Critiques CD

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par Charles Geyer, Arthur Kaptainis, Norman Lebrecht, Paul E. Robinson

Heggie: Songs for Murdered Sisters

Joshua Hopkins, baryton. Jake Heggie, piano

Pentatone PTC5186270 (album numérique)

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Durée totale : 27 min. 22 sec.

★★★✩✩

Le point de départ de cet enregistrement a été le meurtre de Nathalie Warmerdam par son ex-petit ami en septembre 2015. Le frère de Nathalie est le baryton canadien Joshua Hopkins. Hopkins a rendu hommage à sa sœur en utilisant son talent et ses relations pour créer le cycle de chansons Songs for Murdered Sisters. Avec le soutien du Houston Grand Opera et de l’Orchestre du Centre national des Arts, il a réuni le compositeur américain Jake Heggie et l’auteure canadienne Margaret Atwood. Heggie est bien connu pour le succès d’opéras tels que Dead Man Walking – dont quelques représentations sont prévues au Met la saison prochaine − et Moby Dick. Atwood est une romancière et poète célèbre qui a écrit de nouveaux poèmes pour ce cycle de chansons. Les textes ne sont pas présentés avec l’album, mais ils se trouvent dans la récente collection d’Atwood intitulée Dearly (Harper Collins).

Diplômé de McGill, Hopkins mène une carrière distinguée et se produit régulièrement avec la Canadian Opera Company, le Metropolitan Opera, le Houston Grand Opera et bien d’autres. Il apporte une puissance et une intensité formidables à cette nouvelle œuvre. Les paroles d’Atwood sont émouvantes et souvent insoute­nables : « Tant de sœurs tuées par des hommes craintifs qui voulaient être plus grands. » La musique de Heggie − c’est la version pour piano enregistrée ici, mais le compositeur en a également fait une version orchestrée − est moins mémorable. Il semble prendre du recul et laisser les mots porter le message. Et ce message porte sur la violence indescriptible contre les femmes, encore si présente dans notre monde. Il existe une version cinématographique du cycle de chansons; il est disponible sur www.marquee.tv. Notez que la version audio est disponible uniquement sous forme numérique sur www.pentatonemusic.com. PER

Beethoven : Concerto pour violon. Mozart (?) : Concerto pour violon no 7 in D K. 271a

Liya Petrova, violon

Sinfonia Varsovia/Jean-Jacques Kantorow. Miraré MIR522D

★★★★

« Beethoven & Mozart Violin Concertos in D » est le titre original intrigant, mais légèrement trompeur de cette parution de Liya Petrova, d’origine bulgare, et de la Sinfonia Varsovia sous Jean-Jacques Kantorow. Le Concerto pour violon n° 7 est-il vraiment de Mozart ou d’un imposteur du XIXe siècle? Il serait exagéré de dire que la réponse varie d’une ligne à l’autre, mais il y a des éléments (notamment les pesantes textures pizzicato de l’Andante central) ou des segments relativement raffinés qui ne pourraient pas être l’œuvre du compositeur élu de Dieu, notamment dans le premier mouvement, que de nombreuses autorités impartiales déclareraient (et ont même déclaré) authentiques. Quelle que soit la genèse, le jeu de Petrova est ferme, urgent et élégant et Kantorow offre un soutien constant. Les cadences excédées sont de Jean-Frédéric Neuburger, un pianiste français avec qui Petrova joue fréquemment en concert. Pas question d’authenticité ici ! Les cadences sont également une source d’intérêt dans le Concerto pour violon de Beethoven. Petrova opte pour l’arrangement de Wolfgang Schneiderhan des excentriques duos avec timbales que Beethoven a soumis pour sa refonte de l’œuvre en concerto pour piano. Quel que soit l’angle sous lequel nous considérons ces spécimens étranges, Petrova séduit l’auditeur par son style affable et improvisateur. « Je peux me joindre à vous ? » semble-t-elle demander après l’exposition orchestrale. Malheureusement, le label Miraré propose de longues questions-réponses avec la soliste au lieu de notes analytiques. Le disque vaut quand même l’écoute. AK

Rachmaninov : Symphonie no 1 en ré mineur, Op. 13. Danses symphoniques, Op. 45

Orchestre de Philadelphie/Yannick Nézet-Séguin

Deutsche Grammophon 4839839

Durée totale 80 min. 52 sec

★★★★

L’Orchestre de Philadelphie travaille depuis longtemps en étroite collaboration avec Rachmaninov et joue sa musique. Leopold Stokowski et Eugene Ormandy ont tous deux réalisé des enregistrements faisant autorité. Yannick Nézet-Séguin, l’actuel directeur musical, perpétue la tradition. Nézet-Séguin a déjà enregistré toutes les œuvres pour piano et orchestre avec Daniil Trifonov et se concentre désormais sur la musique orchestrale. La Symphonie n° 1 est une première œuvre compliquée, mais un interprète convaincu peut la défendre. Ormandy a fait un très bon enre­gistrement pour Columbia avec le Philadelphia et le chef au court mandat (2007-2012), Charles Dutoit, a produit une version ordinaire pour Decca (4362832). Nézet-Séguin nous en livre une lecture détaillée et éloquente. Mais pour une interprétation beaucoup plus dynamique, Vladimir Ashkenazy et l’Orchestre du Concertgebouw (Decca 28945579825) demeurent la valeur sûre.

Dans les Danses symphoniques, Nézet-Séguin et le Philadelphia offrent un jeu ­magnifique, mais encore une fois il y a d’autres versions qui tirent un meilleur parti de la musique. L’une d’elles est de Vasily Petrenko et du Royal Liverpool Philharmonic (Avie AV2188). Celle-ci fait presque exploser la baraque avec sa puissance et son intensité, surtout dans le troisième mouvement, et la qualité sonore est spectaculaire. Et n’oublions pas l’enregistrement d’Ormandy en 1960. Rachmaninov a dédié les danses symphoniques à ce chef et les a jouées pour lui au piano, comme en témoigne un enregistrement privé récemment découvert. Ormandy et l’Orchestre de Philadelphie jouent magnifiquement bien (Sony SBK 48279). PER

Alexey Stanchinsky : Piano Works

Peter Jablonski, piano

Ondine ODE1383-2

Durée totale : 73 min

★★★★

Élève de Sergueï Taneyev et d’Alexandre Gretchaninov, Stantchinski a été présenté à Tolstoï comme le prochain génie russe, mais sa santé mentale s’est effondrée au milieu d’une double crise familiale. Après la mort de son père en 1910, alors que Stantchinski n’avait que 21 ans, sa mère a refusé qu’il épouse sa maîtresse enceinte. Souffrant de dépression et d’hallucinations, Stantchinski a été emmené chez tous les meilleurs neurologues de Russie et a pris l’habitude de brûler toutes les nouvelles œuvres qu’il mettait sur papier.

En mars 1914, il donna un récital mémorable dans la petite salle du Conservatoire de Moscou. Six mois plus tard, alors qu’il tentait secrètement de rendre visite à sa maîtresse et à leur fils, il tomba dans une rivière et se noya, à l’âge de 26 ans. La cause du décès a été enregistrée comme étant une crise cardiaque, bien que la thèse du suicide ne puisse être écartée.

Malgré sa pyromanie, un grand nombre d’œuvres pour piano solo subsistent, avec en tête une sonate de 11 minutes, datée de 1906. Le pianiste suédois Peter Jablonski s’est donné pour mission de retrouver cette musique inconnue. Son album est impressionnant tant par l’intelligence de son jeu que par la substance de la musique.

Stantchinski occupe un territoire tonal à mi-chemin entre Rachmaninov et Scriabine, un amalgame de misère suppurante et d’avant-garde cinglée. Il se concentre surtout sur le registre grave de la main gauche et il est difficile d’imaginer qu’il s’est souvent amusé. Mais juste au moment où l’on est sur le point d’abandonner, le lugubre personnage livre, dans un brusque changement d’humeur, quelque chose qui ressemble à un riff de ragtime de Scott Joplin. Je ne suis pas certain de pouvoir assister à un récital d’une soirée entière, mais Stantchinski mérite d’être inclus dans toute étude du piano russe, et Jablonski donne un compte rendu vraiment fervent de ce génie en panne. NL  

Musica Brasileira III

Oeuvres de Callado, Oswald, Levy, Fernandez, Mignone, Guarnieri, Santoro, Krieger, Almeida Prado, Villa-Lobos. Luiz de Moura Castro, pianiste

Phoenix Records 8 88295 96625 2

★★★✩✩

Pour une nation si formidablement peuplée, le Brésil est plutôt sous-représenté dans le monde de l’interprétation classique − malgré la renommée de Heitor Villa-Lobos. Villa-Lobos est l’un des nombreux compositeurs représentés dans cette collection de musique pour piano, et il est bon de signaler que sa Dança do Indio Branco, une explosion de feu de l’ordre du Prélude en ré mineur de Chopin, n’est pas la seule pièce qui mérite d’être entendue. Il y a un Concerto pour la découverte du Brésil de 22 minutes pour piano et percussions de Jose Antonio Almeida Prado (1943-2010), qui évoque des sonorités remarquables, douces et fortes, après un début musclé. Mozart Camargo Guarnieri (1907-1993) tente de faire monter la température dans sa Dança Negra, mais on trouve plus de satisfaction dans des numéros plus calmes datant du 19e siècle, y compris le chopinesque Flor Amorosa d’Antonio Callado, le Tango Brasileiro d’Alexandre Levy et Bébé s’endort d’Henrique Oswald, une charmante berceuse qui, selon les notes du livret, évoque la ­tendresse d’une nourrice asservie pour un enfant blanc. Francisco Mignone (1891-1980) se révèle être un digne disciple de Debussy dans sa Sonatine. Luiz de Moura Castro, un natif de Rio de Janeiro qui a enseigné à l’Université de Hartford, saisit avec succès les différents idiomes même si son instrument sonne cru quand le volume monte. AK

Gulda: Jazz Sinfonie in G

Friedrich Gulda (piano), Radio-Sinfonieorchester
Stuttgart des SWR

SWR Music19096CD

Durée totale : 68 min

★★★✩✩

Le pianiste viennois Friedrich Gulda a été un interprète de première ligne de Mozart et de Beethoven dans les années 1950 et 1960. S’il s’en était tenu aux classiques et avait modifié ses comportements plus excentriques, il aurait peut-être comblé l’espace dans les catalogues de disques qui fut bientôt occupé par Alfred Brendel.

Gulda, cependant, était un homme aux multiples facettes. Après avoir fait ses débuts au Carnegie Hall, il est parti jouer au Newport Jazz Festival. Il portait un képi turc sur scène, parfois il était même nu.

Son intérêt pour le jazz était non pécuniaire et entièrement dévorant. Il a organisé un concours international pour les compositeurs de jazz moderne et mis en place un cours d’été d’improvisation. En 1970, il a écrit une symphonie en sol qui combinait un orchestre à cordes classique et un big band de jazz. Elle comporte trois mouvements : Maestoso, Andante et Adagio. Elle est plus proche de Nuremberg que de la Nouvelle-Orléans.

Mais Gulda a un don pour la mélodie et ses mouvements lents sont sans prétention. Il dirige lui-même l’orchestre de la radio de Stuttgart et, si vous achetez ce disque, vous serez parmi les premiers à entendre la symphonie, puisqu’elle n’a jamais été publiée auparavant. Naïve, au pire, elle a 35 minutes d’invention, ce qui est plus que ce que l’on peut dire de la plupart des symphonies de la fin du XXe siècle. Et si votre attention faiblit, passez aux morceaux de Gulda jouant du piano, où vous serez instantanément conscient d’être en présence d’un maître. NL

Frankly Sharon

Sharon Azrieli, chanteuse
Frank Wildhorn, compositeur, pianiste

★★★★

Sharon Azrieli est beaucoup de choses − soprano d’opéra, mécène, chanteuse de liturgie hébraïque et même musicologue (elle a publié une étude intrigante sur les influences possibles de la musique juive ladino sur le jeune Giuseppe Verdi). Dans son nouvel album, Frankly Sharon, Azrieli se réincarne à nouveau – cette fois en chanteuse de théâtre musical par excellence.

Le titre de l’album est un jeu de mots intelligent − toutes les chansons sont du compositeur de Broadway Frank Wildhorn (créateur des comédies musicales à succès Jekyll & Hyde et The Scarlet Pimpernel, entre autres) et Wildhorn ­lui-même fournit un accompagnement au piano qui est superposé de manière impressionnante aux orchestrations riches et évocatrices.

« C’est lui qui m’a appris à les chanter », dit Azrieli à propos de sa collaboration avec Wildhorn, et l’auditeur ne peut que ressentir l’affinité profonde et aisée entre le travail vocal d’Azrieli et la virtuosité délicate des morceaux pour piano de Wildhorn.

L’album est un riche voyage à travers ­différentes humeurs − un cycle de chansons faussement facile à écouter et à l’apparence spontanée qui s’ouvre sur l’insouciance toute parisienne de Storybook (de Pimpernel), puis se poursuit vers le désir ardent de Finding Wonderland (extrait de la comédie musicale sur le thème d’Alice au pays des merveilles de Wildhorn) et se faufile ensuite à travers des chemins plus chargés émotionnellement avant de déposer l’auditeur en toute sécurité chez lui avec la promesse charmante et juvénile que tout peut arriver avec Anything Can Happen.

Les réalisations vocales d’Azrieli sont impressionnantes et inattaquables, notamment en ­raison de sa capacité à allier sa technique impeccable avec une impression de conversation chaleureuse et confidentielle. Frankly Sharon est une expérience à la fois intime et experte − un séduisant récital intime dans une de ces boîtes hantées par l’esprit de Piaf.

Et Azrieli la linguiste mérite également de grandes félicitations : la plupart des numéros de Frankly Sharon sont des traductions en français, deux en italien et une en hébreu (le sinueux et charmant Achshav, traduit de la chanson de Wildhorn Now), avant de conclure en anglais. À l’exception de l’anglais, toutes les traductions sont d’Azrieli elle-même. CG

Im Abendrot – Songs by Wagner, Pfitzner, Strauss

Matthias Goerne, baryton. Seong-Jin Cho, piano

Deutsche Grammophon 4860274

★★★★★

Une amie russe cultivée me disait l’autre jour qu’elle ne supporte pas d’écouter des lieder – « tous ces cris et qui plus est en allemand ». Un antidote à de tels préjugés est apparu sur le pas de ma porte le lendemain.

Le baryton Matthias Goerne, à la voix de velours brossé et à la diction plus claire qu’une vodka sur glace, est la parfaite riposte à ce genre d’objection, d’autant plus lorsqu’il chante des lieder qui sont habituellement réservés aux sopranos. Les Wesendonck Lieder de Wagner sont magnifiquement colorés dans des tons de jaune et de brun rappelant les rives d’un lac, le morceau central Im Treibhaus dévoile les ombres de Tristan und Isolde et le morceau final Träume enterre presque l’envie d’aimer.

Pfitzner (1869-1949) est un compositeur de la trempe d’un vieux marin, qui s’accroche à vous lorsque vous vous rappelez que vous avez plus important à faire. Son interprétation de Im Abendrot forme un contraste poignant avec la chanson du même titre de Strauss. Les cinq morceaux de Strauss sont de petits miracles, le meilleur étant le très chanté Morgen!, que Goerne arrache délicatement à l’empreinte féminine. Au-delà de l’excellence du chant, j’ai été stupéfait par le jeu empathique du pianiste coréen Seong-Jin Cho, ­lauréat du concours Chopin, un artiste d’une sensibilité bien supérieure à ses 25 ans, qui détourne le récit dans ses meilleurs moments. Si vous ne supportez pas le chant des lieder, écoutez simplement le piano. NL

Traduction par Andréanne Venne

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