Les tambours qui dérangent – Entrevue avec Zab Maboungou

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Zab Maboungou cultive la danse depuis 30 ans, avec persévérance. Son franc-parler choisit le mot précis, et son mouvement est porté tambour battant par une tradition qui regarde de l’avant.

Faisant des yeux le tour du studio d’origine boulevard Saint-Laurent, acquis en 1987, elle revient sur trois décennies de présence dans le paysage artistique québécois. « Ç’a été une bataille sur tous les plans. » En 2003, la Compagnie Danse Nyata Nyata investit un second espace au deuxième étage. « La prochaine étape, c’est d’être propriétaire, après trente ans! » Un programme de formation sur deux ans pour six à huit étudiants voit le jour, devenant rapidement un modèle d’affirmation du multiculturalisme pour d’autres communautés à Toronto ou Vancouver.

Enseignante en philosophie, Zab Maboungou reconnaît que l’existence même de la compagnie est politique. Pourtant, ses préoccupations sont plus profondes. « Je suis engagée. J’ai été élevée dans une Afrique qui se déclarait indépendante, mon père était un révolutionnaire. Mais vous ne verrez jamais cet aspect politique dans mes notes de programme. Je ne fais pas de commentaire social. » Elle insiste sur ses priorités : « Je travaille sur le temps. La politique est un horizon beaucoup plus étroit que notre présence au monde. »

Si l’école, véritable « laboratoire vivant », n’est pas autorisée à diplômer ses étudiants, son enseignement est recherché par des praticiens de toutes disciplines, des arts visuels au chant, initiés à la technique Lokéto développée par la directrice artistique. « J’ai créé le terme de rythmicultures pour montrer l’Afrique dans le monde, qui s’est transformée et a baladé ses rythmes partout, du Mexique au Nicaragua. » Littéralement, ce réveil des afrodescendances donne lieu à des cours de répertoires variés – d’Haïti, de Guinée, de Cuba – en plus de cours théoriques, de danse et de musique.

Avec clairvoyance, Zab Maboungou souligne l’importance culturelle du tambour : « Il est au cœur de la plupart des sociétés et articule la vie de la communauté. Étrangement, on l’a oublié parce que l’Occident a cherché à l’interdire pour imposer la modernité judéo-chrétienne, appuyée sur un rapport de domination plus que de connexion à la nature. » Son point de départ à elle est le corps musical, traversé par un souffle, à la fois ancestral et au diapason de ce qui l’entoure.

La créatrice explique son attachement à une spatialisation du son davantage circulaire, à l’encontre de la projection frontale. Le rythme façonne l’espace dans toutes ses dimensions. « Ma scénographie est rythmique. Quand le tambour joue, il traverse l’espace, ses sons dessinent une architecture. Ils passent, reviennent, font des diagonales, se répercutent, rebondissent, se diluent et se répandent. »

Photo : Pierre Manning

Elle pointe du doigt une barre horizontale d’un côté de la pièce, puis des tambours dressés de l’autre. « Les danseurs de ballet se tiennent à une barre. Moi, ma barre s’incarne dans le son du tambour, dans ma verticalité, mon inscription dans le temps. Je négocie ma présence dans l’espace, parmi les sons. »

Alternant les chapeaux de chorégraphe et d’anthropologue, elle poursuit sur ces notions de verticalité et de mouvement. « L’Afrique est le continent du dépôt. Il y a un sens du corps évident, une conscience du port. On se tient culturellement droits comme les tambours, enracinés comme les arbres. Le souffle nous dépose au sol et l’esprit nous élève. On n’est pas seuls, mais habités de plusieurs générations. Quand on pense à cette force, on s’affaisse moins, il faut redresser le lignage ! La tradition n’est pas un enfermement dans le passé, elle est cette conscience d’une continuité qui nous projette vers le futur. »

À plusieurs reprises, Zab Maboungou réclame : « Nous, on fait du bruit.» La provocation va au-delà du constat sonore. Elle évoque la réticence du milieu contemporain à voir dans son recours aux traditions autre chose qu’un retour en arrière et le jugement répandu que le mouvement calé sur le rythme (danser sur de la musique) est vulgaire. « Je sais, et au Québec je le ressens fortement, que mes tambours dérangent le regard esthétique en Occident. La danse contemporaine met de l’avant un regard plasticien sur le corps et l’environnement. Moi, j’arrive avec ce qu’on entend. »

Elle raconte son récent solo créé au Montréal, arts interculturels, se félicitant de la place accordée aux trois musiciens. « Sur scène, les percussionnistes sont aussi importants que moi, nous sommes ensemble et Wamunzo est un faux solo. Ça implique toute une tenue, je dois les entraîner à être mis de l’avant et non cachés derrière l’instrument. Je les rapatrie dans la présence physique et visible. » Si le corps est musique, la musique est corps.

« Je fonctionne toujours en alternant les solos (questions) et les pièces de groupe (réponses), selon un modèle hérité des structures de musique africaine (appels et réponses). En lingala [langue bantoue parlée au Congo]Wa- signifie ce qui, -mu est de et -nzo la maison. Les affaires internes, ce qui se passe à l’intérieur, nous concernent collectivement. On n’est pas dans le psychologisme individuel, mais bien dans des valeurs sociales plus grandes. »

Or, les préjugés sont tenaces ! « Beaucoup de gens sont étonnés de la rigueur de ma composition chorégraphique. D’abord parce que, venant d’Afrique, nous ne pouvons supposément pas être rigoureux, nous n’avons pas de tête, juste des corps ! Tambour égale pulsion égale primitivisme, on est dans l’émotion, dans l’improvisation, mais surtout pas dans la pensée constructive… »

Parlant de la séparation du corps et de l’esprit et du culte cartésien qui occulte la spiritualité, la professeure nomme les prémisses de sa mission. « [Penser de concert] l’éthique et l’esthétique, c’est la raison d’être de Nyata Nyata, sur le plan des programmes de formation, de l’éducation culturelle et artistique qu’on y donne, mais également sur le plan de la création. » Une réflexion riche qui insuffle toute sa pratique.

www.nyata-nyata.org

 

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