La pandémie au temps de saint Philippe (1515-1595)

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En ces temps de pandémie, beaucoup de chrétiens catholiques se réconfortent en renouant avec des prières anciennes visant à endiguer le fléau. Autrefois, lors de la grande peste qui a perduré pendant des siècles, de telles prières étaient régulièrement inscrites au rituel de l’Église, et nombre de textes consacrés à la mémoire des victimes ont été mis en musique.

L’ouvrage de Remi Chiu Plague and Music in the Renaissance est une étude qui tombe à point, son objectif étant d’abord de présenter les œuvres et de les situer dans leurs contextes social et intellectuel pour ensuite les lier avec le pouvoir de guérison de la musique, croyance remontant à Platon, mais résonnant toujours à nos oreilles. Entre autres, signalons les innombrables motets et madrigaux ainsi que des laude à la mémoire de saint Roch et de saint Sébastien, sans oublier la célèbre séquence Stella cæli extirpavit. Cette dernière, composée probablement dans la première tranche du XVe siècle, est une invocation à la Vierge Marie qui, en sa capacité de mère du Sauveur, serait capable de guérir la peste de la tache originelle et d’intercéder au nom des affligés.

Au milieu du XIVe siècle, au pire de la peste, le pape Clément VI avait émis une ordonnance afin qu’on insère dans les bréviaires un formulaire spécial de messe à l’intention des victimes, un fait observé dans nombre de ces livres ayant survécu. Cette messe s’ouvre sur l’introït suivant (version traduite de l’original en latin) :

« Souvenez-Vous de Votre testament, Seigneur, et dites-le à l’ange exterminateur : que Votre main ne s’acharne sur Terre. Que Votre peuple ne soit plus la proie de Votre colère, Seigneur, et que la Terre ne subisse désolation de Votre cité céleste. »

Beaucoup de compositeurs de la première heure de cette époque ont mis ce texte en musique en réponse aux déferlements de la peste en Europe. Florence comptait parmi les épicentres les plus durement touchés, les historiens estimant que le fléau a décimé du tiers à la moitié de sa population en 1347 et 1348. Par la suite, la maladie s’est manifestée en vagues successives au cours des trois siècles suivants. L’une des plus dévastatrices éclata en 1527, à une époque où la ville était déjà déchirée par des guerres intestines entre les partisans du clan Medici et leurs opposants. Niccolo Machiavelli dépeint d’ailleurs une scène de manière saisissante :

« Magasins et commerces sont fermés, tribunaux aussi, avocats et juges retirés de force et ne veillant plus sur la loi. On entend parler d’un vol, puis d’un meurtre : places publiques et marchés, jadis lieux de rassemblements, sont transformés en fosses communes, voire en points de rencontre pour les pires bandits. Des hommes se promènent seuls et sont atteints par la maladie mortelle au contact de leurs amis. Même si des parents se retrouvent, des frères, des époux, chacun tient l’autre à distance. Qu’y aurait-il de pire que de voir des parents fuyant leurs progénitures en les abandonnant  ? »

De cette époque nous sont parvenues deux versions de l’introït Recordare Domine par les compositeurs Philippe Verdelot et Jacques Arcadelt. Elles sont toutes deux écrites en cinq parties pour voix masculines graves, créant ainsi l’effet sombre et menaçant pour le texte émouvant. La version de Verdelot, pour sa part, comporte un second texte (Parce Domine, populo tuo, quia pius es et misericors ; exaudi nos in æternum Domine – Aie pitié de Ton peuple, Seigneur, car Tu es le bien-aimant et miséricordieux : écoute-nous dans l’éternité, Seigneur). Celui-ci, entonné par une seule voix alors que les autres chantent l’introït, reprend autant les mots que la musique d’un motet de 1505 de Jacob Olbrecht, qui a lui-même succombé à la maladie cette année-là. Ce faisant, Verdelot rend autant hommage à son prédécesseur qu’il prie pour ses contemporains fauchés par le même sort, s’incluant possiblement dans cette liste. Verdelot, notons-le, disparaît sans laisser de traces après la dissolution du chœur de la cathédrale de Florence en 1527.

Ces motets florentins de la peste sont connus de nos jours par une collection de manuscrits dans la Biblioteca Vallicelliana abritée dans l’oratoire des Philippins à Rome. Le motet précédent, qui semble avoir été copié à Florence autour de 1530, contient aussi un catalogue d’œuvres par les compositeurs les plus populaires de l’époque. Outre Verdelot et Arcadelt, on retrouve les noms de Willert, Jacquet de Mantoue, Lhéritier, Festa et Josquin des Prez. Même si cette collection traite de sujets variés, on retrouve nombre de textes à caractère pénitentiel reliés directement aux événements traumatiques de cette période, qui atteignent leur paroxysme en 1529 par le siège de la ville et son saccage par les soldats impériaux à la solde du clan Medici.

Les motets de Jacquet (Aspice Domine) et de Festa (Deus venerunt gentes), tous deux dépeignant la destruction biblique de Jérusalem, auraient certainement résonné aux oreilles des Florentins. Le Congregati sunt inimici d’Arcadelt met en scène un peuple assiégé par des ennemis. L’Infirmitatem nostram de Verdelot implore la main divine au nom d’un peuple en proie à de nombreux malheurs. Pour souligner le drame, Verdelot cite la mélodie du chant populaire français Fors seulement, son texte angoissant ne laissant aucun doute sur la gravité de la situation planant sur la ville : « Ne te délivre qu’à l’attente de la mort, tout espoir est vain en mon cœur affaibli… »

Costanzo Festa, pour sa part, a contribué un motet à la collection qui s’adresse directement aux Florentins en exigeant leur repentir : Florentia tempus est pœnitentiæ. Non vides cæca non audis surda quod ingrata iudicaris quod insana videris. (Florence, il est l’heure du repentir. Aveuglés, vous ne voyez point et sourds, vous n’entendez rien, que vous soyez jugés comme ingrats et sans raison). Ce motet comprend le refrain Florentia convertere ad Dominum Deum tuum (Florence, retourne à ton Dieu) et consiste en une adaptation des Lamentations, traditionnellement chantées durant la semaine sainte.

Le ton lugubre de ce texte n’est pas sans rappeler celui du frère dominicain Girolamo Savonarola, orateur fougueux et prêcheur apocalyptique qui exhortait une génération antérieure de citoyens au repentir. Bien qu’ayant péri aux mains du bourreau en 1498, Savonarole avait toujours ses adeptes vingt ans plus tard. À ce titre, le manuscrit de motets de la Bibliothèque vallicelliane comporte plusieurs œuvres sur des thèmes typiquement « savonaroliens ». On y retrouve, esquissée dans les marges du manuscrit, une caricature du dominicain apposée à une mise en musique de l’un de ses psaumes préférés (In te Domine speravi, psaume 69).

En ce qui concerne l’arrivée de la collection florentine de motets de la peste à Rome, la bibliothèque a été fondée par saint Philippe Néri, lequel s’est déplacé entre les deux villes en 1533. Né dix-huit ans plus tôt, il était d’âge pour se souvenir des événements à Florence, sans oublier son adhérence aux préceptes de Savonarole, bien que sa nature affable allât à l’encontre de la rhétorique enflammée du prêcheur. On pourrait s’imaginer saint Philippe en route vers Rome avec la collection de motets et ses efforts pour mettre sur pied sa bibliothèque à l’Oratoire, laquelle sera étoffée d’œuvres de compositeurs romains comme Victoria, Palestrina et Animuccia.

Bien entendu, il n’y a aucune certitude à ce chapitre. Il est toutefois plausible que saint Philippe eût été témoin du chaos déchaîné par la pandémie : églises fermées, marchés vidés, angoisse omniprésente et incertitude, souffrances des malades et mourants. Sans doute le saint parcourait-il les pages de cette collection de motets de la Bibliothèque vallicelliane en reconnaissant les compositeurs de sa jeunesse comme Arcadelt, Jacquet et Verdelot, se remémorant ainsi l’histoire tumultueuse recelée dans les partitions. Pour nous, qui sentons l’ombre de l’actuelle pandémie planer sur nos têtes, ces musiques de temps lointains pourraient bien nous offrir quelque consolation, avec saint Philippe, magnanime, intercédant en notre nom.

Traduction par Marc Chénard

Aaron James est le directeur musical de l’Oratoire de saint Philippe Néri et chargé de cours en études d’orgue à l’Université de Toronto. Il détient un doctorat à l’école Eastman en histoire musicale ainsi qu’une maîtrise en arts et un certificat en études d’interprétation d’orgue. Il se voue en ce moment à la transcription intégrale de cette collection de la Bibliothèque vallicelliane pour la présenter dans des concerts qui se tiendront dans la foulée de la pandémie.

L’article est une traduction de la version anglaise originale parue dans The Toronto Oratory.

« Églises fermées et marchés abandonnés, angoisse omniprésente et incertitude, souffrances des malades et mourants, saint Philippe a connu tout cela. »

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