déclaré pendant un entretien qu’il nous a accordé depuis un plateau de tournage à Vancouver. Je connaissais sa musique. L’idée de monter un programme musical inspiré par Shakespeare m’a enchanté. »

La présentation choisie pour le spectacle consistait soit à utiliser la musique pour accompagner les extraits récités par Plummer, soit à l’insérer entre deux textes. Comme l’indique le comédien : « La soirée sera ponctuée de très jolies pièces musicales, de Mendelssohn à Nino Rota en passant par sir William Walton, du Songe d’une nuit d’été à Beaucoup de bruit pour rien, de La Mégère apprivoisée à Roméo et Juliette. Nous présenterons également des extraits de La Tempête, de Hamlet et de Henri V. J’essaie aussi de choisir quelques textes drôles pour faire rire. »

Le choix des œuvres musicales ne s’est pas fait au petit bonheur la chance : le musicien et le comédien ont longuement discuté des pièces à sélectionner. Une fois leur choix arrêté, il fallait régler les problèmes de minutage.

« Je dois veiller à protéger les paroles, explique Plummer pour décrire son point de vue. Quand on se retrouve avec des musiciens, une compétition s’engage pour savoir ce compte le plus, de la musique ou des mots. J’essaie de choisir des extraits qui ne se nuisent pas, afin que la parole et la musique ressortent autant l’une que l’autre. »

Plummer a toujours aimé la musique. Il nous raconte qu’il a fait des études pour devenir pianiste de concert. Puis il s’est tourné vers le jazz et l’improvisation, mais sans perdre son amour de la musique. C’est pourquoi il aime combiner le théâtre et la musique, même si en fin de compte, il a dû choisir l’un à la place de l’autre. «L’art dramatique est plus sociable, dit-il. Je suis content de mon choix, car une carrière de soliste condamne à la solitude. Ma cousine Janina [Fialkowska] est une superbe pianiste, mais elle peut être appelée à jouer en Russie un jour, puis à Minneapolis le lendemain. C’est complètement fou.»

Plummer aime se produire devant un public et il fait remarquer que certains pianistes auraient intérêt à suivre des cours d’art dramatique. « C’est un art plus grégaire qui nous force à jouer pour le public. Certains grands pianistes devraient apprendre à jouer en pensant à leur auditoire. Arthur Rubinstein savait le faire, tout comme Vladimir Horowitz. Rachmaninoff, je l’imagine austère et imposant devant son clavier. Tous ces musiciens avaient une forte présence, contrairement à ceux de nos jours, qui sont enfermés dans leur musique. Ils sont formidables, mais on s’ennuie des grandes personnalités du passé. »

Plummer pense qu’il aurait sérieusement pu embrasser une carrière musicale, mais en fin de compte, il a laissé tomber. «J’étais trop flemmard, et le théâtre me paraissait la voie de la facilité. J’étais un assez bon imitateur. J’en ai tiré des applaudissements à bon compte, mais ça m’a bien servi», dit-il avec l’autodérision qui le caractérise.

Mais comme le sait tout acteur, le minutage, l’émotion, l’apparence et le rythme sont des ingrédients essentiels au succès quand on monte sur les planches. À cet égard, sa formation musicale lui a bien servi.

« Une bonne pièce de théâtre ressemble à une symphonie, avec ses codas, ses points culminants, ses arpèges et le reste. C’est utile d’avoir des notions de musique pour entendre tout cela. Et de savoir l’adapter aux mots. Les mots sont aussi de la musique en quelque sorte. Il faut absolument savoir comment orchestrer sa soirée. »

C’est particulièrement vrai dans le cas de Shakespeare, que Plummer trouve « lyrique ».

« Sa langue peut être martiale, puis soudain romantique, tendre et douce. Elle a plus de variété que presque toute autre. »

Pour ce spectacle, il faut trouver un équilibre entre le lyrisme de Shakespeare et celui de la musique. « Il ne s’agit pas de rivaliser avec la musique, explique Plummer. Ce serait stupide de penser que le Barde en a besoin. » En fait, la sélection musicale a été inspirée par Shakespeare lui-même.

Les compositeurs vont de Beethoven à Prokofiev en passant par Mendelssohn et Korngold, ainsi qu’un contemporain établi à Ottawa, Robert Rival. Il n’y a pas de musique d’époque à part Greensleeves, dont on a choisi d’ailleurs la version adaptée par Ralph Vaughan Williams.

Donc, rien de baroque ?

« Je ne suis pas fou du baroque, dit Plummer. À mon avis, ce n’est pas très divertissant pour le public, et il mérite d’être diverti. En fait, le baroque me tape parfois sur les nerfs. Je préfère les grands élans de passion. »

Ce n’est pas la première fois que Plummer participe à un projet combinant Shakespeare et la musique. Il a déjà collaboré avec sir Neville Marriner pour Henri V et Le Songe d’une nuit d’été.

« Dans Henri V, [Marriner] voulait que j’adapte le texte, ce que j’ai fait. Il m’a fait confiance pour choisir les tirades que je voulais. Nous en avons fait une soirée mettant en scène Henri jeune, Henri repenti et Henri victorieux, et nous avons ajouté le magnifique discours pacifiste du duc de Bourgogne. C’était super pour moi, parce que j’avais tous les rôles à jouer. »

Le mariage entre Le Songe d’une nuit d’été et la musique de scène de Mendelssohn a été un vrai régal. « C’est une pièce si charmante, et la musique lui convient à merveille. Une partition géniale, qui suscite même des rires. Je jouais Bottom, Puck et Dieu sait qui d’autre. »

Toujours pince-sans-rire, il conclut : « Il n’y aura personne d’autre sur la scène ! La musique et la pièce vont bien ensemble et la partition en tant que telle est un classique incontournable. Comme la pièce, d’ailleurs. En ce sens, elles sont à égalité. Elles se complètent mutuellement parce que, d’une certaine façon, elles s’attirent irrésistiblement. C’est comme s’ils y avaient travaillé tous les deux ensemble. »

Traduction : Anne Stevens 

Plummer, Shakespeare et Stratford
par Rebecca Anne Clark

En 2011, à l’âge de 81 ans, Christopher Plummer remporte le Prix d’excellence, ou Prix héritage, du Festival Shakespeare de Stratford. Ce prix vise à souligner la longue et illustre carrière de Plummer avec le Festival Stratford – et avec Shakespeare.

Plummer as Henry V at Stratford

photo Herb Nott / Stratford Festival Archives

Plummer joue son premier rôle majeur à Stratford en 1956, interprétant le rôle-titre dans Henry V. Laurence Olivier dans ce même rôle a été l’inspiration première de Plummer. Sa doublure pour ce célèbre rôle est William Shatner.

Plummer as Hamlet at Stratford

photo Herb Nott / Stratford Festival Archives

En 1957, Plummer est de retour à Stratford pour une première production de Hamlet, où il incarne le jeune prince tourmenté. Entre 1956 et 1967, Plummer apparaît dans une dizaine de pièces du Barde à Stratford.

Plummer Stratford Lear

photo Tony Hauser

Après une pause de 25 ans, Plummer retourne à Stratford en 2002 pour incarner le roi Lear, dans une production acclamée. Cushman, critique à The Walrus, écrit que Plummer offre «une interprétation complète et satisfaisante du vieux roi vaniteux, plein d’illusions, mais fondamentalement honnête et déconcerté par les expériences qui le conduiront à la folie.»

Plummer - Prospero

photo David Hou

En 2010, Plummer fait sa dernière apparition dans une pièce de Shakespeare, où il joue le rôle de Prospero dans La Tempête. Deux ans plus tard, il se confie à Richard Ouzounian du Toronto Star: «J’ai déjà joué tous les grands rôles de Shakespeare qui sont appropriés à mon âge, sauf Falstaff, et je ne veux pas porter tout ce p… de rembourrage.»

Traduction : Michèle Duguay

» Shakespeare et la musique, les 8 et 9 juillet à 19h30 à l’église unie Dominion-Chalmers, Ottawa. Le festival Musique et autres mondes se déroule du 4 au 17 juillet à Ottawa. 
» Pour en savoir davantage, voir la page 44 qui contient la liste des festivals ou visiter www.musicandbeyond.ca

La Scena Musicale - Coffret Découverte
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