Joseph Boulogne de Saint-George : le destin d’un compositeur métis au XVIIIe siècle

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L’histoire de la musique, comme l’Histoire dans son ensemble, est souvent cruelle. Elle élève un nombre restreint d’individus au rang de légendes tandis que d’autres, ayant pourtant connu la gloire, sombrent à jamais dans l’oubli. On assiste parfois à des revirements invraisemblables. Avant même sa mort, en 1750, Johann Sebastian Bach voit sa renommée éclipsée par celle de ses fils Carl Phillip Emanuel et Johann Christian. Or, l’histoire ne retiendra pas le Bach auquel les hommes et les femmes du XVIIIe siècle auraient pensé en premier.

À cette époque, le risque de se faire oublier des générations suivantes est d’autant plus grand pour une femme ou un homme de couleur descendant d’esclave. Pourtant, il y en a un qui, malgré les remises en cause et les discriminations, se fera un nom parmi les musiciens de son temps et même au-delà de la musique. 

Ses premières armes

Né dans les Antilles françaises, Joseph Boulogne [ou Bologne]de Saint-George est le fils illégitime d’un propriétaire de plantation et d’une esclave africaine. Son père, qui le reconnaît pleinement et lui transmet son patronyme, aura à cœur de lui garantir une éducation comparable à celle des enfants de la noblesse. Ils arrivent ensemble en France en août 1753, alors que Joseph est âgé de 7 ans. Après quelques années passées en internat, ce dernier rejoint l’académie du maître d’armes Nicolas Texier de la Boëssière. Instruit dans la littérature, les sciences et l’équitation, le jeune métis se montre particulièrement adroit au fleuret. Provoqué en duel par Alexandre Picard, maître-escrimeur qui l’avait traité de « mulâtre arriviste de la Böessière », Saint-George remporte une victoire symbolique sur fond de débat pour ou contre l’esclavage. Dans sa Biographie universelle des musiciens, le musicographe François-Joseph Fétis résume ainsi ses talents : « Doué d’une force de corps et d’une agilité prodigieuses, il eut dans cet art une supériorité devenue proverbiale, et brilla également dans tous les autres exercices. Personne ne pouvait l’atteindre à la course ; dans la danse il était le modèle de la perfection ; excellent écuyer, il montait à cru les chevaux les plus difficiles et les rendait dociles ; il patinait avec une grâce parfaite, et se distinguait parmi les meilleurs nageurs de son temps. »

Et la musique?

La vie de celui qui deviendra le « Chevalier de Saint-George » est entourée de mystères. Il est difficile, en effet, d’apporter une date précise ou d’étayer certains faits qui se rapportent notamment aux premières années de sa vie, par exemple sa formation musicale. Ce que l’on sait avec certitude, c’est qu’en 1764, alors âgé de 19 ans, il reçoit du compositeur Antonio Lolli deux concertos pour violon qui lui sont dédiés, preuve de son aptitude à jouer de l’instrument. En 1766, c’est aussi à lui que pense François-Joseph Gossec lors de la publication des Six sonates en trio, op. 9. Cet éminent compositeur du XVIIIe siècle fut l’un des principaux protecteurs de Saint-George. En 1769, il l’accueille dans la section des violons de son orchestre. Trois ans plus tard, Saint-George crée l’événement en faisant ses débuts comme soliste dans deux concertos pour violon qu’il a lui-même composés. L’année suivante, il prend la charge de chef d’orchestre en remplacement de Gossec.

C’est ainsi que débute sa carrière à la fois de concertiste et de directeur musical, carrière qu’il essayera de concilier avec son engagement prorévolutionnaire en tant que capitaine de la Garde nationale à Lille (nord de la France), puis colonel de la « légion des Américains et du midi » (premier régiment d’Europe à être composé d’hommes de couleur). Son intention de devenir directeur de l’Académie royale de musique sera contrariée par une pétition de trois femmes, interprètes de premier plan à l’Opéra, affirmant que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ». Malgré cette rebuffade, Saint-George continuera d’avoir les faveurs du roi Louis XVI et de Marie-Antoinette. 

Le « Mozart noir »

Pendant toutes ces années, Saint-George poursuit son art de la composition. Inspiré par le style de Haydn, il entame l’écriture de ses premiers quatuors à cordes. S’ensuivent des sonates pour violon et piano-forte, des concertos pour violon et des symphonies concertantes où le violon est mis à l’honneur.

Par ailleurs, Saint-George se plie à l’exercice de l’opéra. Il compose six œuvres lyriques, dont un seul nous est parvenu dans son intégralité : L’amant anonyme (1780), comédie mêlée d’ariettes et de ballets en deux actes d’après une pièce de Félicité de Genlis. En novembre 2020, cette œuvre a enfin reçu sa première édition critique, publiée par Opera Ritrovata et présentée par l’Opéra de Los Angeles. Quelques extraits de L’Amant anonyme avaient pu déjà être entendus sur disque, notamment par l’orchestre baroque torontois Tafelmusik en 2003, à côté du Concerto pour violon en ré majeur, op. 3, et de la Symphonie en sol majeur. Le style de Saint-George, élégant sans être pompeux, est certes imprégné du classicisme viennois, mais on aurait tort de l’associer à Mozart seulement. Plus probable encore est l’influence de Gossec, qui aurait été son professeur de composition.

Le public de l’époque appréciait grandement Saint-George, non seulement pour son physique exceptionnel, ses exploits sportifs et son talent en escrime, mais aussi pour sa musique. Les générations suivantes se souviendront davantage de lui pour ses prouesses corporelles et moins pour sa musique. Heureusement, la redécouverte récente de L’Amant anonyme jette un éclairage nouveau sur ce personnage à la fois énigmatique et fascinant.

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