Danse : PAUL-ANDRÉ FORTIER, Danser seul et pour tous

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Joint à Cacouna, d’où il observe le doux ballet des glaces sur le fleuve, Paul-André Fortier survole ses quarante-cinq années de carrière avec une sincérité et une humilité éblouissantes. « J’ai découvert la danse contemporaine un peu par hasard, alors que j’étais adulte et professeur de littérature au cégep de Granby. J’enseignais le cours Poésie, roman, théâtre et essai. » C’est par l’entremise d’une collègue qu’il s’essaie à un stage de trois semaines à Montréal à l’été 1972, à l’école du Groupe Nouvelle Aire dirigé par Martine Époque, qui perçoit immédiatement en lui le potentiel d’un grand interprète et finira de le convertir. Depuis cette révélation, le danseur et chorégraphe n’a eu de cesse d’offrir en partage son art.
« J’ai fait ma première chorégraphie six ans après, en 1978, un duo pour Ginette Laurin pour lequel j’ai osé demander une sculpture à Françoise Sullivan, devenue par la suite une amie. »
Son affirmation artistique sera fulgurante puisque trois ans plus tard, à la tête d’une toute neuve compagnie, Fortier Danse-Création, il se voit remettre le prix Jean A. Chalmers, la plus haute distinction en chorégraphie au Canada. Ce n’est que la prémisse d’une longue liste d’honneurs, dont le prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle, les titres de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres de France et d’officier de l’Ordre du Canada de même que de l’Ordre national du Québec, menant tout récemment au Prix de la danse 2019.

Toutefois, la plus haute récompense que la danse lui a offerte est certainement une multitude de rencontres aussi authentiques que précieuses. « Les rencontres sont extrêmement stimulantes, elles nous poussent vers l’avant, nous enrichissent mutuellement, nous changent. » Dans les années 1980 à 2000, il a notamment pris part aux projets les plus novateurs de la danse contemporaine québécoise et canadienne, aux côtés de Margie Gillis, Peggy Baker, Édouard Lock, Daniel Léveillé, auprès des Grands Ballets Canadiens ainsi qu’avec Montréal Danse qu’il confonde en 1986. Alors qu’il s’investit à titre d’enseignant au département de danse de l’UQAM, en 1989, une autre décision marquera un tournant décisif :« En quittant Montréal Danse, j’ai eu envie de danser encore. Fortier Danse-Création, c’était vraiment pour me faire plaisir. J’ai invité des amis chorégraphes à créer pour moi un programme solo qui a eu beaucoup de succès. J’ai alors compris que toute ma carrière de créations allait se construire autour de collaborations. » Si la forme solo caractérise les recherches de Paul-André Fortier pendant le quart de siècle suivant, elle suggère qu’il est le seul à danser, non qu’il danse ou crée seul…

Le compositeur et écrivain Rober Racine et le cinéaste Robert Morin (Cabane), l’artiste visuelle et sculptrice Betty Goodwin (La Tentation de la transparence et Bras de Plomb), la chorégraphe et danseuse Robin Poitras (She et Misfit Blues), le violoniste Malcolm Goldstein (Vertiges), et tant d’autres d’horizons éclatés ont collaboré avec le danseur et chorégraphe. « Mes collaborateurs sont chaque fois des personnes que je veux découvrir. Pour moi, la meilleure façon de les connaître, c’est de m’enfermer avec eux dans un studio de répétition. » Il y a les rencontres créatives, les rencontres d’idées, mais aussi les rencontres de publics, tous différents, de cultures, de lieux autres. Au sommet de ces expériences uniques, le projet démesuré Solo 30×30 a amené son concepteur à accomplir l’exploit d’un solo extérieur de trente minutes dansé 450 fois, à raison de trente jours consécutifs dans quinze villes sur trois continents. « Quelle aventure marquante, la plus exigeante mais aussi la plus satisfaisante de toute ma carrière ! C’était une sorte de quête, un pèlerinage, un peu comme mon chemin de Compostelle. »

Aventure qui l’a poussé à la rencontre de ses limites également, tandis qu’il évoque comment cette réalisation a mis à l’épreuve son corps de danseur. Mais rien n’égale le côté très humain de la représentation dans l’espace public, en extérieur, jour après jour et la qualité d’écoute extraordinaire qui en résulte. Conséquence de son approfondissement du solo, Paul-André Fortier ne conçoit pas la représentation autrement qu’un dialogue, un échange bien réel entre l’interprète et son public. D’un même souci de partage est né récemment l’ouvrage Masculin singulier, dont le titre est une paraphrase pour l’auteur: « un homme qui danse seul ». « J’ai voulu témoigner du déploiement magnifique du Solo 30×30 qui occupe le tiers de l’ouvrage, complété par trois grands solos [Les Males heures, La Tentation de la transparence et Bras de plomb]. » L’héritage de sa colossale trajectoire va au-delà du répertoire chorégraphique et des enseignements du pédagogue. Puisqu’en 2012 la BAnQ fait l’acquisition du fonds d’archives de l’artiste, il se voit dans l’obligation de soumettre un « testament artistique ». Il est appuyé dans cette tâche par Me Sophie Préfontaine à qui il demande : « Qu’est-ce que tu dirais si on rédigeait un document pour la communauté en même temps ? » En 2015 en résulte un guide intitulé Le testament artistique – l’art de tirer sa révérence, avec le soutien de la Fondation Jean-Pierre-Perreault. « C’est dans l’ordre des choses de partager ce que je dois faire pour moi avec les autres, parce que tout le monde sera confronté à ces questions un jour ou l’autre. C’est essentiel de servir le milieu qui nous fait vivre. »

Pour ce danseur « naturel » qui a annoncé sa retraite l’an dernier, la transmission est une prolongation logique de son œuvre, où s’exprime depuis toujours une vraie générosité. Ainsi, s’il est inusité, particulièrement pour un homme, de danser jusqu’à ses soixante-dix ans, Paul-André Fortier a choisi de faire de ses adieux à la scène un spectacle, Solo 70, monté en 2018 avec l’énergie de nouveaux collaborateurs : Étienne Lepage à la mise en scène, le comédien Étienne Pilon et la musicienne rock Jackie Gallant. « C’était vraiment une famille où il y avait les vieux, les jeunes, les très jeunes, et les uns apprenaient des autres, dans le respect. » À ses débuts, des femmes épatantes de la danse contemporaine lui ont montré le chemin, mais les modèles masculins qui valsaient avec de si imposantes carrières étaient rares, si ce n’est Merce Cunningham aux États-Unis et Kazuo Ono au Japon.

Ensuite sont venus d’autres pairs dans le paysage québécois qu’il cite avec complicité, tels que Benoît Lachambre, José Navas, plus récemment Frédérick Gravel qui s’est frotté au solo. Quelque part, Paul-André Fortier a défriché une voie pour en encourager d’autres à la suivre. À l’heure de raccrocher ses patins, il n’hésite pas à faire de sa longévité un sujet de réflexion sur le « corps vieillissant », à l’occasion d’un témoignage éminemment humble et instructif paru dans la revue Liberté et intitulé « Faire le deuil du corps grandiose ». « J’aurai dansé quarante-cinq ans de ma vie, ce n’est pas rien, c’est peut-être trop. J’aurai dansé beaucoup plus souvent entre cinquante-huit et soixante-dix ans qu’avant. J’aurai dansé plus souvent avec un corps en déclin qu’avec un corps en pleine possession de ses moyens. » La prochaine décennie s’ouvre sur plusieurs projets, actuellement sur la table à dessin, où le mouvement et l’écriture conversent de façon toujours renouvelée. Il raconte par exemple qu’un tableau du peintre, romancier et cinéaste Marc Séguin, qu’il avait convoité pour Solo 70, sera finalement à l’origine d’une performance textuelle dont il explore encore la forme.

Autre collaboration intrigante, une recherche poursuivie avec Étienne Pilon et pour laquelle ils ont convié Tristan Malavoy au texte. « Étienne n’est pas danseur, moi je ne suis pas metteur en scène, Tristan n’est pas auteur dramatique, nous sommes donc trois artistes un peu en porte-à-faux ! » Et cet autre petit projet d’écriture, retiré au bord du Saint-Laurent, et sur lequel on n’en saura pas plus pour le moment… « Comme je viens de la littérature, j’ai toujours conçu la danse comme une manière de penser, un mode d’expression comme l’écriture, où le geste est aussi puissant que les mots. Mais quel que soit le travail que j’entreprends, je cherche à ce que le résultat me surprenne, et là c’est excitant. » Une chose est sûre : même après tant d’années de réalisations artistiques, le public de Paul-André Fortier ne sera jamais au bout de ses surprises. www.fortier-danse.com

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