Un Champion qui ne brille pas

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  • Livret
    1,5
  • Musique
    2
  • Mise en scène
    3,5
  • User Ratings (2 Votes)
    0.6

Après avoir eu un aperçu du Ring en novembre dernier, c’est au tour d’un boxeur de faire l’affiche de l’Opéra de Montréal avec Champion du trompettiste de jazz et compositeur Terence Blanchard, dont la première avait lieu samedi dernier. On ne peut que se réjouir du choix de l’Opéra de Montréal de présenter chaque année une œuvre contemporaine, avec les risques que cela présente. Ce devrait être la norme de toutes les grandes institutions d’art et de culture, mais le sentiment d’insécurité face à l’inconnu ou la peur de la défiance du public en rendent plus d’un frileux. Programmer de la musique d’aujourd’hui est une nécessité, et le risque fait partie du jeu. Sans risque, il n’y aurait pas d’art.

Bien entendu, il arrive à l’hippodrome de parier sur le mauvais cheval. Et c’est ce qui est arrivé cette année avec Champion, qui laisse un goût amer. Où cet opéra va-t-il ? Où va cet opéra ? Il va là où il est censé aller. Et où est-il censé aller ? Là où il va. Cette paraphrase en dit long sur la platitude du livret de Michael Cristofer, qui emprunte pour chaque sujet une autoroute de clichés et trahit une évidente paresse intellectuelle. Le travail sur la forme et la versification est intéressant, mais ne sauve pas le fond. Les seuls passages dignes d’intérêt sont tellement ressassés par les différents personnages qu’ils en perdent toute leur force. La vulgarité s’explique par le contexte social, mais l’escalade de vulgarité s’explique par une volonté gratuite de choquer.

Côté musique, Blanchard a certains talents d’orchestrateur, notamment dans le traitement des textures, mais l’ensemble de l’opéra ressemble à une tentative ratée de compromis entre les styles. Si par jazz, on entend des pompes mécaniques interminables et identiques à la batterie, quelques inflexions de voix en simili-blues et l’apparition spontanée d’une bossa-nova de type monte-charge, alors il y avait effectivement du jazz. C’est d’ailleurs bien étonnant, quand on connaît l’excellent trompettiste qu’est Blanchard. Le reste était un patchwork de musique de Broadway sans big band, de textures orchestrales à la Debussy plutôt réussies et d’airs qui n’ont pas décollé du point de vue dramatique.

Chantale Nurse (Blanche) & Aubrey Allicock (Jeune Emile Griffith) – ©Yves Renaud

En un acte, tout est dit. Un épilogue sur la rédemption du boxeur nous aurait épargné un deuxième acte interminable. Malgré des changements de scènes et un défilement d’actions incessants, l’opéra est bourré de longueurs et de nombreuses scènes ou personnages sont tout à fait superflus. L’univers de Saint-Thomas des Îles Vierges, berceau du héros Émile Griffith, ressemble littéralement à un beach party de mauvais goût au Casino de Montréal, chapeaux de paille, sandales, cocktail et petit parapluie. La mère et la femme du boxeur tempèrent certes l’univers très masculin de la boxe, mais leur personnage est traité avec négligence.

Cette œuvre est d’autant plus décevante qu’elle amène sur scène des sujets brûlants, fondamentaux et peu présents à l’opéra comme l’homosexualité, l’intimidation ou la place des minorités oubliées. De l’homosexualité, il nous est donné à voir un bar accueillant mélangeant maladroitement gais, fétichistes et travestis, une violente agression homophobe à la sortie de ce même bar; à entendre, des propos d’une vulgarité sans nom ressassés à l’envi. Consternant.

Pour finir sur une note positive, concentrons-nous sur les points forts de cet opéra, car il y en a. La triplicité du personnage d’Émile est très intéressante, et les relations entre l’Émile enfant, adulte et vieux sont tout à fait porteuses de sens. Les retours à la chambre du vieil Émile, comme si les scènes précédentes étaient le fruit d’un rêve ou d’un délire, fonctionnent très bien. L’aspect photographique et cinématographique (instantanés, ralentis) est du plus bel effet et les vidéos projetées sont utilisées à bon escient, soit comme transition dans l’action, comme illustration au traitement poétique ou comme décor à saveur d’immersion historique. Deux personnages ressortent de la production, Brett Polegato (qui interprète Albert Howie, l’entraîneur du boxeur) par sa voix puissante, bien maîtrisée et sa présence scénique efficace, et Arthur Woodley (Émile vieux) qui est tout simplement meilleur que son personnage. Pour le reste, pas de miracle, mais ce n’est pas la faute des chanteurs, ni des musiciens qui ont tant bien que mal essayé de sauver le champion de la noyade.

Asitha Tennekoon (Luis Griffith) & Arthur Woodley (Vieux Emile Griffith) – ©Yves Renaud

Dans leur note de programme, les deux directeurs Patrick Corrigan et Michel Beaulac emploient le mot accessibilité. Entendons-nous, s’il est indispensable qu’un plus large public ait accès à la salle de spectacle, en offrant par exemple des tarifs attrayants pour la jeunesse ou l’accès aux répétitions, accessibilité ne doit en aucun cas rimer avec un contenu simplifié censé favoriser la digestion du spectateur. Une création peut charmer, surprendre, bouleverser ou bousculer, plaire ou déplaire, peu importe, tant qu’elle le fait avec intelligence et subtilité. Mais ne prenons pas le public pour un jambon, de grâce.

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A propos de l'auteur

Benjamin Goron est écrivain, musicologue et critique musical. Titulaire d’un baccalauréat en littérature et d’une maîtrise en musicologie de l’Université Paris-Sorbonne, il a collaboré à plusieurs périodiques et radios en tant que chercheur et critique musical (L’Éducation musicale, Camuz, Radio Ville-Marie, SortiesJazzNights, L'Opéra, revue québécoise d'art lyrique). Pianiste et trompettiste de formation, il allie musique et littérature dans une double mission de créateur et de passeur de mémoire.

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