Le pouvoir intemporel des quatuors à cordes de Beethoven

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« Après cela, que reste-t-il à écrire ? »

– Franz Schubert après avoir entendu le quatuor à cordes no 14, op. 131 de Beethoven

Cette année, le Festival de musique de chambre de Montréal accueille en résidence le Dover Quartet qui interprétera les 16 quatuors à cordes de Beethoven et la Große Fuge op. 133. Lauréat du premier prix du Concours international de quatuor à cordes de Banff (CIQCB), édition 2013, le jeune quatuor établi aux États-Unis a récemment reçu le prix Avery Fisher Career Grant, la plus grande distinction honorifique pour les interprètes en début de carrière.

Denis Brott, Photo: Christine Bourgier

Denis Brott, Photo: Christine Bourgier

Formé des violonistes Joel Link et Bryan Lee, de l’altiste Milena Pajaro-van de Stadt et du violoncelliste Camden Shaw, le Dover Quartet a d’abord attiré l’attention du fondateur et directeur artistique du festival Denis Brott au CIQCB. « L’année de son triomphe, j’avais donné une conférence sur le langage émotionnel de Beethoven, se remémore-t-il. J’ai été bouleversé par le jeu des musiciens. » De fait, cette année-là, ils ont également raflé les prix dans toutes les catégories spéciales, y compris « Schubert », « Haydn » et « Commande d’une œuvre canadienne ».

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Brott a tissé des liens d’amitié et de collaboration avec les membres du quatuor, n’hésitant pas à les mettre en valeur et leur offrir des occasions de jouer. Ses éloges à leur endroit sont intarissables : « Ils sont manifestement parmi les meilleurs de leur génération. Pour bien des gens, leur raffinement se compare à celui des quatuors Guarneri et Amadeus. »

C’est lui-même qui leur a suggéré, il y a plusieurs années, l’idée du premier cycle de quatuors de Beethoven. À leur arrivée à Montréal à la mi-mai, ils en seront déjà à leur troisième cycle de la saison, après Buffalo et le Connecticut. « Tout quatuor digne de ce nom doit interpréter le cycle complet des quatuors de Beethoven, affirme-t-il. Emblème de l’écriture pour quatuors à cordes, c’est un incontournable. Aucun autre compositeur n’a écrit autant d’œuvres monumentales pour quatuors à cordes que Beethoven. »

À cheval entre les périodes classique et romantique de la musique occidentale, Beethoven incarne l’archétype de notre compréhension de la composition musicale comme moyen d’expression de l’artiste. « Beethoven se distingue de tous ses prédécesseurs en indiquant explicitement dans ses partitions les émotions qu’il faut exprimer en jouant. Sa musique est remplie de descriptions d’états émotionnels, ajoute M. Brott. Pourtant, plus que l’écriture, c’est aussi l’idée que la musique qu’il composait serait interprétée par des générations de musiciens qu’il ne connaîtrait jamais. »

Dover Quartet, Photo: Carlin Ma

Dover Quartet, Photo: Carlin Ma

L’élaboration du concept d’autonomie personnelle est attribuable en partie au statut de Beethoven que nous qualifierions aujourd’hui de « musicien indépendant », échappant à toutes les contraintes de la cour d’un souverain qui aurait pu réprimer sa créativité artistique. Contrairement à Bach, Haendel ou Haydn avant lui, « Beethoven avait compris que sa musique serait jouée après sa disparition et il s’est donc employé à transcrire ses intentions dans sa musique, explique Denis Brott. Il en résulte une expérience d’interprétation et d’écoute d’une valeur intemporelle. »

Des expressions comme Verklempt, dont la signification littérale en allemand est « cœur serré, angoissé », font partie du glossaire musical émotionnel que Beethoven nous a transmis à travers les siècles. Les sensations qu’il a consignées sur papier continuent de trouver un écho auprès de tous les publics, en dépit du contexte sociopolitique actuel bien différent de celui du tournant du 19e siècle.

En collaboration avec le département d’éducation permanente de l’Université McGill, le Festival de musique de chambre de Montréal a également prévu avant chaque concert la tenue de conférences portant sur les influences culturelles, politiques et anthropologiques du temps de Beethoven. « Par exemple, Beethoven avait des sentiments très partagés sur la Révolution française, soutient M. Brott. Ardent défenseur de Napoléon en sa qualité de libérateur des défavorisés et laissés-pour-compte, il a rapidement déchanté au moment où Bonaparte s’est autoproclamé empereur. » Pour comprendre sa déception, il suffit de songer à la dédicace qui lui était adressée et qu’il a raturée avec rage sur la page couverture de sa symphonie no 3, dite « Héroïque ».

Si au 18e siècle, la musique de chambre avait une fonction sociale, avec Beethoven, le style est aussi devenu expression de soi. Selon Denis Brott, certaines de ses innovations s’expliquent par sa surdité croissante et son retrait graduel de la vie publique. « Plus il perdait l’ouïe, plus il s’isolait et plus sa hantise du monde grandissait, raconte-t-il. Son histoire est celle d’une profonde angoisse et de terribles tourments intérieurs. »

Surtout pour les œuvres d’un même genre, ses neuf symphonies ou ses 16 quatuors à cordes par exemple, on retrouve une courbe esthétique bien précise qui s’échelonne sur trois périodes : première, médiane (ou « héroïque ») et tardive. Le philosophe de l’école de Francfort Theodor Adorno a écrit abondamment sur le style tardif de Beethoven. Depuis, l’idée de « phase tardive » – une œuvre créée par un artiste accompli pleinement conscient de sa mort – est devenue une manière approfondie d’appréhender d’autres compositeurs, que ce soit Schubert, Britten ou même le Canadien Claude Vivier. De la même façon, les derniers quatuors ont eux aussi laissé une trace indélébile sur le genre lui-même.

Par la conscience qu’il avait de sa propre mortalité, Beethoven a pu créer des œuvres parmi les plus marquantes et sublimes, qui expriment l’essence même de l’expérience humaine. Entre les mains du prodigieux Dover Quartet, ce rendez-vous musical est à ne pas manquer.


Cycle complet des quatuors à cordes de Beethoven interprétés par le Dover Quartet au Festival de musique de chambre de Montréal, du 26 mai au 11 juin, en six parties. www.festivalmontreal.org, www.doverquartet.com

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A propos de l'auteur

Kiersten van Vliet was the Web Editor and an Editorial Assistant for La Scena Musicale from 2015–17.

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