Joel Ivany – Tradaptation

0

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

La carrière de Joel Ivany est en plein envol, mais cet envol est fort mouvant. Le chef d’opéra canadien et fondateur du théâtre Against the Grain de Toronto offre son talent à de grandes organisations comme la Canadian Opera Company. Dans sa propre aventure singulière dans l’avenir de l’opéra, par contre, il voit ses productions bouger d’un endroit à l’autre et à travers le répertoire selon des voies décidément imprévisibles et provocantes, quoique respectueuses.

Âgé de 35 ans, Ivany connaît bien les principales scènes au Canada, y compris celles de Vancouver et Edmonton. Dernièrement, il a dirigé une production de Carmen à la COC, la même qu’il avait dirigée à Vancouver il y a deux ans. Sa passion et son mordant créatif résident toutefois dans le relativement petit projet Against the Grain, dont le nom à lui seul évoque une impulsion originale où la surprise et le risque attendent tant l’institution que le public.

La plus récente production d’Against the Grain part du légendaire Così Fan Tutte de Mozart et le réinvente sur un ton satirique comme jeu-questionnaire télé pour midinettes, réalisé dans un véritable studio de télé dans l’édifice de la CBC de Toronto. Ivany a écrit la « tradaptation » de Così d’après le livret original en italien de da Ponte, l’intitulant A Little Too Cozy. L’été dernier, Ivany en a présenté la première incarnation dans le cadre du bien nommé programme Opera in the 21st Century du Banff Centre.

A Little Too Cozy

A Little Too Cozy au théâtre Against the Grain. Photo Darryl Block

Il a également « tradadapté » une production, couronnée d’un prix Dora, du Mariage de Figaro, sagement intitulée Figaro’s Wedding. Pour ce spectacle, les spectateurs devaient se présenter à l’historique Burroughes Building de Toronto comme invités à la noce. Il a adapté Don Giovanni, lui donnant le titre plus accrocheur #Uncle John, et il a aussi produit La Bohème dans un bar de quartier.

Figaro's Wedding

Figaro’s Wedding au théâtre Against the Grain. Photo Darryl Block

« Il y a tellement d’enthousiasme et d’énergie autour de la production à plus petite échelle, parce que nous essayons de faire du neuf avec chaque nouveau projet, que ce soit l’espace ou l’œuvre elle-même. De cette manière, l’expérience est très immédiate et très personnelle pour tout le monde. »

«Ce sont les idées et la vision de la compagnie, ce qui n’est pas toujours le cas dans une plus grosse production», ajoutait Ivany à la mi-mai, durant les représentations de Cozy, saluée par les critiques.

Les compagnies d’opéra établies sont reconnues pour leurs productions iconoclastes, lesquelles déchaînent parfois les publics et les critiques, indignés par la prétention des metteurs en scène. Ivany connaît les risques du renversement, voire de la subversion, de la tradition, mais son attitude, insiste-t-il, n’est pas une recherche de l’originalité pour elle-même.

« Je pourrais faire des productions très nouvelles, controversées et trash à souhait, mais pour moi, cela n’est pas du tout ramener à l’essence de l’œuvre. »

Ce qu’il fait est bien différent, dit-il. «[Notre travail] peut choquer parce que nous prenons une chose que beaucoup tiennent pour sacrée et que nous la passons dans le tordeur, mais nous le faisons toujours avec respect, explique-t-il. Cozy, parce que l’histoire est nouvelle, raconte cette histoire [Così] pour la première fois. Ce que cela dit est une interprétation fort traditionnelle de cette toute nouvelle histoire.»

#UncleJohn

#UncleJohn au Centre Banff. Photo Rita Taylor

Ses débuts à la COC ce printemps n’ont pas été aussi énervants que la présentation de l’une de ses productions singulières à son public acquis, lequel s’est élargi de la famille et d’une bande d’amis il y a six ans à un groupe d’amateurs curieux qui ont accueilli ses expériences avec enthousiasme. En plus du côté artistique, il doit tenir compte des recettes au bar et d’autres considérations financières pratiques, par exemple trouver les fonds nécessaires pour la croissance de la compagnie.

Aucun des endroits où il se produit ne compte plus de quelques centaines de places. Son ambition, comme sa vision artistique, ne vise pas à faire exploser l’enveloppe, mais simplement à l’étendre. Against the Grain est rentable, mais la prochaine saison est encore capricieuse, à la fois parce qu’une compagnie itinérante doit négocier des ententes avec des salles et parce que le soutien financier requis fait en même temps l’objet de négociations.

« On en arrive en quelque sorte à ces nouveaux défis et en ce moment, nous en sommes à une phase où on se demande comment faire ce que nous faisons, dit-il. Les dons individuels sont en hausse. Nos fondations sont en hausse. Les subventions gouvernementales sont en hausse. Par contre, nous ne pouvons encore compter sur le soutien des trois niveaux de gouvernement. »

À l’horizon, Ivany songe à commander une œuvre originale, plutôt qu’à une tradaptation, dont il écrirait le livret. Il dirigera également Dead Man Walking le printemps prochain, alors que Vancouver Opera lancera un festival concentré expérimental d’opéra, après avoir mis un terme à sa saison traditionnelle de trois ou quatre productions.

Ivany est sorti des rangs en étudiant avec des professeurs traditionnels de direction à l’Université de Toronto et en travaillant avec plusieurs grandes compagnies. Il est maintenant bien établi dans sa carrière polymorphe et sûr de sa vision. Il voit Against the Grain comme un affluent fécond de la forme artistique et il veut aider à orienter l’opéra vers son avenir inévitablement volatil.

« C’est plus fort que moi… J’aime tellement cette forme d’art que je ferai l’impossible pour engager les gens dans des voies différentes et inédites. Parfois ça marche, parfois non. C’est le risque qu’on prend. »

Ivany codirigera une production semi-scénique du Rape of Lucretia de Britten au Toronto Summer Music Festival. Cette production d’un soir seulement, le 22 juillet au Winter Garden Theatre, reflète l’un des objectifs à long terme d’Ivany: amener son style d’opéra partout au pays par une série de coproductions. Lucretia est une collaboration entre Against the Grain et le Banff Centre, soutenue par la COC et Toronto Summer Music. Les rôles seront chantés par une distribution du Banff Centre. « Je cherche constamment à collaborer avec plus de compagnies. Ce serait formidable de faire connaître ce que nous faisons dans d’autres villes. Jusqu’ici, c’est seulement Toronto qui peut en profiter. Je pense que ça pourrait bien marcher dans n’importe quelle ville avec le soutien qu’il faut pour faire quelque chose de plus ambitieux. »

Traduction: Alain Cavenne

» The Rape of Lucretia, Winter Garden Theatre, Toronto, 22 juillet, 19h30. www.torontosummermusic.comwww.joelivany.com

This page is also available in / Cette page est également disponible en: English (Anglais)

Partager:

A propos de l'auteur

Bill Rankin is an Edmonton-based freelance writer. He is the Canadian correspondent for the American Record Guide and regular contributor to Opera Canada. He has also written features for La Scena Musicale, and contributed stories and reviews to the Globe and Mail, Gramophone, and other publications. He was staff classical music writer for the Edmonton Journal in the early '80s.

Laissez une réponse

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.