Vieillir avec la papy du punk rock – Entrevue avec Helen Simard

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Chercheuse insatiable, Helen Simard accorde au processus chorégraphique une énergie rare. Inspirée d’Iggy Pop, sa trilogie composée des pièces NO FUN (2015) et IDIOT (2017) sera bientôt complétée par sa nouvelle création REQUIEM POP. Elle répond à nos questions.

« Iggy Pop est le grand-père du punk rock. Je ne l’ai jamais rencontré, mais j’ai passé tant de temps à l’imaginer ! J’écris des monologues à partir de sa voix tellement j’ai l’impression de le connaître intimement. »

Relatant différents âges et époques musicales, les trois volets ont des couleurs très distinctes.

Les Stooges étaient des ados qui faisaient de la musique par instinct, avant même que la scène punk émerge. Le band n’a pas tenu longtemps, en raison de problèmes de santé mentale, de drogues et d’attitude. NO FUN porte leur irrévérence, une grande décharge d’énergie vraiment brouillonne et débile. L’expérience est dérangeante même pour moi, parce que ça peut voler en éclats à tout instant.

IDIOT est beaucoup plus sombre, teinté de délire et de perte de contrôle. Iggy Pop est à Berlin avec David Bowie dans les années 1970, à mi-carrière, ambitieux. Il sort deux albums solos miraculeux et joue la vedette. C’est une période à la fois hyper créative et très noire.

Puis il y a un clash énorme entre la star connue pour ses spectacles enragés, sans censure, et maintenant un petit monsieur de 70 ans, embourgeoisé, qui profite des plages de Miami. Il y a eu la réunion des Stooges, le post-punk, des succès commerciaux tardifs et l’obsession pour la chanson française. Il est millionnaire et la plupart de ses collaborateurs ont disparu. Il porte la responsabilité de raconter son histoire, sauf qu’il peut la réinventer à son goût. Dans REQUIEM POP, cette question de la légende de l’artiste m’obsède.

Photo : Mathieu Desjardins

Qu’est-ce qu’imprime la vie de ce chanteur à votre chorégraphie ?

La figure d’Iggy est un stimulus, un point de départ. Il s’agit d’une pièce sur le vieillissement, le deuil, la légende. Sur notre incapacité à laisser aller la personne qu’on était pour devenir celle qu’on pourrait être. Ça soulève des questions de mort et de renaissance.

Les chanteurs ressemblent beaucoup aux danseurs, dans ce sens où notre art est notre corps. Il n’y a pas d’instrument entre les deux. L’idée était donc de rendre chorégraphiques les mouvements d’un chanteur. Qu’on le veuille ou non, la danse est un métier de jeune. Mais de plus en plus, on voit des danseurs en activité à 50 ou 60 ans et des corps âgés sur scène. C’est fascinant, le vieillissement à travers une carrière !

Quant à ma pratique, même si je ne suis pas vieille, j’ai dû complètement changer mon entraînement et ma gestuelle en raison de maux chroniques. En même temps, j’ai encore toute cette rage de jeunesse dans mon corps. Est-ce que je peux l’explorer avec des interprètes qui ont des capacités autres ? Comment une gestuelle se transforme-t-elle entre des corps d’âges variés ? Les danseurs de la distribution ont de 30 à 55 ans. Ce sont des corps pluriels d’artistes à des moments différents de leur trajectoire.

La variété va au-delà des générations et du physique, elle s’exprime dans la mixité des pratiques et des interprétations.

Ils sont six danseurs et trois musiciens : Sarah Williams, Angélique Willkie et Justin Gionet ont rejoint Stacey Désilier (IDIOT), Sébastien Provencher et Stéphanie Fromentin (présents dès NO FUN). Du côté des musiciens : Roger White, Ted Yates et maintenant Jackie Gallant depuis IDIOT. Mélanger les artistes présents depuis le début qui connaissent la démarche aux nouveaux qui rejoignent la distribution, s’y confrontent et posent de bonnes questions, ça nous amène dans des directions nouvelles.

Venant du street dance, je crée par improvisation pour laisser le corps bouger intuitivement. Mais nous n’avons pas un vocabulaire commun avec les danseurs contemporains, ça part dans trop de directions. C’est pourquoi j’ai improvisé des phrases et tout documenté pour ensuite décortiquer des séquences de mouvements avec les interprètes, qu’ils s’approprient. Au final c’est très écrit, tout en retenant la spontanéité de l’improvisation. Les danseurs peuvent jouer avec un matériel défini et chercher de la nouveauté sur le plan de l’interprétation.

Photo : Mathieu Desjardins

Côté musique ?

J’ai la chance d’avoir des musiciens ouverts d’esprit, qui comprennent mon processus et maîtrisent la composition. NO FUN proposait des reprises des Stooges. IDIOT déployait le spectre des influences d’Iggy et Bowie, du kraukrock à l’expressionnisme allemand en passant par la techno industrielle. REQUIEM POP va plus loin dans l’abstraction. Le dramaturge Mathieu Leroux et moi avons pointé des thèmes parmi les entrevues, qui sont devenus des consignes de composition. La première résidence était d’ailleurs musicale. Quatre jours à improviser, à partir de directives différentes chaque vingt minutes. J’ai dirigé les musiciens comme s’ils étaient des danseurs, à travers des structures d’improvisation semblables.

Vous évaluez passer cinq fois plus de temps en recherche préparatoire qu’en studio.

Dans mes travaux universitaires, je procédais par théorisation ancrée. J’accumulais des données de diverses sources que j’analysais comme on cherche de l’or en secouant un tamis : en distinguant les thèmes qui ressortent et en faisant des liens. J’applique la même rigueur à la démarche artistique, où les méthodologies sont souvent négligées. J’emmagasine plein d’influences – entrevues, musique, images, extraits vidéo –, puis je répertorie les concepts en un schéma qui guide ma création. Les processus sont très similaires, c’est juste qu’à la fin, l’art est beaucoup plus amusant que de faire aboutir une thèse !

Photo : Mathieu Desjardins

Qu’y a-t-il après la légende ?

Iggy Pop vit encore, il a changé, mais on réclame son charme initial, la musique qu’il écrivait à vingt ou trente ans. Même en fin de carrière, on veut qu’il incarne l’éternelle jeunesse rebelle. La société désire des icônes, elle exige des artistes mythiques à la trajectoire captivante, des génies au processus artistique magique. D’une certaine façon, l’ex-star entretient cet imaginaire. J’ai l’impression qu’il nous conte des histoires, embellies.

Plus généralement : pourquoi toujours élever les êtres sur des piédestaux et vouloir les croire extraordinaires ? Finalement, nous avons écrit un requiem, pas pour Iggy Pop, mais pour mon parcours avec lui.

REQUIEM POP, à l’Agora de la danse, du 10 au 13 avril 2019. www.agoradanse.com

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