Lewis Furey : Une passion pour les lieder de Brahms

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« Forget You », « Sweet Surrender », « Just a Feeling ». Si vous croyez que ces titres ont été tirés du Top 40 Lewis Furey serait heureux de l’entendre. Violon solo avec l’Orchestre symphonique de Montréal à onze ans, collaborateur favori des grands poètes, artistes, cinéastes, et danseurs montréalais, Lewis Furey est notamment associé à son mentor Leonard Cohen et à sa femme, la vedette de cinéma Carole Laure. À 67 ans, le célèbre auteur-compositeur jouera 17 des lieder de Brahms en concert. Les titres, une fois traduits en anglais, pourraient facilement appartenir au groupe pop du moment.

« J’aime lorsque la musique classique est vivante et appréciée par de plus en plus de gens », dit Furey. « D’après moi, ce concert est une façon de dire : ‘Tu aimes la musique pop? Écoute ces pièces. Joue-les si tu le peux. Trouve une version pour guitare, avec les accords et la mélodie, et chante’ ».

À la découverte des lieder

Dès un jeune âge, Furey joue Brahms au violon. Il aime particulièrement ses sonates et son Double Concerto pour violon et violoncelle. Après des études à Juilliard, il se tourne vers le théâtre et la musique pop. Il étudie la littérature à l’université McGill, écrit de la poésie et la met en musique. À cette époque, Motown, West Side Story de Leonard Bernstein, Porgy and Bess de George Gershwin et The Threepenny Opera de Kurt Weill sont fréquemment joués. Dans sa vingtaine, Furey est un chanteur et acteur populaire. Depuis, il a mis en scène Starmania, adapté des succès country et western, et composé la trame sonore de plus de vingt films.

Après une carrière pleine de rebondissements, il effectue un retour à Brahms. Il y a des années, il a écouté des lieder de Brahms sur YouTube, mais a éprouvé de la difficulté à s’y identifier. Après avoir acheté les partitions et commencé à jouer les chansons lui-même, un déclic s’est produit. « Tout de suite, je les aimais ». Les 200 pièces de Brahms pour voix solo et piano sont « un incroyable répertoire de chansons, qui couvre toute sa vie. Il a écrit ses premiers lieder à 18 ans, et a continué jusqu’à sa mort à 63 ans. C’est un voyage incroyable, un peu comme les quatuors de Beethoven. Les lieder s’étendent de sa jeunesse à sa mort. Ce sont des document personnels, qui décrivent une vie ».

« Ce qui m’inspire, en tant qu’auteur-compositeur, c’est que lorsqu’on fait quelque chose qu’on aime, on continue à le faire, on reste créatif ». Furey ajoute qu’ « on le fait toute sa vie ».

Après avoir passé beaucoup de temps dans les Laurentides, Furey est particulièrement attirés aux lieux naturels que Brahms associe à ses émotions. Le mariage de la mélodie et du texte fascine Furey, allant « des oiseaux et animaux, le vent dans les arbres, une journée pluvieuse d’automne, une rafale de neige, l’arrivée du printemps et la fonte des neiges, le ruissellement de l’eau sur les roches » aux sons de « nos paysages intérieurs ».

« Chaque lied est une leçon d’écriture », croit-il. « Si je devais enseigner la composition pop, Brahms serait au curriculum. Ses pièces sont courtes, concises. Ses lignes de basse sont solides. Il sait garder les choses simples. Finalement, la voix et le piano sont sur un pied d’égalité ».

Furey a commencé à arranger les lieder des Brahms en 2000. Il traduit les poèmes de l’allemand à l’anglais, et transpose les pièces pour les adapter à son registre vocal. En 2008, sa fille Clara Furey chorégraphie une danse pour accompagner Nicht mehr zu dir zu gehen (Opus 32/2—« Forget You »). En 2011, il publie un recueil de chansons qui comprend certaines de ses adaptations de lieder.

Brahms, pop star du 19e siècle

Lewis Furey, Photo: Luc Castel

Lewis Furey, Photo: Luc Castel

Lors de la première mondiale de ces adaptations, en novembre, Furey s’accompagnera lui-même au piano. Il utilisera sans doute un micro et fermera le couvercle du piano. Le microphone permet des subtilités d’interprétation : des chuchotement, la voix parlée.

« C’est ce que font les auteurs-compositeurs. J’imagine que Brahms le faisait également, donc je ressens un véritable lien avec lui. Je peux l’imaginer en train de réviser les lieder, les chantant du mieux qu’il le pouvait. J’imagine Clara Schumann, découvrant ces pièces, les partageant avec Robert », explique Furey.

On oublie trop souvent que les lieder étaient les chansons pop de l’époque. Brahms a publié ses lieder au même rythme que les lancements de disques d’un artiste populaire. À chaque deux ans environ, il y avait 10 nouvelles chansons.

« Et l’excitation du public! » s’exclame Furey. « On achetait les partitions, et une fois à la maison, on les chantait. ‘Wow! As-tu entendu celle-là?’ demandait-on à ses amis. Des gens comme moi, pas des gens comme Dietrich Fischer-Dieskau. Les lieder n’étaient pas faits pour la salle de concert. Ils étaient destinés à l’écoute maison. »

Quant à Brahms, ferait-il aujourd’hui partie du Top 40? « S’il était ici aujourd’hui, qui sait ce qu’il composerait? »

Traduire Brahms pour notre époque

Un examen des lieder de Brahms révèle l’ensemble familier d’émotions humaines : le désir, la nostalgie, le regret et le plaisir. « D’une certaine manière, ils sont très similaires aux chansons contemporaines », croit Furey. Les prédécesseurs de la chanson pop d’aujourd’hui sont les poèmes mis en musique au 19e siècle. « Tout à coup, les gens parlaient de sujets qui étaient auparavant tabous. Avant, personne n’aurait écrit une chanson disant ‘elle m’a quitté et je meurs de désir’. Ces choses-là ne se disaient pas à voix haute. C’est surtout dans la musique arabe qu’on retrouvait des chansons sur le sexe et le désir. Tout comme les chansons qu’on écrit aujourd’hui ».

Afin de capturer l’essence des lieder, Furey les chantera en anglais. « Il n’est pas seulement question de chanter les mots. Il faut aussi connaître leur contexte culturel et leur sens. Il a fallu que j’apprenne les chansons par cœur pour bien les comprendre. C’est à ce moment que j’ai pu apprécier les subtilités de la musique de Brahms. Dès la première écoute, ils peuvent offrir un effet immédiat ». Les paroles en allemand sont « immortelles » pour Furey, mais « c’est beaucoup plus difficile pour un chanteur classique de se produire en concert si le public ne comprend pas les mots ».

Bien qu’il ait pris soin de conserver les jeux texte-musique (ex. « the wave rising » (la vague montante), Furey a modernisé les textes. Il y insère parfois des références au 20e siècle : un amant qui attend à la porte se transforme en amant qui attend au téléphone.

Selon Furey, « jouer une pièce, c’est la créer. »

« Sans créativité, il n’y a pas d’art ».

Traduction : Michèle Duguay

» Les 1er, 10 et 11 novembre au Théâtre Outremont, Montréal.

www.theatreoutremont.ca, www.lewisfurey.com

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