Philippe Sly : Voyages divers

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J’ai entendu pour la première fois Philippe Sly au Concours musical international de Montréal. Il n’avait que 23 ans, ce qui ne l’a pas empêché de remporter tous les prix : premier prix, prix Joseph-Rouleau pour le meilleur artiste québécois, meilleur artiste canadien, prix d’interprétation de l’œuvre canadienne imposée et prix du public de Radio-Canada. Je l’ai rencontré chez lui six ans plus tard par une chaude journée d’été, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, qui a également connu récemment un éveil culturel.

Sly se rappelle : « Mon premier souvenir de l’opéra, c’est à sept ans lorsque je suis allé voir une opérette à Ottawa. Je chantais tout le temps à la maison. J’adorais Les Misérables et Michael Jackson. » Bientôt, il se joint à une chorale où le chef lui suggère de suivre des leçons de chant. « Au début j’étais contre-ténor. C’était le seul registre où je me sentais à l’aise. Puis ma voix de garçon a commencé à changer. Je suis passé de soprano à alto, mais j’ai toujours gardé un falsetto très aigu. »

L’étape suivante consiste à renforcer sa voix parlée qui, à travers la puberté, avait une étendue limitée et craquait souvent. Sly se souvient d’avoir pensé : « Je n’ai pas d’étendue vocale, il n’y a pas de répertoire que je puisse chanter ! » Déterminé, il continue de répéter, d’étudier et de transposer des pièces pour les adapter à son étendue limitée. À 18 ans, il auditionne pour McGill et obtient une bourse. « J’ai eu l’impression d’avoir trompé le jury, dit-il. J’étais très musical et je pouvais faire quelques bruits, mais je changeais constamment de ton et je ne pouvais même pas chanter au-dessus du do moyen. »

La première année à McGill est difficile, à tel point que l’école est sur le bord de lui retirer sa bourse. Heureusement, il a un excellent mentor, le professeur de chant Sanford Sylvan, et un excellent entraîneur vocal, le pianiste Michael McMahon. À la fin des vacances estivales, il a résolu de nombreuses difficultés techniques. Au début de la deuxième année, il se sent suffisamment en confiance et auditionne pour Opera McGill. « J’ai été vraiment surpris, se souvient-il. J’ai chanté Collatinus, mon premier grand rôle d’opéra, dans Le viol de Lucrèce. » Il approfondit ses études lyriques en se joignant au cours d’interprétation vocale de McMahon. « C’est l’une des principales raisons pour lesquelles je suis allé à McGill. »

La croissance vocale de Sly se poursuit. Au cours de sa dernière année à McGill, il est l’un des lauréats des Metropolitan Opera National Council Auditions. Puis vient sa victoire au CMIM en 2012. En 2013, il est sélectionné pour participer au prestigieux programme de formation Merola et remporte la bourse Adler de l’Opéra de San Francisco en chantant Guglielmo dans Cosí fan tutte et Figaro dans Les noces de Figaro. Aujourd’hui, Sly est sans aucun doute le nouveau baryton canadien émergent. En 2017, il a débuté dans Don Giovanni à Aix-en-Provence et a réalisé quatre enregistrements avec Analekta. Il en prépare actuellement un cinquième, Winterreise de Schubert, avec le Chimera Project.

WINTERREISE ET LE CHIMERA PROJECT

Cet ensemble a fait ses débuts l’été dernier dans Winterreise arrangé pour quatuor de musique klezmer (violon, trombone, accordéon, clarinette ou clarinette basse). Sly a été inspiré par le travail de l’accordéoniste Samuel Carrier et fasciné par le thème de l’artiste nomade, qui se rapporte à la fois à la tradition klezmer et au cycle de Schubert. « Dans Winterreise, il y a un sentiment de nation nomade, l’idée que la route est notre maison, et il y a un lien évident avec le klezmer », explique Sly. Au Moyen-Âge, les Juifs ashkénazes d’Europe de l’Est ont été bannis des communautés qu’ils avaient établies à cause de leur religion. Ils étaient constamment en mouvement.

Du point de vue musical, les membres du groupe se sont efforcés de réduire le matériau musical à ce qui était absolument essentiel, au lieu d’ajouter ou de modifier quoi que ce soit. Il est rare d’entendre plus de trois instruments jouer simultanément. Cette procédé permet également à l’auditeur d’entendre les mélodies sous-jacentes, difficiles à détecter dans l’arrangement original pour piano et voix. « Nous avons vu que si les quatre instruments jouaient en permanence, nous allions perdre l’intimité de l’écriture de Schubert, a expliqué Sly. Les arrangements consistent à mettre en évidence un instrument et la voix, créant quelque chose de plus minimaliste. Cela nous a obligés à nous questionner sur le sens de cette musique. Si on la réduit à une seule ligne, cela signifie qu’il faut aller au cœur du geste musical. »

« J’ai vraiment un problème avec l’idée d’innover pour innover. Ce n’est pas ce que nous voulions faire avec cet arrangement ! » Sly pense qu’à travers leur travail, les musiciens et lui ont réinterprété ces lieder. « C’est une recherche sur le caractère transcendant de cette musique et sur les différents plans où cela fonctionne ».

LE SYMBOLISME DANS WINTERREISE

La nature poétique d’œuvres telles que Winterreise oblige l’interprète à penser de façon métaphorique. C’est ainsi que chaque artiste y trouve un sens différent. Philippe Sly la perçoit comme une œuvre d’opposition et de dualité, juxtaposant ordre et chaos, lumière et obscurité, homme et femme. Avec le Chimera Project, il a voulu mettre en valeur l’aspect clair-obscur de la pièce en jouant avec les éclairages. « Pendant le spectacle, parfois, on ne voit qu’un visage ou deux personnes à la fois, explique Sly. Ce que nous voyons est extrêmement limité, comme dans un tableau du Caravage. Le personnage principal est déchiré; il se trouve dans le chaos, alors toute la trajectoire du voyage d’hiver est la façon dont il trouve son chemin du chaos vers une forme d’ordre. »

Sly croit également que l’idée de frontière est cruciale. Pour trouver la paix, nous devons faire un arrêt entre le chaos et l’ordre, comme celui qui voyage de la ville vers une contrée sauvage pour trouver sa paix intérieure à la frontière des deux. « Le vieil homme est assis au bord, à la frontière de la ville, les chiens grondent contre lui, dit Sly à propos de Der Leiermann, le célèbre lied qui clôt Winterreise. Il joue simplement de sa vielle et ne réagit pas. Il est comme le Bouddha, rien ne lui fait face. » Puis notre personnage lui demande : « Voulez-vous jouer mes chansons ? » « Qu’est-ce que ça veut dire ? Je pense que cela signifie que la seule façon de transcender la tragédie de l’être est de la transformer en art et en culture. Dans ce cas-ci, il en fait de la musique. » Sly prend alors en exemple son quartier d’Hochelaga-Maisonneuve qui, à un certain moment, représentait la frontière de la ville. « Auparavant, c’était un quartier extrêmement pauvre et rude. L’artiste est entré et a contribué à transformer le chaos en beauté et en effervescence culturelle. »

DISCUSSION

« Je pense vraiment que lorsqu’on approche de la trentaine, on doit réapprendre à chanter », a déclaré Sly au début de notre conversation sur la voix. Bien chanter, cela peut paraître contradictoire pour un chanteur. Il doit y avoir une part lumineuse, mais également une part d’ombre dans le son, et toujours un sentiment de connexion au corps. En tant que baryton-basse, Sly trouve plus facile d’être musclé et sec.

« Parfois, on a l’impression de tout donner et d’offrir un grand spectacle, dit-il. Mais selon moi, les spectacles où on se sent le plus vide sont ceux qui frappent vraiment le public. » « Il faut être patient et laisser l’art s’installer. Parfois, en donnant trop, on empêche l’auditeur de digérer un moment à la fois. Lorsqu’on est calme et vide, on sait intuitivement combien de temps il faut consacrer aux choses. On est extrêmement conscient du moment, c’est un état méditatif. » Sly déplore l’accent mis sur la jeunesse et l’idée selon laquelle l’opéra devrait être sexy et imiter le monde du cinéma, même s’il était un de ces prodigieux talents lorsqu’il a remporté des concours comme le CMIM il y a quelques années.

« Le plus important est d’apprendre à chanter en premier, insiste-t-il. C’est drôle, parce que ce n’est pas mon cas. Bien sûr, j’ai gagné des concours, mais j’aurais eu beaucoup moins de stress si j’avais mis plus d’énergie à devenir un meilleur élève en chant. Heureusement, j’ai appris en cours de carrière et j’ai en quelque sorte survécu, mais tout le monde n’y arrive pas. »

Beaucoup de jeunes chanteurs sont réticents à refuser une offre. « On nous dit que si l’on refuse, on ne sera jamais embauché, on ne nous rappellera pas. On doit se connaître assez soi-même pour savoir quand dire non. » Lorsqu’il n’est pas prêt vocalement et musicalement, un chanteur qui accepte un contrat risque de nuire à sa réputation et à sa santé. « Le meilleur conseil que je donnerais à un jeune chanteur est de ne pas vouloir seulement plaire aux gens quand il chante, déclare-t-il. Le problème de plaire est qu’on peut oublier qui l’on est et donc oublier de prendre soin de soi. » Il faut non seulement éviter les risques, mais aussi savoir quels sont les meilleurs défis. Le rôle de Golaud en 2015 dans la version de concert de Pelléas et Mélisande de Debussy avec l’OSM était un bon défi pour Sly. Cela lui a permis de jouer un rôle mature dans un contexte où il ne serait pas tenté de pousser sa voix en devenant trop impliqué dans le jeu d’acteur. Il a également trouvé le rôle apaisant en raison de la nature legato de la musique de Debussy et de la langue française. Un mauvais risque était d’effectuer Don Giovanni l’an dernier à Aix-en-Provence. Un mois auparavant, il était malade et n’avait pas eu le temps de récupérer. Il est retombé malade le soir de l’ouverture. « J’ai dû être sous stéroïdes pendant plusieurs spectacles, se souvient Sly. C’était horrible. Je suis passé au travers et j’ai survécu, mais je n’étais pas satisfait. J’aurais dû prendre plus de temps. »

MÉLODIES À EMPORTER SUR UNE ÎLE DÉSERTE

Sly a quelque peu reformulé cette question. « Wanderers Nachtlied de Schubert doit être l’une des œuvres, car je pense que le poème est l’un des meilleurs jamais écrits par Goethe. La symbiose [du sens et de la musique]est incroyable. La version que j’aime est celle de Robert Holl. Parce que personne ne fait les choses avec plus d’amour pour la diction allemande. » Son deuxième choix serait volontiers Schubert, mais pour équilibrer la liste, il se tourne vers le répertoire français et Phidylé de Duparc : « C’est une musique d’une grande sensualité, l’anticipation de la rencontre sexuelle. Je n’ai pas d’enregistrement auquel me référer parce que je l’ai apprise sans l’écouter, mais j’aimerais beaucoup que Russell Braun la chante, maintenant que j’y pense. » Pour sa troisième œuvre, il sent qu’il a besoin d’une voix féminine et choisit la contralto Maureen Forrester dans la dernière pièce de Das Lied von der Erde de Mahler.

En ce qui concerne Winterreise, Sly écoute toutes les versions possibles, car il apprend et apprécie quelque chose de chaque interprète : Jonas Kaufmann pour l’accent et la diction; Matthias Goerne avec le pianiste Christoph Eschenbach pour la symbiose du chanteur et de l’accompagnateur. « Dans ce cas, j’écoute plus pour le pianiste et l’interprétation, avoue Sly. Ils prennent des décisions très étonnantes musicalement. Par exemple, dans Das Wirtshaus, l’interprétation est très lente. Chaque accord a de la place pour être savouré avant de passer au suivant. »

PROJETS ET ENGAGEMENTS FUTURS

« Je joue pour la première fois Leporello l’année prochaine à l’Opéra de Paris, puis Figaro à Dallas, mais je fais aussi beaucoup d’opéras contemporains », dit-il. Il créera l’un des personnages d’un nouvel opéra du compositeur britannique George Benjamin à Hambourg. Il chantera également à la COC et fera ses débuts avec l’Opéra de Montréal au cours des trois prochaines années. Bien que Sly ait remporté les auditions du Met National Council, il n’a pas encore fait ses débuts dans la prestigieuse salle. « Ils veulent m’entendre encore; ils m’ont fait des offres pour des rôles plus modestes tels que Colline, mais ce que je veux vraiment faire, c’est un nouvel opéra ou une nouvelle production. » Sly craint que la préparation ne soit plus courte que pour les productions standard. « Une semaine de répétition – personnellement, il me faut plus que ça, je ne suis pas une machine. » Il y a davantage de répétitions pour les nouvelles productions. Les récitals et les concerts restent une priorité.

Cet automne, il tourne avec le pianiste Michael McMahon dans Winterreise, à partir du 9 septembre à la salle Pollack. Sly se rend ensuite dans l’Ouest canadien et aux États-Unis. Il retourne à Montréal le 18 novembre pour interpréter Winterreise dans la version klezmer avec le Chimera Project à la salle Bourgie.

Traduit par Benjamin Goron

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