Jeanne Lamon – L’âme de Tafelmusik

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Jeanne Lamon est décédée le 20 juin 2021. Initialement paru dans The Music Scene en décembre 2006.

C’était l’année 1981, le début d’une décennie d’excès : chevelure en volume, épaulettes omniprésentes et grosses productions de Zeffirelli au Met. Cette même année, une violoniste nommée Jeanne Lamon devint directrice artistique d’un discret ensemble orchestral de Toronto se spécialisant en musique baroque. Le groupe était petit, mais il avait de grandes idées, du cœur et, par-dessus tout, une passion fiévreuse pour ce qu’il faisait.

Aujourd’hui, Tafelmusik est le plus important orchestre baroque au Canada et il est reconnu dans le monde entier pour le raffinement et l’énergie de ses interprétations. Au fil de ses quelque 70 enregistrements et innombrables concerts, le groupe s’est acquis un auditoire fervent non seulement chez lui à Toronto, mais partout au Canada et à l’étranger.

Cette année, Tafelmusik célèbre les 25 ans de Lamon à la direction. C’est également le 25e anniversaire du Tafelmusik Chamber Choir. Pour Lamon, ce double jubilé d’argent vient rappeler que le temps passe vraiment vite quand on s’amuse.

« Cela semble une éternité, dit Lamon au téléphone de sa maison de Toronto. En même temps, on se demande où sont allées toutes ces années. » Tafelmusik n’existait que depuis deux ans à l’arrivée de Jeanne Lamon. Le petit orchestre créé en 1979 par Kenneth Solway et Susan Graves ne frayait encore que dans les marges de la scène culturelle de Toronto, comme c’était du reste le sort à l’époque de nombreux groupes et musiciens se spécialisant en musique ancienne.

« Lorsque nous avons commencé, ce que nous faisions était vu comme la frange radicale, confie Lamon. Ça faisait plutôt beatnik. » Alison Mackay joue la contrebasse et le violone avec Tafelmusik depuis ces premiers jours de 1979. « Au début, c’était encore très expérimental, dit-elle. Techniquement, nous cherchions notre voie. Je crois que si vous écoutiez les vieux enregistrements de ces premiers concerts, vous seriez horrifié ! »

De nos jours, la musique sur instruments anciens est solidement établie au Canada, grâce à l’avant-gardisme de Tafelmusik et d’autres vétérans. Nos solistes et ensembles sont invités partout dans le monde. Dans certains cas, la musique baroque vend plus de billets et d’albums et attire plus d’abonnés fidèles que la musique symphonique traditionnelle ou l’opéra.

Pour Lamon, cette évolution a été « merveilleusement stimulante ». Il y a cependant un revers : « Il est plus difficile de tenter des choses radicales ou de prendre autant de risques. Avec la popularité viennent les attentes. »

Cela ne l’empêche pas d’essayer. Quelques récents programmes audacieux incluaient de la musique du Chevalier de Saint-George, un compositeur noir français du 18e siècle, ainsi que des œuvres du Juif vénitien du 17e siècle Salamone Rossi. L’album Tafelmusik de musique de Saint-George a formé la trame sonore du film de 2004 sur le compositeur, produit par Media Headquarters pour CBC, PBS, BBC et TV5. Le Mozart noir a obtenu le Banff Rockie Award, cinq nominations aux prix Gémeaux et une nomination à la Rose d’Or en Suisse. L’année dernière, Tafelmusik a travaillé avec Media Headquarters sur The Four Seasons Mosaic, un documentaire de la CBC sur la collaboration entre Tafelmusik, le compositeur Mychael Danna, des chanteurs de gorge inuits et des musiciens jouant de la vina indienne et du pipa chinois.

Bon nombre de ces idées viennent des musiciens de l’orchestre, lesquels sont encouragés à explorer, faire leurs recherches et proposer de nouveaux programmes et projets. « Jeanne a réussi à combiner des exigences élevées et la collégialité, dit Mackay. Nous sentons tous que nous avons une voix et elle accueille favorablement nos idées. »

La violoniste Elly Winer opine : « Jeanne est extrêmement généreuse, dit la musicienne, qui compte 22 ans d’expérience à Tafelmusik (l’une des forces de la formation est son très faible roulement). Bien entendu, elle est toujours la cheffe, mais elle n’hésite jamais à passer le ballon. »

Lamon et Tafelmusik ont également ouvert de nouveaux horizons en éducation musicale, un volet qui gagne constamment en importance parmi les activités de l’orchestre. Le groupe participe à des initiatives allant des concerts pour les élèves du primaire et leurs parents et des projets créatifs multidisciplinaires plus avancés avec des élèves du secondaire jusqu’à son Baroque Learning Centre en ligne destiné au grand public, la formation professionnelle très en demande au Tafelmusik Baroque Summer Institute et le programme avancé de jeu baroque à l’Université de Toronto (Lamon est fière de souligner que trois des dix-sept musiciens qui forment l’actuel noyau de l’ensemble sont des diplômés de l’institut d’été).

« Le volet éducatif est exceptionnellement important, dit-elle, et pas seulement pour les étudiants. Il est important pour nous, en tant que musiciens, de pouvoir enseigner. Nous possédons une expertise et une spécialisation et il nous faut les transmettre à la prochaine génération. »

Alison Mackay s’est engagée dans de nombreuses activités éducatives de l’ensemble dans les écoles de Toronto. « Pour de nombreuses raisons, il est plus facile de faire connaître la musique aux jeunes en passant par le baroque. D’abord, les morceaux sont courts et, comme ce style est basé sur la musique de danse, il est très rythmé. Il est très accessible aux enfants. Et bien sûr, il est magnifique… mais là, je suis partiale. »

Mackay se rappelle un récent projet où des élèves du secondaire devaient créer une pièce de théâtre à partir des Quatre saisons de Vivaldi. « Comme ils ont passé pas mal de temps à répéter, cette musique reprise fois après fois demeurera à jamais imprégnée dans leur cerveau. Quand, plus vieux, ils réentendront l’Automne ou l’Hiver des Quatre saisons, on peut croire que cela aura un écho émotionnel pour eux parce qu’ils auront connu cette expérience. »

Bien que les programmes de Tafelmusik dans les écoles tendent à s’adresser aux élèves plus vieux, Lamon parle avec ferveur de la nécessité de rendre l’éducation musicale accessible à tous, à un âge aussi jeune que possible.

« Il n’y a pas suffisamment de musique dans les écoles, affirme-t-elle. Les budgets ont été coupés comme s’il s’agissait d’une frivolité, alors que c’est absolument le contraire. C’est extrêmement rétrograde de la part des gouvernements, alors que tant d’études ont montré à quel point la musique est bénéfique pour les enfants. Dieu sait que ce n’est pas uniquement dans le but d’en faire des musiciens. La musique aide à former les cerveaux de manières incomparables, elle aidera les enfants à devenir de meilleurs scientifiques, de meilleurs politiciens ! »

C’est cette philosophie qui a mené l’ensemble à s’associer à Analekta, l’une de ses principales étiquettes, et à la Coalition pour l’éducation musicale au Canada (CEMC) pour lancer TafelKIDSMD, une nouvelle série d’albums captivants et éducatifs destinés aux jeunes enfants. Le premier disque de la série, L’aventure baroque : La quête de l’arundo donax, est paru en novembre 2005 et a remporté le prix Juno de l’album pour enfants en 2006. Analekta fait un don d’un dollar à la CEMC pour chaque exemplaire vendu de cet élégant coffret qui comprend trois disques, un livret illustré de 20 pages et d’autres gâteries.

La directrice générale de la CEMC, Ingrid Whyte, est enchantée par le projet TafelKIDS. « Il ne s’agit pas seulement d’écouter de la musique, mais d’attirer les enfants vers la musique et tout ce qu’elle offre, écrit Whyte dans un énoncé de mission sur le site web de la coalition. La musique crée un contexte de sensibilisation à l’histoire et à la culture. La musique stimule l’imagination et crée dans les esprits des images vives que souvent les mots ne peuvent transmettre. L’aventure baroque : La quête de l’arundo donax fait tout cela à merveille – avec humour, avec engouement, avec mystère, avec suspense – et, bien sûr, avec de superbes choix de musique et de splendides interprétations. »

Des prix Juno et Gémeaux, des tournées mondiales, des critiques dithyrambiques, des récompenses et l’Ordre du Canada : Lamon pourrait se féliciter avec satisfaction d’un quart de siècle de réussites. Sauf qu’elle est trop occupée à préparer la prochaine réalisation.

« Il ne s’agit pas tant de maintenir l’élan que de bâtir sur l’élan que nous avons déjà, dit-elle. Nous avons constamment d’innombrables projets en chantier, il y a sans cesse quelque chose qui se passe, qui nous mobilise et nous tire de l’avant. »

Néanmoins, si on lui demande quels sont ses plus précieux souvenirs des 25 dernières années, elle évoque d’emblée certaines des salles dans lesquelles Tafelmusik a pu jouer. « Je me souviens de la première fois que nous avons joué au Mozarteum de Salzbourg ou au Concertgebouw d’Amsterdam ou au Musikverein de Vienne. Le simple fait de prononcer ces noms maintenant, cela me rappelle très clairement comment chaque salle sonnait. Jouer sur ces grandes scènes, cela vous donne des frissons. »

De même, Mackay fut enchantée de jouer dans les opulentes salles baroques d’Augsbourg et Eisenstadt. Elles conservent toutefois de merveilleux souvenirs des concerts dans des salles plus modestes lors des nombreuses tournées canadiennes de Tafelmusik. « Grâce à la CBC-SRC, qui fait jouer nos enregistrements et diffuse nos concerts, les gens nous connaissent, dit Lamon. C’est merveilleux d’arriver dans une ville pour la première fois et d’être accueilli aussi chaleureusement. Les gens sentent déjà qu’ils ont une relation avec vous, j’adore ça ! »

Les membres de l’ensemble peuvent eux aussi revenir sur leur passé tout en se préparant impatiemment à l’avenir. « Après 25 ans, on acquiert une mémoire institutionnelle, dit Elly Winer. Nous pouvons bâtir sur nos interprétations en revenant à des morceaux que nous avons joués auparavant. Par exemple, la Messe en si mineur de Bach, qui revient tous les trois ou quatre ans, ne cesse d’être toujours meilleure. »

Winer se réjouit aussi de voir le répertoire de Tafelmusik prendre de l’ampleur. « Nous jouons maintenant du répertoire classique, même si nous nous arrêtons en général à Beethoven. Il est bon d’élargir nos horizons artistiquement parlant. J’aime la relation que nous établissons avec Opera Atelier », ajoute-t-elle au sujet des collaborations avec la compagnie d’opéra baroque de Toronto, la plus récente étant la production de cette année de La flûte enchantée.

Évidemment, rien de tout cela ne serait possible sans l’excellence des musiciens, laquelle semble être à son sommet à l’heure actuelle. « La qualité de l’orchestre ne cesse de s’améliorer. En ce moment, chacun des musiciens pourrait être soliste. »

« Il est vraiment agréable de voir la réputation internationale que nous avons, dit Mackay. Maintenant, quand nous avons un poste à combler, des musiciens viennent en avion du Japon et d’Europe pour auditionner. »

Même Jeanne Lamon, malgré ses hautes exigences, son côté pratique et son désir indomptable d’amélioration continue, peut s’offrir le luxe d’un certain contentement. « Je ne l’ai jamais dit à personne, mais l’orchestre n’a jamais été aussi bon en ses 25 ans d’existence. Sans l’ombre d’un doute. » (Traduction par Alain Cavenne)

www.tafelmusik.org

 

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