Le Kronos Quartet se tourne vers l’avenir

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À l’occasion des festivités du 150e anniversaire du Canada, la 8e édition du festival annuel d’Ottawa Musique et autres mondes accueille une pléiade d’invités prestigieux d’ici et d’ailleurs, parmi lesquels Sarah Chang, Measha Brueggergosman et Garrick Ohlsson. Du 4 au 17 juillet, les festivaliers pourront profiter d’un menu de musique classique véritablement multidisciplinaire grâce à des collaborations avec divers milieux – danse, art visuel, poésie et humour – sans compter le yoga pour les plus téméraires.

Parmi les 75 concerts et événements prévus, l’un des plus attendus est assurément celui du Kronos Quartet qui se produira à l’église unie Dominion-Chalmers le 5 juillet. Depuis plus de 40 ans, ce quatuor à cordes joue un rôle de ­premier plan dans le milieu de la musique contemporaine et son travail consiste, en grande partie, à commander, interpréter et enregistrer de nouvelles œuvres afin d’élargir le répertoire des quatuors à cordes.

« À 14 ans, j’ai réalisé que toutes les œuvres de musique pour quatuors à cordes que j’avais jouées jusque-là avaient été écrites par quatre hommes vivant dans une seule et même ville, Vienne, soit Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert, confie le fondateur et directeur artistique de Kronos David Harrington. Des Blancs, de la même religion et, manifestement, tous germanophones. J’ai compris que le monde  foisonnait d’autres villes, cultures, langues et religions et qu’il était temps pour moi d’explorer la musique provenant d’ailleurs que la capitale autrichienne ou le continent européen. »

« Je veux regrouper dans notre musique des éléments qui n’en ont pas encore fait partie ou n’ont pas encore été imaginés ou qui ont été marginalisés pour toutes sortes de raisons, poursuit-il. Pour moi, être musicien, c’est avant tout avoir la possibilité de découvrir des idées et des sons avec lesquels je n’ai jamais eu l’occasion d’expérimenter. »

Au fil des décennies et malgré un certain roulement de ses membres, le Kronos Quartet est resté fidèle à sa vision de départ. Actuellement, l’ensemble se compose de David Harrington (violon), John Sherba (violon), Hank Dutt (alto) et Sunny Yang (violoncelle) et le projet sur lequel ils travaillent – Fifty for the Future: The Kronos Learning Repertoire – combine leur soif insatiable de nouvelles sonorités avec une visée pédagogique plus ambitieuse.

« Nous nous sommes rendu compte que les autres quatuors à cordes dans le monde avaient un accès limité ou inexistant à la musique que nous interprétons, confie Harrington. Nous avons donc décidé de résoudre le problème ! »

Parrainé en grande partie par le Carnegie Hall à l’occasion de son 125e anniversaire, Fifty for the Future est un projet commémoratif de cinq ans visant à commander cinquante nouvelles œuvres à cinquante compositeurs du monde entier. Les partitions, en plus d’un enregistrement réalisé par le quatuor, sont accessibles en ligne. On y trouve aussi des vidéos didactiques. « Dans la plupart des cas, ajoute Harrington, il est possible d’écouter le compositeur parler de sa musique et parfois de ses sources d’inspiration ou donner des conseils sur la façon de reproduire les différentes techniques employées. » Jusqu’à présent, 15 œuvres ont été publiées.

« En plus de nous occuper de chacune de nos parties, nous veillons à ce que les autres musiciens puissent aisément les jouer, explique-t-il. Nous avons appris à apprécier pleinement la quantité de travail qu’il faut accomplir à cet égard. »

Kronos Quartet, Photo: Jay Blakesberg

Kronos Quartet, Photo: Jay Blakesberg

La parité est à l’honneur chez les 50 compositeurs retenus et deux des 25 femmes proviennent du Canada : Nicole Lizée et Tanya Tagaq. « Nicole et Tanya sont en effet deux des compositrices et musiciennes les plus dynamiques, remarquables et passionnantes que je connaisse. »

Le quatuor n’en est d’ailleurs pas à sa    première collaboration avec elles. En mars   dernier, accompagné du Toronto Symphony Orchestra, il a créé Black Midi de Mme Lizée, un concerto pour quatuor et orchestre qui explore l’irrésistible phénomène sonore du même nom. Kronos et Tagaq ont quant à eux écrit, enregistré et fait une tournée ensemble. « Elle est l’une des personnes et artistes que nous aimons le plus. »

Au festival Musique et autres mondes, les spectateurs entendront les œuvres de Lizée et de Tagaq créées pour le projet Fifty for the Future. Comme bien d’autres compositions de Mme Lizée, Another Living Soul s’inspire d’un autre média, cette fois le film d’animation image par image. Entre autres techniques revisitées, le quatuor utilise des tubes flexibles creux de ­différentes longueurs afin de créer des bruissements et des sons tourbillonnants feutrés. Le processus de répétition et d’interprétation s’est déroulé à tâtons, reconnaît Harrington.

Le tromboniste et compositeur Jacob Garchik, « l’un de nos principaux traducteurs musicaux », a signé l’arrangement de l’œuvre de Tanya Tagaq. Sivunittinni évoque le monde du chant guttural de l’artiste inuite. « Sivunittinni ou “la génération future” s’inspire d’une partie d’un poème que j’ai composé pour mon album; ce nom décrit parfaitement ma pièce et, par elle, j’espère partager un peu de ma terre avec les musiciens de demain. En raison d’une rupture entre l’homme et les conditions de son existence et la nature, il y a beaucoup d’angoisse et de peur dans la société, en plus d’une absence de ­véritable signification des notions de santé et de lien avec la vie. Je souhaite que cette pièce puisse servir de déclencheur, » explique Tagaq.

Parmi les autres compositeurs invités au ­festival, mentionnons l’Indo-Américaine Reena Esmail, le Polonais Aleksander Kosciów et les Américains Rhiannon Giddens, Charles Mingus, Pete Townshend (des Who) et Terry Riley.

Harrington ne tarit pas d’éloges pour la scène musicale canadienne. « Le Canada offre l’un des meilleurs systèmes d’éducation musicale au monde. À part la Finlande, il y a probablement un plus grand nombre de grands compositeurs par habitant ici que dans tout autre pays. C’est un univers vraiment exceptionnel. Chaque fois que j’y reviens, je me sens comme chez moi. »

Traduction : Véronique Frenette

Le Kronos Quartet se produira à l’église unie Dominion-Chalmers le 5 juillet à 19 h 30 dans le cadre du festival Musique et autres mondes d’Ottawa. Pour connaître tous les événements prévus, consultez le site www.musicandbeyond.ca.

Plus d’info sur le Kronos Quartet et le projet Fifty for the Future sur le site www.kronosquartet.org.

Pour lire l’intégralité de l’entrevue accordée au ­fondateur du Kronos David Harrington, visitez ici (Anglais).

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A propos de l'auteur

Kiersten van Vliet was the Web Editor and an Editorial Assistant for La Scena Musicale from 2015–17.

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